La pensée unique

Visiblement ébranlé par les messages antimusulmans laissés sur sa page Facebook (« je leur pisse au visage », « ces osties de bâtards là »), le premier ministre François Legault a quand même voulu se montrer rassurant : « Je continue de dire que les Québécois ne sont pas racistes ou islamophobes. » Quelques minutes plus tard, il sentait le besoin d’enfoncer le clou : « Cette haine n’est pas celle du Québec. »

À l’instar de leur chef, les Québécois sont, c’est bien connu, « du bon monde ». Ouverts, curieux, chaleureux, pas compliqués. Je le pense aussi. Il y a quelque chose dans le fabuleux destin qui est le nôtre — le fait d’être d’abord « nés pour un petit pain » puis d’avoir soudainement été promus, dans les années 1960-1970, à « quelque chose comme un grand peuple » — qui donne, avouons-le, de bons résultats. Seulement, de là à en faire une obsession — après le bon Sauvage de Jean-Jacques Rousseau, voici le bon Québécois de François Legault —, il y a une limite à ne pas franchir.

À force de vouloir nous gaver de « fierté » québécoise, le PM ne nous rend pas nécessairement service. C’est tout le contraire. Ce discours sert trop souvent à occulter de véritables problèmes, quand ce ne sont pas ceux du gouvernement lui-même. La conférence de presse à laquelle M. Legault prenait la parole, vendredi dernier, ne cherchait pas à savoir si les Québécois étaient, oui ou non, d’honorables gens. On voulait savoir ce que le chef du gouvernement entendait faire face à cette éruption inquiétante de messages haineux, qui d’ailleurs le prenait lui-même de court.

Bien que ces messages soient écrits par des trolls, des gens qui n’ont pas le courage de se nommer, il s’agit quand même de personnes qui se sentent autorisées à écrire des commentaires sur un espace réservé au premier ministre. Pour se donner la permission de jouer dans de telles platebandes, il faut toujours bien ne pas se sentir seul de sa gang. Comme le dit Benjamin Ducol du Centre de prévention de la radicalisation menant à la violence, Internet n’agit pas seulement comme « défouloir » pour quelques têtes brûlées, quelques pauvres imbéciles qu’on peut s’empresser d’oublier. Il agit comme « trame d’arrière-fond » donnant à de plus en plus de gens la permission d’en faire autant : « Je peux le dire puisque tout le monde le dit sur Internet », précise le chercheur.

De plus, le Québec a été le théâtre, il y a trois ans, d’un des pires attentats antimusulmans en Occident. Il ne s’agit pas, là non plus, d’un acte isolé. De 2016 à 2017, les actes haineux ont explosé partout au Canada, mais nulle part plus qu’au Québec — à l’égard des musulmans notamment. Selon Statistique Canada, il y a eu une augmentation des crimes haineux de 49 % au Québec, contre 47 % pour l’ensemble du pays. Dans la foulée de la tuerie à la mosquée de Québec, en janvier 2017, les incidents islamophobes ont triplé dans la province, rapporte une étude de la Commission des droits de la personne. Et ce n’est que la pointe de l’iceberg puisque de « 98 à 99 % des incidents concernant des actes haineux ne sont jamais rapportés à la police ».

Alors, d’où vient cette fâcheuse tendance à vouloir noyer le poisson de l’intolérance ? Devant autant de chiffres et de gestes troublants, pourquoi ce déni du problème ? En ce qui concerne la montée de l’extrême droite, du populisme, d’une forme d’anxiété vis-à-vis de l’islam ou de l’immigration, « le Québec a les mêmes défauts que beaucoup de ses voisins », explique M. Ducol. On pourrait même soupçonner le Québec d’être l’un des endroits en Amérique du Nord où les préjugés antimusulmans sont les plus tenaces. Il est aussi l’endroit où des politiques gouvernementales — qu’il s’agisse de la charte des valeurs québécoises ou de la loi interdisant les signes religieux — ont donné lieu à des insultes et à des agressions physiques, rien de moins.

Pourquoi faire comme si tout cela n’existait pas ? Pourquoi s’empresser de rappeler la vertu inhérente des Québécois quand il s’agit justement du contraire, de vices persistants et réels ?

