Manifeste et manifestants

Les revendications des militants de la Coalition étudiante pour un virage environnemental (CEVES), lancée mardi, sont claires : le gouvernement Legault doit mettre en place un plan pour la justice climatique et arrêter le développement du projet GNL Québec. Mercredi, le ministre de l’Environnement, Benoît Charette, qui ne cesse d’épater au registre du déni environnemental, a annoncé que le gouvernement n’adoptera pas les cibles « irréalistes » de réduction de gaz à effet de serre fixées par le GIEC. Les militants de la CEVES prévoient déjà une semaine de grève pour la transition énergétique au printemps, mais on imagine que la mobilisation devra grandir pour contrer pareil entêtement.

Les groupes étudiants écolos rassemblés dans la CEVES se mobilisent depuis plus d’un an. Je l’ai déjà écrit ici, ces militants semblent incarner une nouvelle génération militante, se distinguant des grévistes de 2012 par l’intégration à leur lutte de dimensions nouvelles, à commencer par la solidarité avec les peuples autochtones. Ces organisations fonctionnent sans le soutien des structures fédératives qui ont propulsé les plus récentes mobilisations étudiantes, s’en remettant donc au dévouement des militants, pour l’essentiel. Malgré tout, le mouvement grandit, s’impose comme interlocuteur pour le gouvernement en matière environnementale, et ses appels à la mobilisation visent les citoyens bien au-delà des milieux étudiants.

Observant les premiers pas de la CEVES, je me suis demandé si c’était ce soi-disant sectarisme déconnecté de la population que les signataires du « Manifeste contre le dogmatisme universitaire » tentaient de désigner. En toute logique, si les universités sont les temples de la pensée unique qu’ils décrivent, les initiatives militantes qui en émergent devraient être à leur image : dogmatiques et moralistes, au point de sacrifier tout engagement réel dans la société. Or les militants de la CEVES réussissent plutôt bien, il me semble, à allier les exigences pragmatiques de la lutte avec un souci de représentativité qui a longtemps été le talon d’Achille des mouvements de gauche — ce que les féministes et les groupes minoritaires disent depuis longtemps.

Les approximations de ce « manifeste », puisqu’il faut y revenir, font sourire. Enfin, soyons sérieux : il faut soi-même être néophyte pour affirmer que la pensée décoloniale et le « séparatisme lesbien » sont des idées neuves et observer l’espace universitaire avec une lentille très sélective pour dire que des pensées rassemblées sous l’étiquette plus qu’imprécise de « gauche postmoderne » y sont dominantes.

Dans une réponse au manifeste, Francis Dupuis-Déri soulignait qu’on enseigne encore systématiquement les auteurs dits canoniques dans les départements de sciences sociales et les thèses récemment publiées à l’UQAM ne semblent pas révolutionner le champ épistémologique de leurs disciplines respectives. Je n’ai pas de légitimité particulière pour me prononcer sur l’état de l’université, mais pour y avoir passé les neuf dernières années, dans trois établissements différents, il m’apparaît en effet assez clair que les théories radicales occupent une place marginale.

Peut-être s’agissait-il donc de désigner une ambiance plus qu’un corpus particulier, en partant d’incidents isolés et en généralisant l’attitude sectaire dont ils témoignent — ce qui déjà est malhonnête. Quant aux approximations théoriques, le manifeste n’en fait pas grand cas pour une raison qui m’apparaît évidente : fondamentalement, ce texte ne s’adresse pas à des universitaires. S’il a pu susciter des discussions plus fines entre des intellectuels, elles se sont tenues dans une confidentialité relative. Ce texte visait plutôt un public général et son objectif était de discréditer l’institution universitaire et le travail de ceux qu’elle abrite, en prétendant avoir observé « de l’intérieur » cette élite prêchant pour la rectitude et affirmant sa supériorité sur le « vrai monde. »

On sait très bien à quelle source s’abreuve ce discours et cela n’a rien à voir avec la santé du débat intellectuel. Il s’agit de délégitimer, sur le plan du discours comme sur le plan de l’action publique, les efforts de la gauche, y compris, et surtout, ce qu’elle compte de voix marginales, lesquelles émergent aujourd’hui tant bien que mal.

