À l’ombre du clocher

Je me suis plongée dans l’essai Jean-Baptiste décapité de Geneviève Zubrzycki, traduit de l’anglais, et publié chez Boréal. L’auteure y fait une analyse pertinente (et trop rare) du lien amour-haine qu’entretiennent les Québécois avec le catholicisme, religion dont est issue la majorité d’entre eux. S’y dessine la figure de saint Jean-Baptiste, patron des Québécois, qui vit son traditionnel défilé, avec l’enfant bouclé flanqué d’un agneau, symboles de soumission, contesté violemment au cours des années 1960.

Reste que c’est sur cette même date du 24 juin que la fête nationale s’est greffée. À peu près tout le monde continue à l’appeler la Saint-Jean-Baptiste, ou la Saint-Jean. Survivance, comme les sacres dans la bouche de tout un chacun. Cette religion, honnie pour les excès de son clergé qui pactisait avec les élites anglophones en maintenant les francophones à genoux, est aussi un legs entretenu du passé sur vapeurs de nostalgie.

Geneviève Zubrzycki revient sur l’inénarrable saga du crucifix en pleine Assemblée nationale, qui mit tant d’années à se voir décroché par une main secourable en juillet dernier, pour partir orner un mur plus discret. Ce relent duplessiste n’avait plus à présider les débats de nos élus. Mais la sentimentalité de plusieurs face à une icône si longtemps vénérée ne s’est pas évacuée si aisément de l’arène politique. 69 % des Québécois ont beau prôner la laïcité, ils n’ont pas fini de tremper sans le savoir dans le bénitier.

On sait gré à l’auteure de Jean-Baptiste décapité de brosser, de la Conquête à nos jours, le rôle ambivalent du catholicisme, à la fois vecteur de survivance culturelle et linguistique qui poussa la revanche des berceaux et source d’oppression pour ses fidèles. Les abus sexuels du clergé attisent d’autant plus les rancunes. Plusieurs pistes de réflexion sont proposées, notamment sur le rapport aux religions « des autres », comme du côté du patrimoine bâti à préserver. Reste que d’évidents facteurs socioculturels soutiennent la sauvegarde des églises, ici comme ailleurs. Autant préserver les témoins de l’histoire, sous peine de mal comprendre d’où on vient. Le processus révisionniste est d’ailleurs en marche. Bien des téléromans d’époque gomment l’empreinte du religieux, si difficile à saisir pour bien des spectateurs contemporains. Et il n’est pas dit que la mémoire historique y trouve son compte.

Les legs inconscients

Geneviève Zubrzycki démontre l’étendue des contradictions présentes entourant ce rapport complexe à la religion dans lequel baigne notre société. Elle aurait pu s’appesantir davantage sur le legs inconscient d’une pratique catholique multicentenaire marquant les esprits d’aujourd’hui. Comme le dogme s’est vu en gros effacé des processus de transmission, des jeunes, ignorants du passé catholique de leur peuple, ne peuvent reconnaître les séquelles qui s’y rattachent, véhiculées de façon souterraine par leurs parents et grands-parents, parfois des athées convaincus.

Les grandes religions sont puissamment misogynes, mais ici, la discrimination des femmes, toujours vivace, provient beaucoup de l’enseignement des Pères de l’Église, féroces à ce chapitre, relayée longtemps par le clergé et les cours de philosophie thomiste. Quant au puritanisme et aux excommunications de notre époque, ils se nourrissent goulûment des interdits sexuels d’hier, prompts à resurgir. Ajoutez la peur contemporaine de « l’autre », ancrée dans une société qui s’est toujours battue pour sa survie. L’Église aura poussé cette aspiration légitime en encourageant par la bande la méfiance de ses ouailles envers les « survenants » de tous poils. Cette ignorance programmée alimenta l’anti-intellectualisme (perdurant au XXIe siècle) comme le rejet de la culture. Les libres penseurs éclairés contestaient souvent le clocher. Leurs descendants se font regarder de travers de nos jours sans savoir d’où vient le blocage.

En corollaire, le christianisme se voyait assorti de codes moraux : « Aimez-vous les uns les autres », « Ne volez pas le bien du prochain ni ne l’assassinez », etc. dont nos sociétés laïques auraient parfois dû s’inspirer pour développer une éthique citoyenne. Faute de réflexion communautaire sur l’héritage du religieux, ces préceptes furent jetés avec l’eau du bain durant la Révolution tranquille.

À telle enseigne, comment ne pas s’inquiéter devant l’intention du gouvernement du Québec de réduire le volet consacré à l’éducation religieuse dans ses cours ? L’enseignement des religions, comme de l’athéisme, permet d’accroître la compréhension du monde et de réduire les préjugés envers les différentes cultures de nos sociétés d’accueil. Il permet aussi de saisir les mécanismes enracinés dans l’inconscient collectif, chaînes obscures et amnésies pesantes à reconnaître pour enfin les digérer.

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