Enjeux climats inflationnistes

Voici une séquence qui montre à quel point la donne est en train de changer sur le front de l’économie et de l’environnement. De grands ténors du capitalisme demandent que plus d’attention soit accordée aux enjeux environnementaux, comme on l’a vu à Davos.

Pendant ce temps, la production manufacturière continue d’être délocalisée toujours plus loin au Tiers-Monde, loin des yeux, loin des convictions… et comme les coûts de production sont constamment nivelés vers le bas, on s’en accommode sans trop poser de questions. Qui n’aime pas les aubaines ?

Oui, mais pressions oblige, il faudra inclure tôt ou tard le prix des incontournables mesures environnementales que devront adopter les pays en cause. Enfin, dira-t-on, la vigilance sera alors devenue planétaire. Finie, la fuite en avant. Conséquence ? Dès lors, l’indice des prix à la consommation va finir par bondir. Attendez-vous donc à payer pas mal plus cher pour vos jeans, vos électroménagers ou vos téléphones portables.

Celui qui lance ce rappel à la réalité n’est pas un membre actif de Greenpeace. Encore qu’il soit lui aussi préoccupé par le sort de la planète. Stéfane Marion est économiste et stratège en chef à la Banque Nationale, maintes fois reconnu pour la justesse de ses prévisions. Et son analyse rejoint celle d’un nombre croissant de dirigeants d’entreprises.

En fait, selon le Forum économique mondial de Davos, qui s’est donné un profil écologique en 2020, les cinq plus grands risques mondiaux pour l’économie sont aujourd’hui tous liés à l’environnement, à commencer par les dérives climatiques.

C’est une première : l’an dernier encore, ce sont les conflits internationaux qui inquiétaient le plus, avec les enjeux de cybersécurité pas loin derrière. Un seul souci écologique figurait parmi les cinq plus préoccupants.

Les répercussions potentielles des dérives environnementales y sont maintenant perçues comme étant plus prononcées que celles de l’utilisation des armes de destruction massive !

« La mondialisation n’a pas tenu compte des contraintes environnementales, dit Stéfane Marion, mais tôt ou tard, nous allons frapper le mur. » À ses yeux d’économiste, il est anormal que le prix d’une multitude de biens et de services ait décliné depuis 20 ans, et il est tout aussi anormal que ce prix ne reflète pas les contraintes environnementales en question. « Il faut 8000 litres d’eau pour produire un jean. Mais compte tenu de ce que paient en bout de piste les consommateurs, c’est comme s’il ne coûtait rien, ou presque, poursuit-il. Et c’est pareil pour les iPhone, qui se détailleraient pas mal plus cher si leur empreinte environnementale était incluse dans la facture. »

Pourtant, une reprise de l’inflation apparaît encore bien lointaine. Au Canada comme aux États-Unis, les plus récentes données signalent qu’elle demeure pour l’instant sous contrôle, et qu’elle pourrait même pointer vers le bas si le ralentissement de l’économie mondiale que l’on continue à évoquer finit par arriver, avec la Chine en demi-régime.

Mais à plus long terme, les coûts associés à la lutte contre les changements climatiques vont être élevés, selon le rapport le plus récent du Forum économique mondial sur les risques globaux (World Economic Forum 2020 Global Risk Report), qui signale que les désastres naturels deviennent plus intenses et plus fréquents. Encore une fois, on parle ici de l’opinion des ténors mondiaux du capitalisme, qui reconnaissent eux aussi l’urgence d’agir, malgré le scepticisme de Donald Trump et de quelques autres grands dirigeants politiques nationaux.

Ajoutez cette facture plus élevée en provenance des pays producteurs de biens qui vont tôt ou tard nous refiler la facture de leurs propres mesures environnementales, et l’inflation pourrait bien y trouver le carburant nécessaire à sa remontée.

La question de l’eau, notamment, apparaît déterminante aux yeux de Stéfane Marion, qui se réfère à une autre analyse récente, début janvier, présentée par un de ses collègues à la Banque Nationale, Angelo Katsoras.

Intitulée La menace de la crise de l’eau, elle suggère qu’au-delà des rivalités entre puissances mondiales et autres tensions géopolitiques, « une autre grande menace reste tapie dans l’ombre : la pénurie croissante d’eau ».

Or, la demande, elle, ne cesse d’augmenter : d’ici 2050, la hausse pourrait atteindre 30 %, pour la consommation, mais surtout pour l’agriculture et la fabrication.

En tout, il faut 18 000 litres d’eau pour produire un kilo de chocolat (en comprenant celle qui est nécessaire au cacaoyer), et 15 000 litres pour un kilo de boeuf. Parallèlement, une paire de souliers de cuir va exiger 16 000 litres.

« La production de pneus, de circuits imprimés et de téléphones intelligents exige aussi beaucoup d’eau », rappelle l’analyste. Il conclut que de nombreux pays, en particulier des pays en développement, vont bientôt devoir reconnaître que leurs ressources en eau sont loin d’être suffisantes pour atteindre leurs objectifs économiques à long terme.

Il faut donc en comprendre que l’utilisation de cette eau si précieuse va coûter de plus en plus cher, par la seule application de la loi de l’offre et de la demande. Et ce coût va se répercuter tout au long de la chaîne de production et de mise en marché… jusqu’à nous. En alimentant progressivement cette inflation léthargique depuis des années.

