Le «cygne noir»

Xi Jinping aime bien évoquer, devant les responsables politiques du Parti communiste, la métaphore du « cygne noir ». Elle désigne des événements soudains et inattendus qui peuvent, un matin, vous tomber sur le dos et influer sur votre destin de façon décisive et funeste.

Dans l’URSS de mars 1986, alors gouvernée depuis 12 mois par Mikhaïl Gorbatchev, le cygne noir avait été la catastrophe de Tchernobyl, à la fois symbole et coup de mort d’un régime soviétique déclinant. Crise aggravée, dans ses premiers jours, par le silence officiel sur ce qui se passait vraiment dans la centrale nucléaire.

Le parallèle entre Tchernobyl et la crise du coronavirus de Wuhan n’est pas que l’exercice de style de quelques commentateurs lointains ou anti-chinois. C’est un parallèle qui est apparu ces derniers jours sur les réseaux sociaux du pays, d’habitude corsetés et censurés à l’extrême par le régime, mais où arrivent à s’exprimer, en ce moment, des pointes de colère populaire, et de révolte morale contre ce régime, comme on en a peu vu sous la féroce dictature de Xi Jinping.

Ces derniers jours, des universitaires et des professionnels connus ont fait preuve d’un courage extraordinaire, dans un pays où, depuis l’arrivée de Xi à la présidence en 2013, toute critique des autorités centrales, tout plaidoyer pour la liberté d’expression, peut vous mener directement en prison.

Ils ont mis en ligne, avec leurs signatures, des lettres ouvertes appelant à la libre circulation de l’information, certains allant jusqu’à qualifier la censure d’État de « meurtrière ». On y exige des excuses officielles du gouvernement central envers les « lanceurs d’alerte » de Wuhan.

Une immense vague de tristesse et d’indignation a suivi la mort, jeudi, de Li Wenliang, ce médecin de Wuhan qui, lançant justement l’alerte fin décembre avec sept de ses collègues, avait été sommé de se taire, accusé par le Parti communiste local de « diffuser de fausses rumeurs ».

Réhabilité sur son lit de mort, avec les « huit de Wuhan », l’homme de 34 ans est devenu martyr et héros national. Tué par le coronavirus qu’il combattait, il apparaît également comme une victime politique de la dictature. (Encore une fois, il ne s’agit pas ici d’enflure éditoriale de commentateurs à deux sous… mais bien d’un sentiment largement partagé aujourd’hui, en Chine même.)

  

Un défi de cette ampleur nécessite, comme enjeu de santé publique, la liberté de circulation de l’information — fût-elle confinée au strict domaine médical. Après les premiers réflexes de censure des autorités locales de Wuhan (terrorisées, tétanisées à l’idée d’annoncer de mauvaises nouvelles au pouvoir central), des contre-ordres avaient été envoyés de Pékin. On préconisait soudain la pleine transparence des informations et des opérations autour du coronavirus.

Xi Jinping lui-même avait admis que cette crise représentait « un test majeur du système et de la capacité de gouvernance de la Chine ». Des médias nationaux avaient souligné la « transparence nécessaire » dans le traitement d’une telle crise. Vocabulaire tout à fait inhabituel, dans la bouche d’un pouvoir central chinois désarçonné par des événements qu’il ne contrôle pas…

Mais chassez le naturel, il revient au galop ! L’information strictement médicale, lorsque — comme ici — elle concerne un peu tout le monde, charrie forcément des interprétations, des mots d’ordre, de difficiles questions de détails, des choix déchirants… qui font bon marché des belles déclarations initiales sur la « transparence », et appellent plutôt aux solutions autoritaires.

Ce qui a poussé le pouvoir central à se dédire et à dénoncer de nouveau, la semaine dernière, « les fausses rumeurs », tout en réaffirmant « la nécessité d’un contrôle strict de l’information » sur la crise. Ah tiens !

Cette grave crise sanitaire est également une crise politique. Le coronavirus est aussi une maladie de l’autocratie chinoise, qui fait ressortir les contradictions fondamentales du système. Xi Jinping, qui concentre autant sinon plus de pouvoirs que Mao Zedong à son apogée, mais à la tête d’un système techno-totalitaire autrement plus performant, aurait-il rencontré son « cygne noir » ?

L’avenir le dira, mais il s’agit peut-être de la pire épreuve pour la dictature chinoise depuis le massacre de Tian’anmen.

François Brousseau est chroniqueur d’information internationale à Ici Radio-Canada.

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