Écrire après #MoiAussi

Et si le courant mondial de dénonciation des agressions avait ouvert un nouvel espace d’écriture ?

Dans Le consentement de Vanessa Springora et L’apparition du chevreuil d’Élise Turcotte, un nouveau territoire de chasse est apparu. Les règles encadrant la pratique sont demeurées les mêmes, mais la proie n’est plus celle que l’on croit. Non seulement elle respire encore, elle parle, pense, écrit. Elle a appris à reconnaître les codes de la prédation, à tourner à son avantage le jeu de la traque. Désormais, elle sait tendre un piège et tirer à l’arc : « Écrire est une flèche », observe la narratrice de L’apparition du chevreuil, roman étincelant, d’une rare densité, qui figure parmi les finalistes du Prix des libraires.

Des flèches sont tirées, oui. La technique diffère d’un tir à l’autre, la tension dans la corde aussi, mais leurs origines et leur cible se ressemblent. « Depuis tant d’années […], mes rêves sont peuplés de meurtres et de vengeance. Jusqu’au jour où la solution se présente enfin, là, sous mes yeux, comme une évidence : prendre le chasseur à son propre piège, l’enfermer dans un livre », écrit Vanessa Springora en prologue au Consentement, livre-événement de cette rentrée hivernale, qui vient d’atterrir dans les librairies québécoises. Un récit difficile, que l’on traverse d’un trait, comme tétanisé, parce qu’on ne peut ignorer la puissance d’un cri ni interrompre le bruit que fait la parole longuement réprimée en éclatant dans l’air du temps. L’éditrice et autrice française fait le procès d’une époque et d’un homme dans un livre magnétique qui nous laisse nauséeux, écœuré, révolté.

Le consentement est un appel à la justice et à la fin de l’aveuglement, un livre qui rompt un pacte de silence. Dans ce témoignage qui expose la relation abusive d’un écrivain de 50 ans célébré par son milieu avec une jeune fille de 14 ans, il n’y a pas de consentement. « Que vaut la vie d’une adolescente anonyme au regard de l’œuvre littéraire d’un être supérieur ? » demande la narratrice. Comment retrouver ensuite le chemin de son propre désir ? Redevenir le sujet de son histoire ?

Dans Le consentement et L’apparition du chevreuil, c’est l’éclosion de la parole qui sauve. Littérale et posée chez Springora, poétique, figurée, instinctive chez Turcotte, l’écriture est, dans les deux cas, un geste de reprise de pouvoir. Ici la colère est primordiale, car c’est elle qui met en mouvement ; la désobéissance qu’elle engendre s’avère salvatrice.

Dans les récits publiés de ses multiples conquêtes dont il lui interdit la lecture, l’écrivain pédophile met sa jeune proie en scène. Mais comme dans Barbe bleue, conte dans lequel une femme entre dans la pièce interdite et découvre ce qui est arrivé aux autres femmes et ce qui l’attend elle aussi, l’adolescente enfreint la règle et comprend dans quel piège elle a posé le pied. La connaissance met fin à l’enchantement. Malgré les années qui passent, les blessures demeurent. Restait la possibilité de révéler l’angle mort, de servir à l’écrivain sa propre médecine en l’emprisonnant à son tour dans un livre : brillante riposte écrite de sang-froid.

Élise Turcotte met aussi en scène une femme amenée à s’interroger sur l’impact des mots face au silence. « Je n’écris pas pour dévoiler une vérité. Simplement, j’ai besoin de dessiner une ouverture afin qu’une vérité ne soit pas enterrée vivante », révèle la narratrice-écrivaine de L’apparition du chevreuil. Était-ce une bonne idée de se retirer des réseaux sociaux pour échapper aux menaces d’un masculiniste et d’aller se terrer dans un chalet, seule au cœur de la forêt, sans téléphone ni voiture, dans l’œil de la tempête ? Quel récit émerge dans ce silence-refuge qui n’en est pas un ?

On dit que l’odeur de la peur attire le prédateur, mais la forêt met en garde. « Tu vois [dit l’ennemi en pénétrant dans le chalet], c’est toi maintenant qui m’ouvres la porte. Je ne te séquestre pas. » Et si ce n’était plus lui, le prédateur ?

Ici encore, il y a un enfant à protéger. Une histoire n’a pas été racontée, il faut la dire, écrire malgré la famille, et permettre à un petit garçon d’accéder au langage. La main qui écrit saisit l’arc et tend la flèche.

Dans Antigone, l’héroïne fait entendre une voix restée jusque-là silencieuse, car c’est ce que son cœur lui dicte, plus que tout. En s’exprimant, elle fait le pari que des rapports plus justes entre êtres humains sont possibles.

Réactions courroucées de la famille, enquêtes judiciaires, procès : en périphérie de la littérature, il y a, comme dans le mythe de Sophocle et le merveilleux film de Sophie Deraspe, des conséquences et un prix à payer. Si les mouvements #AgressionsNonDénoncées et #MoiAussi ont ouvert un nouvel espace d’écriture, le courage de celles (et ceux) qui l’investissent s’annonce comme l’un des traits des textes qui en émergeront. La voix de toutes ces Antigone des temps modernes sera-t-elle écoutée, entendue ?