Les conversions dangereuses

Les intégristes de tous poils abhorrent l’homosexualité. Dans Marqués du triangle rose (Septentrion, 2018), l’écrivain canadien-anglais Ken Setterington raconte la persécution qu’ont subie les gais sous le nazisme. À la même époque, en Union soviétique, Staline criminalisait les relations sexuelles entre personnes du même sexe et, aux États-Unis, des médecins combattaient ce qu’ils considéraient comme une déviance à coups d’électrochocs, voire de lobotomies. L’homosexualité ne sera « dépsychiatrisée » qu’en 1973 chez nos voisins du sud. Au Canada, elle a été décriminalisée en 1969.

Les intégristes religieux de toutes confessions, qui donnent à fond dans cette hystérie anti-homo, ne désarment pas pour autant. En octobre 2009, une controverse éclatait au sujet d’un événement dans lequel celui qui allait devenir l’archevêque de Montréal était impliqué. Alors prêtre d’une paroisse de Repentigny, Christian Lépine avait accueilli, dans le sous-sol de son église, « des conférences pour aider des parents à “développer le potentiel hétérosexuel” de leurs adolescents », selon un article de TVA Nouvelles du 21 mars 2012. Associées à ce qu’on désigne comme des « thérapies de conversion ou de guérison », ces conférences sont accusées, par ceux qui les contestent, de nourrir l’homophobie et d’entraîner une grande détresse chez les participants.

Les groupes chrétiens visés par ces accusations se défendent tous de pratiquer de telles thérapies, qu’ils présentent plutôt comme des services d’accompagnement spirituel. En mai 2018, le quotidien Le Soleil citait pourtant un mémoire de l’Alliance Arc-en-ciel de Québec confirmant l’existence de ces thérapies dans des communautés pentecôtistes et évangéliques québécoises. Les méthodes utilisées s’apparentent parfois à de troublants exorcismes. En novembre 2018, dans une grande enquête du Journal de Montréal réalisée avec la collaboration d’un infiltré, les journalistes Brigitte Noël et Matt Joycey illustraient le fonctionnement de ces thérapies au Québec.

Sans être à l’abri de telles dérives, l’Église catholique d’ici est moins souvent en cause dans ces affaires, mais le discours général de l’Église sur l’homosexualité, qui qualifie d’« objectivement désordonnée » cette orientation sexuelle et invite ceux et celles qui la ressentent à l’abstinence, ne contribue certes pas à la lutte contre l’homophobie.

Dans Dieu est amour (Flammarion, 2019, 304 pages), les journalistes français Jean-Loup Adénor et Timothée de Rauglaudre ont infiltré les groupes chrétiens français qui s’adonnent à ces thérapies et proposent aux homosexuels de les guérir de leur attirance « diabolique » en les menant vers le mariage hétérosexuel ou vers l’abstinence. « Les tenants de cette approche, précisent toutefois les journalistes, représentent une minorité de chrétiens, catholiques comme protestants », mais « une minorité très active et en perpétuelle croissance ». Les deux groupes principaux, en France, sont Courage (catholique) et Torrents de vie (chrétien), renommé Parcours Canada ici et présent au Québec.

Martyrs de la chasteté

Ces groupes accueillent des homosexuels tourmentés, parfois mineurs, presque toujours issus de familles chrétiennes qui n’acceptent pas la réalité homosexuelle, en leur faisant miroiter une guérison, ce qui suppose qu’on les tient pour malades et pécheurs. On leur dit qu’ils ne sont « peut-être pas vraiment homosexuels », que leur situation est peut-être issue d’un vieux péché commis par leurs ancêtres et certainement liée à un « dysfonctionnement du foyer familial » — père absent ou autoritaire, mère froide ou étouffante, avec crise de la masculinité à la clé —, voire à des perturbateurs endocriniens. La principale solution proposée : se remettre dans les mains de Dieu en devenant des « martyrs de la chasteté ».

On imagine facilement les ravages psychologiques et spirituels que peut causer une telle expérience. Adénor et Rauglaudre évoquent la haine de soi, les déchirements familiaux et même des tentatives de suicide. Les « guérisons » promises, en effet, n’adviennent pas, et il ne reste, au bout du compte, qu’un profond désarroi.

Fondée aux États-Unis en 1976, l’association Exodus prétendait regrouper d’« ex-homosexuels ». En 2013, après quelques scandales, elle était dissoute et son président présentait des excuses, en précisant qu’un changement d’orientation sexuelle était impossible. « Je sais, déclarait-il à CNN, qu’il y a des personnes qui ont mis fin à leur vie parce qu’elles avaient honte de ce qu’elles étaient et pensaient que Dieu ne pouvait les aimer telles qu’elles étaient. Et c’est quelque chose qui continuera de me hanter jusqu’au jour de ma mort. »

Sous prétexte de les guérir, on rend donc malades des personnes qu’on a d’abord rendues fragiles par des discours homophobes. Ce n’est pas très chrétien. Pour justifier leur combat contre l’homosexualité, les intégristes s’accrochent à deux versets de l’Ancien Testament, dans le Lévitique, qui condamnent les actes sexuels entre hommes, et à une lettre de Paul, qui qualifie de « contre nature » les rapports homosexuels. « Les fondamentalistes, si prompts à se rappeler ces deux lignes de la Bible, devraient aussi être capables de se rappeler les chapitres entiers qui condamnent l’injustice, la haine et l’oppression », propose justement le théologien Sébastien Doane, dans Sortir la Bible du placard (Fides, 2019), pour contester l’homophobie chrétienne.

Les croyants se déshonorent et trahissent l’essentiel de leur foi, c’est-à-dire la figure du Christ, en s’enfermant dans une telle attitude. Jésus, en effet, n’a rien dit sur la sexualité ou sur l’homosexualité. Toutefois, comme le note le théologien Paul-Eugène Chabot dans Le discours moral de Jésus (Médiaspaul, 2019), il a parlé abondamment des relations entre les personnes, en nous invitant à les vivre dans le respect, le souci de l’autre, la miséricorde et la fidélité. C’est à cet idéal que les chrétiens et les personnes de bonne foi, sans discrimination quant à l’orientation sexuelle, doivent se convertir.

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