Les aubaines ne disparaîtront pas demain, mais la pause tire manifestement à sa fin. Les prix seront alors plus élevés pour une gamme de produits et services omniprésents dans la vie courante. Cette ponction ne sera certes pas agréable. Va falloir s’y résoudre. Les récréations ne peuvent pas durer éternellement…

5 commentaires
  • Pierre Bernier - Abonné 7 février 2020 08 h 43

    Effectivement...

    Les prix seront alors plus élevés pour une gamme de produits et services omniprésents dans la vie courante. Les récréations (piocher dans la carlingue du vaiseau spatial nommé "terre" pour échanger) ne peuvent pas durer éternellement.

  • Daniel Grant - Abonné 7 février 2020 09 h 42

    Ça prend une taxe kilométrique; vous visez les mauvaises cibles

    Je trouve inapproprié de pointer du doigt et même de singulariser des noms de compagnies comme Apple qui n’a pas de leçon à recevoir de personne dans son cheminement écologique, quand tous les utilisateurs que votre article mentionnent sont tous dans l’ombre du vrai gros pollueur qu’est l’industrie du fossile.

    Mais je vous comprend pcq l’industrie du fossile n’existe que pcq elle s’est déresponsabilisé de toutes les protection de l’environnement par son armée d’avocats qui rédigent les lois pour se protéger et qu’on a pas les moyens financiers de leur tenir tête, mais vous pourriez au moins les identifier comme la source principale de la pollution d'où découlent les autres.

    Le fossile est en train de nous créer un cauchemar de l’eau potable en polluant impunément non seulement nos cours d’eau mais notre nappe phréatique avec la quantité énorme d’eau potable nécessaire pour la fracturation et en même temps qu'elle acidifie les océans elle pourrit aussi l'air qu'on respire;
    https://www.desmogblog.com/2018/09/18/fracking-industry-waste-water-nightmare

    S’il y avait une taxe kilométrique sur les produits qui viennent d’ailleurs ça favoriserait l’économie locale et on aurait pas des tomates du Mexique ou du lait de la NZ sur la même tablette que celles du village au même prix ou plus bas.

    Mais qui pourrait bien entraver une taxe kilométrique
    qui a intérêt a entraver le transport publique
    qui a intérêt a entraver la mobilité électrique
    qui peut bien entraver l’adoption des énergies renouvelable par de la désinformation
    qui est passé maître en dé-responsabilisation des dégâts laissés derrière
    qui va payer la différence?

    Un déversement d'énergie solaire, ça s'appel une belle journée.

  • Robert Mainville - Abonné 7 février 2020 10 h 13

    En quoi un peu d'inflation serait un problème ?

    L'idée selon laquelle on doit maintenir l'inflation à 2% (on parle de cible mais il s'agit en fait d'uun plafond) est un dogme, qui n'a aucune explication rationnelle. L'explication voulant que cela serve à protéger les régimes de pension des gens à la retraite est essentiellement un mythe, quand on constate que cela ne concerne à peu près personne en réalité. En fait, le dogme de l'inflation à 2% sert seulement à protéger l'économie rentière, c'est à dire la fortune du 0,1% de la population qui a les moyens de s'acheter la classe politique.
    Bien des économistes, et non les moindres, appellent de leurs voeux une augmentation raisonnable de l'inflation afin de, justement, aider les états à faire les investissements requis pour, entre autre, combattre le réchauffement climatique.
    Par exemple, une inflation de 4% plutôt que de 2%, pour un investissement de 1G$, représente une réduction du taux d'endettement d'environ 22% au bout de 20 ans. Et la réduction est d'environ 30% si l'inflation se situe à 5% plutôt qu'à 2%.
    Même les ménages en profiteraient, en réduisant le fardeau de leur endettement.
    Bref, un peu plus d'inflation constituerait une bouffée d'oxygère plus que nécessaire, ici et maintenant.

  • Simon Héroux - Abonné 7 février 2020 10 h 33

    Et les coûts associés à la non-lutte, eux?


    « À long terme, les coûts associés à la lutte contre les changements climatiques seront élevés pour le consommateur.» Soit. Mais que seront-ils en comparaison des coûts que nous assumerons si on ne fait pas cette lutte? On dirait que les calculs des économistes ne tiennent pas compte de cette inflation potentiellement attribuable aux catastrophes dites «naturelles», au dérèglement des écosystèmes, à la crise des ressources non renouvelables, feux de forêts, famines, et j'en passe. Chaque médaille a son revers...

  • Pierre Langlois - Abonné 7 février 2020 11 h 04

    Des banquiers s'intéressent à l'eau

    Quelle coïncidence !
    Reportage, cette semaine, sur l'emprise des grandes fortunes et des institutions bancaires sur ce qui est devenu l'industrie de l'eau en Nouvelle-Zélande...On y a concocté une tarification de l'eau qui tue la petite agriculture au profit de grandes fortunes qui y ont investies...des centaines de millions $,,dont un grand banquier qui en témoigne...Le prix du million de litre (C'est ainsi que le prix y est maintenant calculé) a doublé depuis les débuts de cette bourse de l'eau au détriment des agriculteurs...

    S'il est vrai que nous aurons ou devrions payer beaucoup plus cher la production de biens en fonction des quantités d'eau utilisées, il serait intéressant, comme l'est l'électricité au Québec, de nationaliser cette précieuse ressource avant que le "Privé" ne s'abreuve à cette source...de revenus et n'en contrôle le prix...(Ce qui est déjà le cas de l'eau embouteillée).

    Pierre Langlois