Si les signataires de ce manifeste avaient à coeur la santé de l’université et de la production intellectuelle au Québec, ils auraient parlé de l’invasion des intérêts privés dans l’université, du désengagement de l’État dans l’enseignement supérieur, de la menace constante qui plane sur l’accessibilité des études, y compris au collégial, de la fragilité des régimes de prêts et bourses, de la précarité des étudiants et des chercheurs, de l’arrimage grandissant de la formation sur les besoins de l’industrie. Or ils ne disent pas même un mot à ce sujet, alors qu’ils prétendent saisir en quelques lignes un demi-siècle d’histoire des idées.

Ces gens n’ont rien à faire de l’idéal de l’université pluraliste. Ils obéissent à un dogmatisme égal à celui qu’ils désignent en brandissant l’épouvantail de la « gauche post-moderne », mais en se positionnant à l’extrême opposé du spectre politique.

14 commentaires
  • Serge Pelletier - Abonné 7 février 2020 03 h 55

    Tient tient...

    Avant d'écrire n'importe quoi en chronique, Mme Lanctôt devrait lire quelques peut, ne serait-ce que les chroniques qui paraissent dans ce quotidien. Ainsi, aujourd'hui le chroniqueur René Vézina, dans "Enjeux climats inflationnistes", fait mention des coûts élevés en EAU pour fabriquer des jeans, des téléphones portables...
    Le chroniqueur Vézina ne fait pas mention du coût encore plus élevé que nécessite la culture des "avocats", ou de la culture du coton (cette dernière culture a complètement asséché une mer intérieure (la mer d'Aral), des milliers de lacs, et elle est bien partie pour détruire une multitude de mattes d'eaux souteraines).

    Hors, que portent ces écolos si chers à son coeur, qu'utilisent ces écolos si chers à son coeur: des jeans et des t-shirts cotton/plastique, utilisent des téléphones dits "intelligents", échanges a n'en plus finir sur "Internet" (ce qui nécessite une énorme quantitié d'énergie et de "refroidisseurs"), etc.

    Ce qui est désolant se porte sur les "dires" des gens du style/ou comme Mme Lanctôt... Non pas parce qu'ils ont nécessairement tord en tout, mais parce qu'ils sont incapables de faire des liens globaux (ce que nécessite en tout la production d'un bien quelconque - incluant la nourriture). À les entendre, ils écrivent et communiquent avec des ordinateurs constitués "full bois"... Pratiquement, a les entendre, en bois "full recyclé"...

    Pourtant, pourtant...

    • Cyril Dionne - Abonné 7 février 2020 09 h 45

      Bien d’accord avec vous M. Pelletier. Bien oui, le Québec, ce grand émetteur de GES n’atteindra pas ses cibles. Misère, avec son gros 76 Mt de GES par année qui représente 0,15% de la production mondiale. Wow. Il fallait un groupe comme CEVES pour le remettre sur le droit chemin.

      Curieusement, pas un mot sur la production de 75 Mt de GES de l’Ontario qu’elle produit pour générer 10% de son électricité à partir de ses centrales au gaz naturel, elle qui ne veut rien savoir de l’achat d’hydroélectricité du Québec. Comment expliquer à nos gourous de l’environnement, CEVES, que les GES ne connaissent point les frontières géopolitiques? Encore une fois, pas un mot sur la Saskatchewan et l’Alberta qui produisent plus de 6 fois le nombre de GES par capita. Et que dire de la Chine avec ses 16 000 Mt de GES prévus pour 2030? C’est quasi une tragédie-comédie d’entendre des paroles comme celles-là alors que nos amis de CEVES prônent la décroissance économique par l’entremise de la réduction de GES qui aura un effet néfaste sur les revenus gouvernementaux qui ne pourront plus payer pour l’accessibilité des études et des régimes de prêts et bourses. Ceci, sans parler que la transition énergétique aura un coût très élevé que ne pourront pas payer ceux des classes moyennes et pauvres. Alors, imaginez pour ceux qui pratiquent la simplicité volontaire de façon involontaire?

      Oui, c’est ce sectarisme déconnecté de la population que les signataires du « Manifeste contre le dogmatisme universitaire » ont dénoncé. Ce n’était pas des approximations théoriques, c’était une réalité qui émane des tours d’ivoire universitaires.

      Et de grâce, lâchez les peuples autochtones tranquilles, vous en connaissez aucun. Ils ont assez de difficulté présentement et ils n’ont pas besoin de vous pour empirer la situation. C’est ce qu’ils me disaient lorsque j'enseignais à ces ressortissants d’une réserve qui faisaient les manchettes internationalement vu lkeur état de pauvreté extrême..

  • Tremblay Hugo - Inscrit 7 février 2020 06 h 58

    Quelques nuances...

