Les baleines et l’éléphant

Depuis qu’il est premier ministre, François Legault entretient des relations remarquablement cordiales avec les médias. Il se montre disponible, patient et même drôle. Les bons sondages favorisent le jovialisme, et son gouvernement jouit encore d’une popularité étonnante quinze mois après son élection. À ce stade de leur mandat, la plupart de ses prédécesseurs étaient déjà dans le pétrin.

Capable de stoïcisme dans l’adversité, M. Legault a l’épiderme plus sensible quand il s’agit de son image économique. Mardi, on a eu une réminiscence de l’époque où le chef de CAQ ramait dans l’opposition et avait du mal à contenir sa frustration, surtout quand il avait l’impression que les journalistes ne le prenaient pas très au sérieux. Par exemple, quand il proposait de transformer la vallée du Saint-Laurent en Silicon Valley du nord.

Le gros titre en première page des journaux de Québecor, « Méchante balloune », semait un sérieux doute sur l’opportunité d’investir 30 millions de fonds publics dans le projet de dirigeables d’un constructeur français enregistré sous le nom de Flying Whales. Voir le premier ministre s’en prendre nommément aux deux journalistes qui avaient signé l’article, auxquels il reprochait leur négativisme, contrastait avec sa bonne humeur habituelle. C’est tout juste s’il ne les a pas accusés de fake news.

Pourtant, s’il avait fallu qu’un gouvernement libéral ou péquiste infirme la décision prise par son prédécesseur sur la recommandation d’experts anonymes pour investir dans un projet aussi hasardeux, M. Legault en aurait fait tout un plat. Il aurait crié à l’amateurisme si on lui avait dit que, pour stabiliser ces « baleines volantes » destinées au transport de matériel dans le Grand Nord, le constructeur prévoyait de pomper de l’eau dans les ballasts, alors que tout est gelé à cette latitude.


 
 

Le premier ministre a plutôt expliqué que les Québécois devaient se réconcilier avec le risque en affaires, sans lequel il n’y a pas d’innovation, ajoutant que les sceptiques seraient confondus. De son côté, le ministre de l’Économie, Pierre Fitzgibbon, a assuré que la décision d’investir dans le projet reposait sur l’avis d’une cinquantaine de spécialistes, dont il ne pouvait malheureusement rendre publiques ni l’identité ni les études pour des raisons de concurrence.

Il n’est pas impossible que le temps leur donne raison et que les « baleines volantes » se révèlent aussi rentables qu’utiles, mais les images collent facilement à la peau en politique, et ce projet tient presque de la caricature. Même s’il s’agit d’un investissement relativement modeste, la députée libérale de Saint-Henri–Sainte-Anne, Dominique Anglade, a voulu y voir le symbole de l’ensemble de la performance économique du gouvernement, qu’elle a qualifiée de « ballon gonflable qui va exploser ».

Qui plus est, le gouvernement s’est impliqué dans ce projet par l’intermédiaire d’Investissement Québec, que M. Legault a fait le maître d’œuvre de sa politique économique et dont un ami personnel du ministre Fitzgibbon, Guy LeBlanc, a été nommé p.-d.g., même s’il n’était pas le candidat recommandé par la firme de chasseurs de têtes mandatée par le gouvernement. Pour les partis d’opposition, tout cela est du bonbon.


 
 

Coïncidence, cette controverse survient au moment où le gouvernement devra inévitablement délier encore une fois les cordons de la bourse publique pour secourir Bombardier, qui croule sous le poids de sa dette de 12 milliards. Quand M. Fitzgibbon affirme qu’il n’a pas reçu de demande « formelle » de la part de l’entreprise, tout le monde comprend que des discussions informelles sont en cours.

Le ministre de l’Économie est le premier à dire que Bombardier a vu plus grand que la panse en se lançant dans l’aventure de la Série C, mais cela ne change rien à l’affaire. M. Legault a clairement indiqué que le gouvernement n’a pas d’autre choix que de tenter de sauver ce qui peut encore l’être, notamment ces emplois « payants » dont il est si friand. Il y aura cependant un prix à payer, que ce soit en aidant Bombardier ou celui qui prendra la relève.

Le gouvernement a refusé de débattre de la motion présentée par le PQ lui demandant de ne pas investir plus d’argent public dans Bombardier, ou l’une de ses filiales, tant que des « changements significatifs » n’auront pas été apportés à l’équipe de haute direction. Autrement dit, tant que l’actuel p.-d.g., Alain Bellemare, n’aura pas été renvoyé.

