Rupture

Alors que la chaîne de télévision V lorgne du côté de Bell pour la suite de ses activités, la maison-mère d’un de ses concurrents, Québecor, déterre une affaire d’évasion fiscale présumée de la part de ses propriétaires. Maxime et Julien Rémillard, les deux frères propriétaires, auraient planqué rien de moins que 50 millions de dollars à l’ombre d’un soleil financier offert par un paradis fiscal de la Barbade, par l’entremise d’une fiducie qui serait bien accommodante envers eux. L’Agence de revenu du Canada (ARC) allègue, en tout cas, que les deux frères seraient les administrateurs cachés de cette fiducie québécoise baptisée Fiducie Historia.

Le Journal de Montréal a lancé une enquête sur le clan Rémillard, avançant que les deux frères n’auraient rien à envier, dans ce dossier, à leur père, lui aussi pourchassé par le fisc. Depuis la fin des années 1960, le nom du père, Lucien Rémillard, apparaît ici et là dans l’histoire mouvementée d’entreprises liées aux déchets. Il a aussi été président du conseil d’administration de Remstar, propriétaire du canal V. Après avoir brassé toutes sortes d’affaires au Québec, Lucien Rémillard affirme désormais être résident de la Barbade. Ce que conteste, voyez-vous, l’ARC.

En 2002, Lucien Rémillard avait étonné en achetant, au sommet du cimetière Notre-Dame-des-Neiges, un immense terrain de 1393 mètres carrés où il fit transférer, avec pompe, les restes de ses géniteurs. C’est à se demander si Le Journal de Montréal ne se rendra pas bientôt jusque-là pour déterrer les os d’Aldéo Rémillard, le grand-père des propriétaires de V, l’aïeul de cette fratrie fortunée, le seul maire d’une ville du Québec à avoir été démis de ses fonctions par une loi du Parlement.

À la fin des années 1950, Aldéo Rémillard avait tenté de se faire élire, dans un climat très tendu, comme maire de Ville-Jacques-Cartier. Il le deviendra en 1960. À l’époque, Ville-Jacques-Cartier n’était encore qu’une sorte de bidonville local. Des maisons y avaient poussé sur des terrains vagues, sans plan de développement, en marge de Longueuil. Elles étaient faites de matériaux bon marché, glanés à gauche et à droite. Certaines tiraient leur électricité directement à même les poteaux électriques, s’évitant ainsi l’intermédiaire déplaisant d’une facture. Les égouts, plus ou moins à ciel ouvert, se disputaient la palme des odeurs avec celle de la vieille huile à moteur dont on arrosait le sol, en été, afin d’y rabattre la poussière. Là-bas, les chiens errants, comptés par centaines dans les années 1950, étaient plus présents que la police. En un mot, on vivait à Ville-Jacques-Cartier au coeur d’une économie de survie où Aldéo Rémillard fut proclamé roi, avant que l’État ne juge bon de le descendre de son piédestal pour des malversations alléguées qui appartenaient à son passé. Notre présent serait-il hanté par des passés qui ne veulent pas passer ?

  

À Longueuil, au cours des derniers jours, la mairesse, Sylvie Parent, s’est livrée à un rituel visant à son immunisation face à la critique du public en s’autoadministrant une baisse de salaire, mais tout en encourageant ses homologues à augmenter le leur. Son salaire de pauvrette ne sera plus désormais que de 199 000 $ par année, plutôt que les 225 000 $ qu’elle s’était fait voter précédemment, auxquels s’ajouterait tout de même une allocation de dépense de 16 000 $. En 2016, sa prédécesseure, Caroline Saint-Hilaire, touchait pour sa part 142 000 $. La misère.

Le chemin Chambly, la plus vieille route au Canada, conduit à Longueuil. Mais toutes les routes mènent-elles à cette ville pour justifier qu’une telle élue soit mieux payée que le premier ministre du Canada (178 900 $) ou celui du Québec (205 793 $), tout en trônant au sommet de tous les élus municipaux, y compris la mairesse de Montréal (188 623 $) et le maire de Québec (174 420 $), des gens aux prises pourtant avec des dossiers autrement plus conséquents que ceux de Longueuil ? Remarquez que personne n’a beaucoup parlé par exemple de Patrick Massé, le maire de Saint-Lin, une municipalité de 20 000 habitants, qui touche un peu plus de 173 000 $ par année. Ni de fonctionnaires qui touchent davantage que leurs gouvernants.

Le salaire n’explique pas tout. Ceux des élus municipaux, en apparence plutôt aléatoires, ne constituent en fait qu’un bien pâle révélateur de tout ce qui cloche dans cette supposée démocratie de proximité.

Les municipalités sont des microcosmes où s’observe de près la santé défaillante de nos institutions publiques. Il faut rendre grâce à Jean-René Dufort de suivre d’un oeil amusé, depuis des années, les péripéties des différents conseils municipaux du Québec. On y constate, très souvent, que la démocratie n’est qu’un mot pâlot. Pinaillage, arrachage de cheveux, enflures verbales, autocrates en veston-cravate, affaires de famille, linges sales, petitesses et grossièretés, tout cela répété semaine après semaine. Ces jours derniers, on avait droit d’ailleurs à une scène d’anthologie musclée venue de Longueuil, où il semblait impossible de prendre la parole sans se voir expulser, notait à raison Infoman.