Et si la véritable rectitude politique était celle-là, et non celle dont on accuse les universités à l’heure actuelle ? Il n’y a pas plus « vache sacrée » que le mythe entretenu du Québécois « méritant », qui n’en veut à personne, qui veut seulement garder ses traditions et sa place au soleil. On tombe aujourd’hui à bras raccourcis sur le « dogmatisme universitaire » (de gauche), supposément en train de neutraliser tous véritables débats sur les campus, alors que la vraie « dictature de la pensée », celle qui se retrouve pas seulement dans les universités mais partout, concerne l’innocence intrinsèque des Québécois francophones.

C’est cette obsession-là qui explique pourquoi on a mis 25 ans à reconnaître la tuerie de Polytechnique pour ce qu’elle est, un crime contre les femmes, et que, trois ans après une autre tragédie du même type, la communauté musulmane attend toujours qu’on la rassure sur son sort.

123 commentaires
  • Éric Fruhinsholz - Abonné 5 février 2020 04 h 02

    Pensée unique

    Regardais la poutre dans votre oeil. Vous êtes habitée par la pensée
    unique. Nier ou faire semblant que des universités refusent le droit d expression c est déjà avoir des oeillères.

    • Nadia Alexan - Abonnée 5 février 2020 10 h 27

      Encore une fois, madame Pelletier fait l'amalgame entre la tuerie du Québec et la Charte des valeurs et la loi sur la laïcité. Au lieu de dénoncer la récupération faite par les Imams de la mosquée du Québec pour dénoncer la loi 21, elle continue d'accuser le peuple québécois de racisme institutionnalisé.
      Les trolls qui écrivent des messages de haine contre les musulmans sur Facebook devraient être poursuivis et jugés par les lois que nous avons déjà contre la haine.
      Mais que diriez-vous de la haine contre les mécréants. Contre les femmes et contre les homosexuels proclamés, en toute liberté, sur toutes les tribunes islamistes? Pas un mot de condamnation de votre part sur les déclarations homophobes et misogynes de l'imam Foudil Selmoune qui expliquait à Radio-Canada que les lois de Dieu ordonnent l’amputation et la lapidation et qu’«on ne peut pas les changer». Deux pois de mesures, madame Pelletier.

    • Nadia Alexan - Abonnée 5 février 2020 13 h 07

      J'ai oublié de mentionner dans mon commentaire précédent que «l'on n'attrape pas les mouches avec du vinaigre». Les islamistes ne peuvent pas attirer l'amour fraternel en lançant continuellement le mépris et la récrimination contre la société d'accueil.
      C'est de la folie et d'un manque de sagesse «de mordre la main qui vous nourrit.» C'est-à-dire de lancer des insultes continuelles à la société d'accueil et à sa culture et puis de se plaindre de l'intolérance. La tolérance n'est pas une rue à sens unique!

    • Pierre Desautels - Abonné 5 février 2020 15 h 59


      "Les trolls qui écrivent des messages de haine contre les musulmans sur Facebook devraient être poursuivis et jugés par les lois que nous avons déjà contre la haine."

      C'est tout ce que vous avez à dire sur le sujet? Ces messages haineux ne se retrouvent pas seulement sur Facebook, mais aussi dans les commentaires du Journal de Montréal et de TVA, entre autres. Oui, des Québécois de souche ont été accusés et certains sont en prison. Mais on ne peut dénoncer cette haine du bout des lèvres comme vous le faites en prétextant la haine venue d'ailleurs, c'est trop facile.

      Non, ce n'est pas seulement un travail pour les autorités policières. Le racisme ordinaire a été la source de guerres et de génocides et souvent c'est le silence complice de citoyens qui aidaient à le répandre. Quant à votre affirmation : "elle continue d'accuser le peuple québécois de racisme institutionnalisé," vous êtes vraiment, mais vraiment de mauvaise foi. Vous lui faites dire des choses qu'elle n'a jamais dites.

    • Bernard Plante - Abonné 5 février 2020 16 h 06

      Pour enchaîner avec le dernier commentaire de Mme Alexan, le principe du donnant-donnant vaut aussi pour tout ce qui touche les extrêmes. L'équilibre cherchant à se maintenir, une montée de la pensée d'extrême droite correspond en général à une montée de la pensée d'extrême gauche. Or, Mme Pelletier vos propos dénonçant systématiquement la droite ne font qu'alimenter la division semaines après semaines. Nous avons besoin d'union, pas de division.

