Des Oscar prévisibles?

Les États-Unis ne se laissent guère oublier par les temps qui courent. Entre le Super Bowl, l’acquittement de Donald Trump à son procès en destitution, son discours à la nation de si mauvaise foi, nos yeux se tournent sans relâche vers l’écran des voisins du sud. Ils avaient dernièrement des spectacles de taille à offrir, avec ou sans les déhanchements de Jennifer Lopez et de Shakira. Or, voici que la cérémonie des Oscar se déroule dimanche à Hollywood. On rallume l’appareil. And the winner is…

L’ombre du grand Kirk Douglas y flottera pour rappeler les beaux jours d’Hollywood en nos temps où le cinéma cherche ses plateformes. À lui aussi, ses squelettes dans le placard. Ressortent après sa mort les allégations de viol contre l’interprète des Sentiers de la gloire et de La vie passionnée de Vincent Van Gogh sur l’actrice Natalie Wood. Tout s’embrouille là-bas sur un monde de lumière et de scandales entrelacés.

Sinon, il se dégage une vague impression que la partie est déjà jouée pour ce 92e gala des Oscar. Les lauréats des Golden Globes, des Director’s Guild of America Awards, BAFTA et autres tribunes de remise de prix cinématographiques en amont devraient être reconduits au Dolby Theater. Odeur de déjà-vu en perspective !

Joaquin Phoenix pourrait refaire son discours sur l’absence coupable des minorités aux nominations de l’année et sur les dérives de l’environnement, en empochant son laurier du meilleur acteur pour l’incandescent Joker. Réputé caractériel et ingérable, Phoenix est vraiment le joker du jeu de cartes en matière de déclarations-chocs. On attend ses coups de gueule.

Le remarquable film de guerre 1917 du Britannique Sam Mendes repartira encore sans doute avec les statuettes du meilleur film, de la meilleure réalisation, de la meilleure caméra pour les plans-séquences de Roger Deakins et autres lauriers techniques : décors, direction artistique, alouette ! Quant au trépidant Parasite du Sud-Coréen Bong Joon-ho, palmé d’or à Cannes, il devrait recueillir l’Oscar du meilleur film étranger, et avec un peu de chance celui du meilleur scénario pour ce film sous-titré à la carrière fulgurante.

À Renée Zellweger une fois de plus, on l’anticipe, le prix de la meilleure actrice pour son incarnation d’une Judy Garland fragilisée dans Judy de Rupert Goold. Idem pour Brad Pitt du côté des interprétations de soutien à travers son rôle de cascadeur dans Once Upon a time in Hollywood de Tarantino, et pour Laura Dern en avocate à poigne dans Marriage Story de Noah Baumbach.

Des coups de théâtre ?

À vue de nez, donc, rien de neuf à l’horizon du gala. Netflix, pourtant en force avec The Irishman, Marriage Story et The Two Popes, devrait se contenter, comme ailleurs, de quelques miettes. Bien fait pour son moteur de bulldozer ! se réjouiront ses détracteurs, mais la plateforme sans foi ni loi proposait vraiment des films de qualité.

Encore heureux si les nominations et les lauréats présumés se révèlent d’aussi bon niveau. Masculines, surtout blanches, soit, mais sur le plan cinématographique, du moins respectables. Ce qui n’enlève pas aux membres de l’Académie la somme de leurs préjugés en amont de leurs choix.

Les Oscar demeurent, quoi qu’on en pense, une boîte à surprise. L’an dernier, le favori Roma d’Alfonso Cuarón s’était fait doubler injustement par Green Book de Peter Farrelly au couronnement du meilleur film. Nos prédictions sont souvent déjouées. Il reste qu’une liste, réelle ou pas, des lauréats du cru accidentellement révélée sur le site de l’Académie (qui dément) met Parasite vainqueur au meilleur film cette année. On s’en étonnerait au temple du chauvinisme.

Nul maître de cérémonie, à l’instar de l’an dernier. Si des voix s’élèvent pour condamner les dérives de Donald Trump ou l’absence des femmes en lice pour la meilleure réalisation, elles viendront des lauréats. Ils causeront néanmoins cinéma, on l’espère, quoique la politique et les débats sociaux finissent toujours par s’inviter entre deux remerciements dans ces chics cérémonies, moins décollées du monde qu’il n’y paraît.

Reste que chacun n’a souvent d’yeux que pour les siens : ainsi, les Québécois surveilleront le sort de Brotherhood sur fond d’islamisme, de Meryam Joobeur, cinéaste d’origine américano-tunisienne établie à Montréal, nommé au meilleur court métrage.

Mais comme le cinéma ne brille jamais seul aux États-Unis, même le sport s’invite à la cérémonie avec cet hommage à Kobe Bryant, l’icône du basketball décédée tragiquement le 26 janvier dernier. L’as du ballon avait réalisé un court métrage sur le basket en 2018. Mince exploit cinéphilique, mais preuve que l’Amérique des Oscar, dans ses prestations scéniques et ses coups de chapeau, autant que de septième art, s’enivre d’abord d’elle-même tout en se sermonnant. Oui, quelle révolution ce serait de voir Parasite gravir son sommet !