La peur des millionnaires

C’est connu, les riches veulent payer plus d’impôt. Blague mise à part, ils sont encore une poignée de millionnaires à reprendre un vieux mantra de Warren Buffett voulant que les riches Américains soient « de toute évidence sous-taxés » par rapport au reste de la population. Mais si leur appel à payer plus d’impôt demeure encore au niveau du symbole, le message sous-jacent s’éloigne d’une simple équité fiscale. On sent qu’il carbure depuis peu à l’urgence et qu’il emprunte à la peur.

Ils sont 121 millionnaires et milliardaires, membres du « Patriotic Millionaires », derrière cette pétition déposée le 22 janvier dans le cadre du Forum économique mondial à Davos. Sous l’initiative « millionaires againts pitchforks », l’argumentaire de l’invitation à la signature s’appuie notamment sur les contestations sociales allant en se multipliant sur la planète, provoquant un schisme poussé à l’extrême d’autant plus dangereux que l’urgence climatique appelle à la mobilisation.

Dans une lettre publiée dans The Guardian le 24 janvier Chuck Collins, membre de Patriotic Millionaires et directeur d’un programme au sein de l’Institute for Policy Studies, précisait davantage la trame de peur. « La catastrophe écologique alimentée par le changement climatique et le bouleversement socio-économique provoqué par les inégalités de richesse et de pouvoir [politique] ont le potentiel de détruire tout ce à quoi nous tenons », disait-il aux millionnaires.

Inégalités

« Dans de nombreux pays, les tensions causées par les inégalités ont atteint des niveaux de crise. Une faible confiance sociale et un sentiment d’injustice généralisé réduisent la cohésion sociale de base. Cette répartition au sein des nations exacerbe les tensions entre les pays. La dynamique qui en résulte garantit que la communauté mondiale ne répondra pas de manière adéquate à la catastrophe climatique imminente. Ce sera désastreux pour tout le monde, y compris pour les millionnaires et les milliardaires », lit-on.

Les signataires arrivent au constat que si la philanthropie apporte bonne conscience, elle « a toujours été, et sera toujours, un substitut inadéquat à l’investissement public. Les impôts sont le meilleur et le seul moyen approprié d’assurer un investissement adéquat dans les biens dont nos sociétés ont besoin ».

Et l’on déplore qu’« à l’échelle mondiale, au cours des dernières décennies, les recettes fiscales [venant] des ultrariches et des sociétés aient décliné de façon abrupte. Dans certains pays, les plus riches paient en fait des taux d’imposition effectifs inférieurs à ceux qui ont des revenus modestes ». Un écart qu’est venue exacerber, aux États-Unis, la réforme fiscale de Donald Trump, qui a bénéficié presque deux fois plus à la classe des plus riches qu’à la classe moyenne, selon les données 2018 de Bloomberg.

Oxfam venait de déposer son rapport avant l’ouverture du Forum. Selon les chiffres de l’ONG, dont la méthodologie s’appuie sur les données publiées par la revue Forbes et la banque Crédit suisse, mais reste contestée par certains économistes, 2153 personnes disposent désormais de plus d’argent que les 4,6 milliards les plus pauvres de la planète. La fortune des 1 % les plus riches du monde correspond à plus du double des richesses cumulées des 6,9 milliards les moins riches, soit 92 % de la population du globe, une concentration qui « dépasse l’entendement », reprenait l’Agence France-Presse.

Deux jours après le lancement de l’initiative, la pétition contenait 135 signataires… sur 42,2 millions de millionnaires recensés dans le monde (en 2018) selon Global Wealth Report, dont 2153 milliardaires. Et à l’origine, en novembre 2010, la pétition de « Patriotic Millionaires » comptait 45 signataires.