      Bien sûr la montée de l'extrême droite est inquiétante et devrait être suivie de près à tous les niveaux, voire mener à des arrestations en cas d'abus, ce même si ces abus sont proférés via Internet. Mais une gauche extrême qui semble s'être perdue en chemin se retrouve aujourd'hui à défendre la même position que le PLQ (!) sur la question de l'immigration, jouant ainsi le jeu de la lente assimilation imaginé par Pierre-Elliot Trudeau lui-même. De quoi inquiéter un peuple sans pays.

      Or, un peuple inquiet a besoin d'être rassuré, pas culpabilisé dans son entièreté en raison des agissements de quelques abrutis. À réfléchir.

    • Marc Therrien - Abonné 5 février 2020 17 h 38

      Cette Francine Pelletier qui, habitée par la pensée unique, réussit presque à générer une pensée unanime contre elle. Quel beau paradoxe ça fait: une pensée unique qui divise en même temps qu'elle a cette puissance de rassembler ses opposants autour d'une pensée unanime.

      Marc Therrien

  • Serge Pelletier - Abonné 5 février 2020 04 h 38

    Encore du délire Mme Pelletier

    Encore du délire Mme Pelletier. A vous lire, le "Progam Nationalsozialismus de la clique d'Adolf" était pratiquement de la petite bière si on le compare à ce qui se passe au Québec... Du moins selon votre argumentaion délirante...
    La consultation, vous connaissez... Allez-s'y. En attendant, changez de marque de café, celui que vous buvez actuellement semble avoir un drôle d'effet.

    • Clermont Domingue - Abonné 5 février 2020 10 h 26

      Vous y allez fort. Francine tombe dans un travers assez fréquent :elle généralise. On ne peut cependant pas nier l'islamophobie ni la misogynie d"un trop grand nombre de Québécois. Oui, ces phénomènes dérangent. Il ne suffit pas de les dénoncer.Il faut chercher la cause de la cause de la cause,,, Il faut réfléchir.

      Il me semble qu'il y a là un problème de civilisations qui s'affrontent et une guerre des sexes qui continue.

    • Marc Pelletier - Abonné 5 février 2020 11 h 22

      Bien sûr, il est préférable de dire que tout ce qui se passe, dans notre société francophone, " il est beau, il est parfait " , car nous avons collectivement conservé, à n'en point douter, toutes les valeurs transmises par non valeureux ancêtres .

      Rien n'est plus faux !

      Mme. Pelletier dit ceci : " Alors, d'oû vient cette facheuse tendance à vouloir noyer le poisson de l'intolérance ? "

      J'ai bien hâte de lire vos commentaires sur cette question.

  • Mathieu Lacoste - Inscrit 5 février 2020 04 h 53

    Miserere - Psaume 50


    Encore une séance de flagellation;

    Se croyait-on collectivement aimable, mais! ô! révélation! les lumières de la chroniqueuse éclairèrent notre atavisme ténébreux …


    […] « je suis né dans la faute,
    J'étais pécheur dès le sein de ma mère» […]

    Pour la rançon de nos péchés congénitaux, portons le cilice

    • Gilbert Turp - Abonné 5 février 2020 08 h 50

      Avec votre ironie habituelle, monsieur Lacoste, je crois que vous visez très juste.
      Madame Francine Pelletier me semble être elle-même porteuse de la honte ontologique des canadiens-Français d'antan ; ceux qu'elle évoque lorsque parle de manière plutôt tautologique des « Québécois francophones ».

  • Jacques Maurais - Abonné 5 février 2020 05 h 40

    Tant de fiel!

    Ce texte mérite le même sort que celui réservé par Nancy Pelosi au discours de Donald Trump hier soir.
    Au moins, le chroniqueur à (de) gauche sur la même page offre une réflexion plus pondérée, critique mais respectueuse, ouverte à la pensée d’autrui, qui ne lance pas d’anathème.

  • Yvon Montoya - Inscrit 5 février 2020 05 h 59

    Excellent texte surtout réflexion. Merci.

    • Bernard Dupuis - Abonné 5 février 2020 10 h 25

      Pourquoi est-ce un excellent texte? Parce que c’est un bon coup de pied dans le derrière des « Québécois francophones »? Est-ce parce qu’il vous remplit de contentement ? Est-ce parce que ce texte est tellement bien fait qu’il vous assure une jouissance intellectuelle?