M. Legault aura beau plaider que cela relève de la gestion de l’entreprise, il sait très bien que les Québécois ont été choqués de voir une partie de leurs impôts engloutie dans une entreprise dont les dirigeants se sont versé des salaires faramineux pour procéder à des ventes en guise de redressement. Avec toutes les chemises qu’il a lui-même déchirées quand le gouvernement Couillard a décidé d’injecter 1,3 milliard dans la Série C, il aura bien du mal à convaincre les contribuables qu’après avoir investi dans les « baleines volantes », il faut maintenant sauver ce qui commence à prendre des allures d’éléphant blanc.

23 commentaires
  • Yvon Pesant - Abonné 6 février 2020 05 h 36

    Streaptease industriel

    Nous avons payé bien cher pour voir Bombarder si mal se déshabiller.

    • Nadia Alexan - Abonnée 6 février 2020 11 h 46

      Oui. C'est très facile de dépenser l'argent des contribuables pour soutenir les profits des milliardaires, sans au moins des conditions préalables que les fonds ne seront pas gaspillés. C'est du Robin des bois à l'envers: «prendre des pauvres pour satisfaire la cupidité des riches».
      Honte à nos gouvernements qui n'arrêtent pas de subventionner les multinationales à titre de milliards, du BS pour les riches, pendant que les malades et les ainés croupissent sans les soins de santé nécessaires.

  • Serge Grenier - Abonné 6 février 2020 06 h 17

    Et pourquoi le privé n'investit pas lui?

    Pourquoi faut-il que ce soit le trésor publique qui paie ce montant?
    Et ils sont allés où tous ces milliards? Toujours bien pas en salaires!!!

    Avant de payer, on veut avoir tous les livres ouverts sur la table et on veut savoir qui a autorisé quoi et pourquoi!?

    Celui qui paye, c'est lui qui mène.

    Si c'est la population qui paye, c'est la population qui mène. Si les élites veulent continuer de mener, hé bien qu'elles sortent le cash. C'est pas ça qui leur manque.

    • Marcel Vachon - Abonné 6 février 2020 11 h 04

      Vous avec tout à fait raison et je suis certain que c'est ça et même plus que notre gouvernement fait présentement.

  • Bernard LEIFFET - Abonné 6 février 2020 07 h 32

    La valse des hésitations de la CAQ avant de plonger dans notre réserve...

    Ménager la chèvre et le chou en politique est le moyen de garder son poste avec le risque cependant de passer pour un trouillard qui cherche à défiler jusqu'au prochain feu qu'il faudra éteindre. Il y a quelques semaines, il a fallu combattre l'assaut de l'Immigration avec les conséquences qui nous ont réservé des surprises sur le fonctionnement bancal du ministère concerné et de son chef. Depuis peu, ce dernier a entrepris une croisade contre l'utilisation d'argent québécois par un groupe qui conteste la loi de la laïcité, avec le soutien du gouvernement fédéral! Pourquoi se plaindre aujourd'hui d'un exercice qui se fait contre le Québec, avec notre argent, depuis longtemps, comme lors du référendum de 1995! Quel manque de courage de ne pas aller plus loin! Énoncer seulement le mot Éducation c'est mettre le feu simultanément partout : Cégep transfuge où les francophones n'ont rien à faire là, la formation volatile des futurs enseignants, l'abolition d'une chose pour en mettre uneautre sous l emprise caquiste! De quoi réveiller quelques Québécois avec les tractations de Bombardier avec là aussi notre argent, pour une autre cause! À quand ke prochain changement de cap et de gouvernement?

  • Clermont Domingue - Abonné 6 février 2020 07 h 48

    La varlope.

    Ce que vous écrivez est juste, mais n'abusez pas de votre pouvoir pour trop maganer monsieur François Legault.

    Les Québécois auront besoin d'un Premier Ministre fort et respecté pour faire face aux difficultés qui s'annoncent.

  • Michel Desbiens - Abonné 6 février 2020 07 h 58

    La baleine

    Bonjour,
    C'est toujours un plaisir de vous lire mais cette fois-ci je trouve que vous manquer
    de retenue: un milliard et plus contre 30 millions il y a une différence de montants de dollars que vous
    franchissez allègrement. Enfin personne n'est parfait.
    Michel Desbiens.