Évasion fiscale

Ce lobbyisme milite pour une hausse du taux d’imposition des plus riches et pour une augmentation du salaire minimum. Mais sans allusion à une quelconque taxe sur le patrimoine, à l’élimination des échappatoires ni à une offensive contre les paradis fiscaux. L’évasion et l’évitement reposent pourtant sur un choix volontaire, délibéré. Certes, les auteurs de la pétition poussent les hauts cris. « L’évasion et la fraude fiscales ont atteint des proportions épidémiques », avec au moins 8000 milliards de dollars — près de 10 % du PIB mondial — cachés dans les paradis fiscaux. « Une [...] étude du FMI estime que 40 % des investissements directs étrangers — environ 15 000 milliards de dollars — passent par des “coquilles d’entreprises vides” sans “véritables activités commerciales”. » Une dénonciation qui n’est cependant pas accompagnée d’engagements.

Pendant ce temps, sur le terrain, l’OCDE publiait en septembre dernier son rapport Tax Policy Reforms 2019 concluant à la poursuite de l’assouplissement du taux d’imposition des entreprises, au maintien du fardeau fiscal des particuliers à des niveaux élevés, alimenté pour beaucoup par les taxes à la consommation, à l’affaiblissement de la taxation à visée environnementale et aux interventions chétives contre l’évitement fiscal.

Dans leur quête de nouvelles sources de revenus, les gouvernements vont tantôt intensifier leur lutte contre le travail au noir, tantôt accroître la taxe d’accise sur les produits de consommation nuisibles à la santé. Mais peu est fait du côté de la fiscalité sur le patrimoine, ajoutait l’OCDE « en dépit de son potentiel en matière de recettes, d’équité et d’efficacité ». Et tout reste à faire dans le combat contre l’optimisation fiscale agressive des entreprises et dans la taxation de la transformation numérique de l’économie.


 
19 commentaires
  • Mario Jodoin - Abonné 1 février 2020 01 h 45

    Fiscalité sur le patrimoine

    «Mais sans allusion à une quelconque taxe sur le patrimoine»

    Les taxes (ou impôts) sur le patrimoine et sur les héritages sont parmi les recommandations les plus importantes de Thomas Piketty dans son récent livre Capital et idéologie. Il est en effet temps que nous nous penchions sur ce type de taxes au Québec et au Canada, alors qu'aucun parti ne le propose actuellement.

    • Nadia Alexan - Abonnée 1 février 2020 13 h 28

      Merci, monsieur Bérubé, pour une chronique éclairante. En espérant que nos gouvernements ne vont plus se plier davantage aux lobbyistes des Chambres de Commerce, au moins pour éviter la catastrophe globale qui va détruire le capitalisme sauvage.
      Les inégalités ont rendu la vie insupportable pour les pauvres de la planète. Les milliardaires doivent faire un examen de conscience avant d'aller plus loin à revendiquer encore et encore des réductions fiscales. «Il n’y a pire aveugle que celui qui ne veut pas voir».

    • Jean-Yves Arès - Abonné 2 février 2020 12 h 15

      Ce dont parle M. Bérubé a bien peu a voir les chambres de commerce, ou autres acteurs qui défend des intérêts privés . Dans les pays riches les impôts et taxes restent dans le pays et ne vont pas soulager "les pauvres du monde". Q'un petit groupe de très riches aient autant d'avoir que les 3/5 de la population mondiale ne se corrige pas par une hausse des impôts qui soulagerait ces milliards de désargentés. Chaque pays a sa hiérarchie de classe économique, et mieux vous êtes économiquement positionné, mieux vous serez servis par les taxes et impôts. Regardez qui menacent de "casser la baraque" s'ils ne mettent la mains sur une part importante des milliards des présents surplus au Québec !

      Oui la richesse se concentre trop. Mais cette dynamique économique a tout de même permis une chute fulgurante de la pauvreté. Le portrait que fait la Banque Mondiale est sans équivoque.

