Le début raté de Steven Guilbeault

Les arbitrages s’annonçaient déjà difficiles pour le gouvernement de Justin Trudeau à la suite du dépôt du rapport du Groupe d’examen du cadre législatif en matière de radiodiffusion et de télécommunications avant même que le nouveau ministre du Patrimoine canadien, Steven Guilbeault, laisse entendre que le Canada pourrait exiger que les sites d’Internet qui produisent de l’information obtiennent un permis des autorités réglementaires fédérales. Les commentaires flous de M. Guilbeault sur les ondes du réseau CTV la semaine dernière ont déclenché une tempête politique qui compromet carrément son avenir à la tête de ce ministère.

Contrairement à Mélanie Joly, qui avait la réputation de beaucoup parler pour ne rien dire, M. Guilbeault a eu le mérite de vouloir entreprendre une discussion sérieuse sur l’avenir de la réglementation des géants numériques étrangers qui font affaire au Canada. Mais en laissant planer des doutes quant aux intentions du gouvernement en ce qui concerne les sites Internet qui produisent de l’information, M. Guilbeault est devenu une cible facile pour l’opposition conservatrice qui l’accuse de s’inspirer des pires régimes autoritaires du monde.

Depuis la sortie dimanche dernier de M. Guilbeault, le chef conservateur, Andrew Scheer, et ses troupes multiplient leurs attaques contre un ministre qu’ils considèrent maintenant comme vulnérable. M. Guilbeault et M. Trudeau auront beau chercher à rectifier le tir, le gouvernement libéral fera face tout au long de ce processus à des accusations selon lesquelles ils veulent encadrer la production des nouvelles au Canada. Les conservateurs avaient déjà décrié les mesures adoptées par les libéraux pour venir en aide aux médias privés en difficulté, les associant à une bouée de sauvetage (media bailout, en anglais) visant à « acheter » une couverture favorable. Maintenant, ils accusent le gouvernement libéral de vouloir s’octroyer le pouvoir de désigner des sources de nouvelles « exactes, fiables et dignes de confiance ».

Cette accusation s’appuie sur certaines recommandations pour le moins douteuses du Groupe d’examen, dont l’une qui préconise « que la Loi sur la radiodiffusion soit modifiée pour que le CRTC puisse, par règlement, par condition de licence ou par condition d’enregistrement, imposer à toute entreprise de contenu médiatique des codes de conduite, y compris des dispositions concernant le règlement de différends, la transparence, la protection de la vie privée et l’accessibilité ». Non seulement s’agit-il d’une tâche quasi impossible dans une ère où la prolifération de l’information dépasse de loin la capacité des autorités — en dehors des dictatures — de l’encadrer, la recommandation du comité présidé par l’ancienne vice-présidente de Telus, Janet Yale, soulève de sérieuses questions entourant la liberté d’expression dans un pays démocratique. Mme Yale et les autres membres du comité, dont l’ancienne présidente de la SODEC Monique Simard, n’ont ainsi rendu service à personne avec une recommandation aussi tendancieuse.

Car les enjeux de cette refonte de lois vétustes qui encadrent actuellement les télécommunications et la radiodiffusion au pays sont trop importants pour l’avenir des créateurs et des consommateurs de contenu canadien. Il serait dommage que les libéraux soient maintenant forcés d’abandonner de grands pans de cette réforme, les risques politiques étant devenus trop grands compte tenu des accusations conservatrices portées à leur endroit.

Le mépris à l’égard de certaines institutions culturelles, dont la CBC, est bien réel au Canada anglais, et pas seulement parmi les électeurs de droite. Le pendant anglophone de Radio-Canada attire à peine 5 % de l’auditoire de la télévision conventionnelle au Canada anglais, malgré ses tentatives de concurrencer les diffuseurs privés avec un contenu de plus en plus populaire que plusieurs critiques considèrent comme un détournement de son mandat. La mise en ondes en soirée d’une version canadienne du jeu télévisé américain Family Feud (La Guerre des clans) aura été la goutte qui a fait déborder le vase pour ceux qui estiment que le diffuseur public national devrait viser un peu plus haut que de telles niaiseries.

Le Groupe d’examen vise juste avec une recommandation voulant que le mandat de CBC/Radio-Canada soit renforcé afin de « transmettre des nouvelles nationales, régionales et locales », de « refléter les perspectives canadiennes dans les nouvelles internationales » ainsi que de « prendre des risques créatifs. » Le mandat actuel de CBC/Radio-Canada « d’informer, d’éclairer et de divertir » les Canadiens est assez vague, permettant aux patrons du diffuseur public de l’interpréter à leur guise.

Les Canadiens ont plus que jamais besoin d’avoir accès à de l’information régionale, nationale et internationale de qualité et le seul organisme médiatique au pays en mesure de la produire demeure CBC/Radio-Canada. Avec un mandat renforcé mettant l’accent sur cet aspect de sa mission, même certains politiciens conservateurs seraient tentés d’appuyer d’autres recommandations du panel, dont celle voulant que le diffuseur élimine graduellement la publicité sur ses ondes en échange d’un financement public stable, adéquat et déterminé sur une base quinquennale.

Toutefois, les remarques malencontreuses de M. Guilbeault viennent remettre tout ce processus en doute. Il n’est pas certain qu’il puisse mener maintenant à terme une réforme aussi délicate politiquement parlant. Dans les médias du Canada anglais, il est déjà étiqueté comme étant un ministre qui veut tout réglementer. Comme début ministériel, on a déjà vu mieux.

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