    La lutte pour le climat n'est pas post-moderniste. Appuyé par une presqu'unanimité scientifique, celle-ci s'appuie aussi sur des associations régionales de présevation de la nature biens implantées, ne mélangeons pas les pommes et les oranges.
    Le manifeste ne fait que souligner sans faire certaines erreurs la mutation de l'activisme de gauche et d'extrême-gauche. L'échec du communisme politique y aura contribué. Mais on y retrouve souvent le même aveuglement manichéen idéologique. On l'a vu lorsque QS a changé son programme sur la laicité. La position officielle du parti qui s'appuyait sure Bouchard-Taylor a été étiquettée de "raciste", des militants se plaignant d'être harcelé et intimidés verbalement. Ce qui a donné une position officielle -donner des services à visage couvert que les députés peinent à défendre publiquement alors que les activistes des collectifs dont des groupes marxistes reconnus officiellement par QS à l'intérieur du parti se félicitaient d'avoir mis l'aile parlementaire sous sa main.
    Lanctot cite Dupuis-Déri qui utlise ce procédé damalgame, faire une association pour induire un biais, par 2 fois, des amalgames grossiers dans lequel il relie Orwell au trotskysme et François Legault à l'extrême-droite. Ce n'est pas tant de qui on parle à l'université de comment on en parle...
    Et lorqu'on prend la défense de voix religieuses marginales, mais qu'on omet de jeter un regard sur l'influence patriarcale auquelles elles sont soumises, on met la rigueur intellectuelle et scientifique au placard pour une cause.
    Je suggère à madame Lanctôt de lire le livre de son confrère chroniqueur Normand Baillargeon "Liberté surveillée" qui parle entre autre de ces dérives à l'université.

    • Nadia Alexan - Abonnée 7 février 2020 10 h 35

      À monsieur Tremblay Hugo: Très bien dit. Bravo.
      Madame Lanctôt, comme tous ses confrères et soeurs de la gauche postmoderniste, pratique «l'indignation sélective» dont Christian Rioux parle ce matin.

  • Paul Gagnon - Inscrit 7 février 2020 09 h 41

    Le gauchisme, maladie sénile du communisme – Benoît Rayski

    On avait cru le gauchisme en phase terminale, après la chute du communisme, et le voilà qui se métamorphose à nouveau, cette fois en bras « gauche » du capitalisme triomphant i.e. même nivellement par le bas, malgré ses prétentions contraires qui ne sont que des formules creuses.

  • André Savard - Abonné 7 février 2020 10 h 04

    Le déni de madame Lanctôt

    Madame Lanctôt a passé 9 années à l'université. Dans ses chroniques elle nous informe être réfractaire à aux "nationalismes de tout acabit". Elle fixe un rapport de causalité simple pour accuser le patriarcat tout en prêchant le communautarisme, un vivre-ensemble dans l'hétérogénéité qui fera bonne part aux différentes influences allant des Frères musulmans à différents ordres de contrôle endogamique. N'est-ce pas là l'empreinte éloquente d'une personne qui a passé 9 ans dans l'université en y respirant son idéologie? Quand elle analyse L'enracinement de Simone Weil, c'est en termes de corporéité, un fétiche qui aurait fait hurler de dépit Simone Weil. Tout l'étalage de l'explication en une étape facile et conformément au rapport de causalité canonique à gauche se retrouve chez madame Lanctôt, illustrant ainsi le propos même du manifeste. Il est par ailleurs révélateur que dans la quadrature que forment mesdames Lanctôt, Pelletier, Colas et monsieur Nadeau, tous se logeant dans le giron de cette gauche, le déni fut observé face à ce manifeste.

  • Sylvie Paré - Inscrite 7 février 2020 10 h 32

    Tiens donc!

    Madame Lanctôt fait comme plusieurs commentateurs au sujet du manifeste contre le dogmatisme universitaire; elle confirme ce que raconte ces soixante étudiants; elle discédite leurs propos en disant que cela s'adresse à un public de néophyte et met dans la balance les militants environnementalistes en laissant entendre que ce manifeste est anti progressiste. Merci madame Lanctôt de confirmer les propos des signataires du manifeste contre le dogmatisme universitaire.

    • Marc Therrien - Abonné 7 février 2020 18 h 50

      Effectivement madame Paré. Il est toujours agréable pour un ennemi de pouvoir rassurer son adversaire en lui permettant de se sentir reconnu et ainsi, de renforcer son identité.

      Marc Therrien