      « Au cours des 25 dernières années, plus d’un milliard de personnes dans le monde sont parvenues à sortir de l’extrême pauvreté, et le taux mondial de pauvreté n’a jamais été aussi bas qu’aujourd’hui. C’est l’une des plus grandes réussites de notre temps, souligne Jim Yong Kim, président du Groupe de la Banque mondiale. Mais si nous voulons mettre fin à la pauvreté d’ici 2030, il nous faut accroître massivement les investissements, en particulier dans le développement du capital humain, afin de favoriser la croissance inclusive indispensable pour aider ceux qui vivent encore dans le dénuement. Nous n’avons pas le droit d’échouer. »

      La Chine est l'exemple patent, un État autoritaire doublé d'un économique libre, ou l'enrichissement est permis, a fait sortir le pays d'une pauvreté importante.
      Le seul endroit qui ne participe a cette amélioration c'est l'Afrique subsaharienne et rien en semble bouger..

      Voyez,
      http://blogs.worldbank.org/fr/opendata/l-extreme-p

    • Jean-Yves Arès - Abonné 2 février 2020 12 h 26


      Voyez aussi le bond qu'a fait aussi l'espérance de vie dans tout les pays du monde, sans exception.

      https://donnees.banquemondiale.org/indicator/SP.DYN.LE00.IN

      @ M. Jodoin, Thomas Piketty insiste sur les taxes sur le patrimoine parce qu'il réside dans "les vieux pays" ou une part importante de la richesse réside dans les fortunes familliales qui se transmettent de génération en génération.

      La situation est bien différente ici.

    • Mario Jodoin - Abonné 2 février 2020 16 h 12

      M. Arès

      Piketty analyse aussi la situation aux États-Unis. Il ne parle pas du Québec et du Canada dans son livre (il en a toutefois parlé en entrevue à la sortie de son livre), mais nous avons quand même nos dynasties (Bombardier, Desmarais, Péladeau, Renaud, etc.) et d'autres s'en viennent (Saputo, Bouchard et autres). En plus, Piketty propose un déplacement de la richesse pour accorder à tous les citoyens une «dotation en capital universelle à 25 ans» (il donne en exemple un patrimoine représentant 60 % du patrimoine moyen remis à tous les adultes à leur 25e anniversaire). Pour ce, il faut selon lui taxer de façon importante la richesse et les héritages.

    • Jean-Yves Arès - Abonné 3 février 2020 01 h 03

      La situation aux États-Unis est tout à fait singulière, c'est le pays qui concentre le plus des grandes richesses du monde, et de très loin. On y retrouve un petit groupe de la population beaucoup plus riche que la masse des citoyens, ce qui trompe quelque peu l'image que fait le revenu moyen américain. Environ un adulte sur 3,000 y détient une valeur de plus de 50 millions USD.

      Extrait du Global wealth report 2019,
      http://img111.xooimage.com/files/0/e/1/les-tr-s-ri

      Cette grande part de richesse mondiale ne se voie pas vraiment dans Le capital au XXIe siècle de Piketty. Et a coup sûr l'Amérique est a mille lieux d'une taxation qui servirait a distribuer un important capital a tout le monde dans la vingtaine. Le principe même va l'encontre de ce que représente la notion de capital.

      Toujours du Global wealth report, la place de la Chine dans la répartition des richesses dans la population mondial. Pour un pays a l'économie émergeante c'est stupéfiant comme la masse de sa population se positionne dans la classe moyenne et moyenne-élevé de l'ensemble du monde.
      http://img114.xooimage.com/files/9/1/3/distributio

  • Raynald Blais - Abonné 1 février 2020 07 h 19

    Bourgeois, réveillez-vous!