Comme l’aura au moins permis de le montrer la commission Charbonneau, le pouvoir municipal est souvent à un doigt de se trouver englué dans des affaires de malversations en tout genre. Mais on peut se demander pourquoi, à moins de crises aiguës comme celles qui ont conduit aux enquêtes de la Commission, si peu d’attention demeure accordée, année après année, à l’avilissement tranquille qui se déploie sans bruit à l’ombre des clochers des villes et villages. Beaucoup de la petite et grande histoire du Québec, quand on y regarde de près, finit pourtant par remonter jusqu’à l’horizon tremblant de la politique municipale, à ces matamores qui font la pluie et le beau temps dans les municipalités. On trouverait peut-être là, pour peu qu’on s’y attarde davantage, les germes d’une explication nous aidant à mieux comprendre la rupture de fidélité du public à l’égard de la vie politique.

18 commentaires
  • Jean Lacoursière - Abonné 10 février 2020 06 h 11

    Bravo !

    Merci J.-F. Nadeau, superbe chronique, autant sur la forme que le fond.

    • Nadia Alexan - Abonnée 10 février 2020 09 h 07

      Effectivement. Merci, monsieur Nadeau, de nous éclairer.
      À quand ses visionnaires, comme René Lévesque, qui cherchaient le pouvoir pour améliorer le sort de leurs concitoyens, au lieu de remplir leurs poches et divertir leurs profits dans les paradis fiscaux? Où se trouvent le sens du «devoir» et le sens de «service» aux électeurs/électrices?
      Nous avons besoin des lois contraignantes pour mettre fin à la cupidité de nos dirigeants que ce soit dans le secteur public ou privé.

  • Brigitte Garneau - Abonnée 10 février 2020 07 h 09

    Ça commence par être lié aux déchets...

    Pour mieux se transformer en ordure. Merci M. Nadeau de nous rappeler ces détails de notre petite histoire...pas toujours très propre...

  • Claude Saint-Jarre - Abonné 10 février 2020 07 h 18

    Boucherville.

    Selon ce que je vois à Boucherville, ça va plutôt bien. Regardez les séances du conseil municipal à TVRS. Il y a pas mal de participation citoyenne, pas mal de bénévolat. L'environnement est plutôt à l'honneur. Les limites à l'expression de soi viennent plus des citoyens que de la Mairie. Maisi la population se fait entendre si on lui donne l'occasion de s'exprimer.

    L'histoire des défusions municipales cependant a mis des carcans ineffacables(?).

  • Bernard LEIFFET - Abonné 10 février 2020 08 h 28

    Sans le contrôle du gouvernement québécois les souris dansent!

    Il y a eu et il y a encore tant de promesses par les élu(e)s municipaux que bon nombre de citoyens ont jeté la serviette! Sur toutes les scènes gouvernemtales, on a connu les commissions sur toutes sortes de magouilles dont on peut douter des si maigres résultats, les tractations politiques étant dissimulées du grand public! Bien sûr, ce n'est pas heureusement partout la même situation et on peut saluer ceux et celles qui se dévouent pour leur municipalité, les citoyens, avec un salaire raisonnable!
    Afin de normaliser le secteur municipal à l'échelle du Québec, il devrait y avoir un contrôle efficace concernant les points chauds en regard des éléments indiqués dans cette chronique. Enfin, peut-être que ce dernier permettrait de mettre la rénumération des employés plus équitable avec celle des autres employés de l'État!

  • Bernard Terreault - Abonné 10 février 2020 08 h 29

    Salaires des dirigeats politiques

    Je suis en principe favorable à des salaires plus élevés pour les dirigeants politiques, de quelque niveau que ce soit. Leurs responsabilités sont vraiment énormes et ils sont appelés à être partout tout le temps. Impossible pour eux d'avoir une vie de famille. Pourquoi un premier ministre ne serait-il pas pas aussi bien rémunéré qu'un dirigeant de grande entreprise, un ministre de la santé autant qu'un chirurgien cardiologue, un ministre de l'éducation autant que le Recteur de McGill, un député autant qu'un avocat de renom -- après tout, ce sont eux qui FONT les lois ! Et peut-être alors seraient-ils moins tentés de payer leur hypothèque avec des cadeaux illicites, ou plus typiquement encore, faire des faveurs à certaines entreprises à même les fonds publics pour se ménager une job payante à la fin de leur mandat !

    • Jean-Marc Simard - Abonné 10 février 2020 10 h 05

      «Pourquoi un premier ministre ne serait-il pas pas aussi bien rémunéré qu'un dirigeant de grande entreprise, un ministre de la santé autant qu'un chirurgien cardiologue, un ministre de l'éducation autant que le Recteur de McGill, un député autant qu'un avocat de renom»

      Êtes-vous sérieux...Donner des milliers, voire des millions de dollars comme salaire à des élus...Voyons donc...Voulez-vous vous-mêmes compenser pour leur manque à gagner ? Voulez-vous que tous les impôts soient envestis en salaires plutôt qu'en services pour les citoyens ? Votre proposition est complètement absurde...

    • Sylvain Auclair - Abonné 10 février 2020 11 h 19

      Monsieur Simard, à chaque fois que vous achetez un produit, même chez Couche-Tard, vous contribiuez à un salaire de plusieurs millions de dollars. Pourquoi ce qui est bon pour pitou serait-il mauvais pour minou?

    • Jacques de Guise - Abonné 10 février 2020 12 h 10

      Ils NE FONT PAS les lois, ils ne font que les voter. Et je gagerais ma chemise qu'un bon nombre d'entre eux ne les ont jamais lu!!!!! Le bon sens exigerait que le salaire du recteur, de l'avocat de renom, du dirigeant de grande entreprise, du chirurgien soit ramené à la moyenne québécoise. Ces salaires sont une honte. Avez-vous entendu parler de la domination des élites......Vous dormez au gaz M.Terreault!!!