    « La catastrophe écologique alimentée par le changement climatique et le bouleversement socio-économique provoqué par les inégalités de richesse et de pouvoir [politique] ont le potentiel de détruire tout ce à quoi nous tenons » (Chuck Collins)

    Selon M. Gérard Bérubé, chroniqueur au journal Le Devoir, avertir des dangers futurs et mobiliser pour leur échapper sont des manifestations du sentiment de peur. Ainsi suit-il la règle de la chronique selon laquelle le monde est mené par les sentiments de ceux qui y vivent.
    Mais pour M. Chuck Collins, membre de Patriotic Millionaires, s’il ne fait pas de doute que le capitalisme, "tout ce à quoi nous tenons", est menacé par un éminent bouleversement socio-économique avec son pourrissement et l'intensification des changements climatiques, il ne l’affirme pas poussé par la peur, mais par devoir de mobiliser sa classe sociale devant les dangers qui menacent ses intérêts. " Les contestations sociales allant en se multipliant sur la planète", le danger de révolution est bien réel. La bourgeoisie doit se mobiliser pour défendre le capitalisme contre tout ce qui pourrait le remplacer, le socialisme compris.
    Cependant, la solution proposée par ces 121 millionnaires et milliardaires à l’effet que "Les impôts sont le meilleur et le seul moyen" d’éviter un nouveau cycle de révolutions n’est qu’un vœux pieux servant de voile pour cacher la réalité. Cette réalité est que leur classe paie de moins en moins d’impôt. Alors, ces bourgeois sympathiques, malgré leur discours, ne tentent pas de convaincre réellement leur classe à payer plus d’impôts. C’est inenvisageable. Ils tentent plutôt de la mobiliser pour contrer les luttes populaires qui visent à renverser leur pouvoir et briser la propriété privée des capitaux nécessaires à la survie de l’humanité.
    Bourgeois, réveillez-vous ! Les peuples menacent de gagner leur liberté ! sous-entend-il.

  • Michel Carrier - Abonné 1 février 2020 09 h 10

    Je retiens 'les impôts sont le seul moyens d'assurer un investissement dans nos sociétés... Vouds avez raison et on peut voir les importantes contribution d'Hydro-Quéebc dans le fonds des générations. Le partage des revenus, du travail et des responsabilités sociales est la seule voie d'avenir pour nos sociétés. L'impôt est un mal nécessaire et tout à fait indispensable à la vie en société. Il faut participer au débat public quant à l'utilisation judicieuse de cette richesse collective.

  • Mario Gallant - Abonné 1 février 2020 09 h 40

    Nuance

    Comme mon père le disait si bien...." aujourd'hui avec un million t'es plus millionnaire."

  • Christian Dion - Abonné 1 février 2020 10 h 11

    Je n'ai jamais compris de quelle façon on pouvait profiter de sa richesse en toute quiétude alors qu'une grande partie de nos semblables vivent dans la misère. Il me semble que si j'étais riche, je profiterais de ma situation beaucoup mieux si je savais que mon gouvernement dispose par mes impôts et de ceux de mes semblables de ce qui est nécessaire afin que tous recoivent le minimum requis pour qu'ils soient à l'abris de la misère et le plus important qui soit, à savoir, qu'ils ne perdent espoir.
    Christian Dion.

    • Gilles St-Pierre - Abonné 2 février 2020 22 h 19

      Je partage tout à fait votre avis à ce sujet et je persiste à croire qu'une grande majorité de cette partie de la population (1%) souffre de sociopathie.
      Ces gens détruisent le tissu social dans lequel nous oeuvrons tous. Il est de notre responsabilité de corriger enfin la situation et nous ne pouvons attendre leur consentement ou l’approbation de ceux qui sont sous leur contrôle tel que dans nos institutions, nos propres gouvernements ou encore ceux qui gèrent le système financier tel que le banques, etc.
      Finalement il vaudrait peut-être mieux imposer des soins en santé mentale pour ces gens plutôt que de leur imposer des taxes qui seront de toute manière détournées à nouveau. Aussi bien d'investir nos efforts au bon endroit et récupérer notre pouvoir sur l’économie trop longtemps concédée au monde de la finance qui en a fortement abusé.
      Je crois que le temps du changement est venu et que ces abus de pouvoir tire à sa fin et que ces gens-là le savent. Enfin, espérons le.