Mon amour de jeunesse

Accusé de viol et d’agressions sexuelles sur des mineures en 2016, le célèbre photographe David Hamilton (ici en 2007) s’est donné la mort. Les années 1970 ont baigné dans son esthétique prépubère. Ses jeunes victimes prétendaient être muselées par la peur.
Photo: Bernd Weissbrod Agence France-Presse Accusé de viol et d’agressions sexuelles sur des mineures en 2016, le célèbre photographe David Hamilton (ici en 2007) s’est donné la mort. Les années 1970 ont baigné dans son esthétique prépubère. Ses jeunes victimes prétendaient être muselées par la peur.

C’est peut-être le privilège de la littérature que de s’élever au-dessus de tout soupçon. Au nom du rêve, on échappe à toute morale. C’est l’apanage du milieu intellectuel et artistique d’aspirer à départager les pulsions de la raison, la perversité du rêve.

Je suppose que toute leur vie ces adolescentes victimes d’un Matzneff, cet écrivain semi-connu dont la célébrité est devenue aussi contagieuse qu’un coronavirus chinois, restent marquées.

Vous l’aviez déjà oublié, le pédophile chauve, hein ? Pas moi. D’ailleurs, il était pédophile à Manille et éphébophile à Paris. Nuance. Dans son livre Les moins de 16 ans, il spécifie : « Ce qui me captive, c’est moins un sexe déterminé que l’extrême jeunesse, celle qui s’étend de la dixième à la seizième année », cette période qu’il décrit comme « le véritable troisième sexe »…

J’ai lu Le consentement de Vanessa Springora en résistant au début, puis par petites doses entrecoupées de nausées et de poussées d’anxiété. Mon corps tentait d’éviter la machette des mots. Je laissais retomber ma tablette (le livre arrive ici le 5 février) et j’allais m’aérer les souvenirs. L’éditrice parisienne à l’origine de la chute de Gabriel Matzneff lui a offert sa virginité et sa naïveté dès l’âge de 13 ans, alors qu’il en avait 50.

On en vient à aimer son désir et non plus l’objet de ce désir

Comme elle, mon premier amour, mes premiers émois, je les ai connus dans les bras d’un prédateur sexuel. L’expression n’existait pas en 1978. Il était prof au cégep, j’avais 15 ans (j’en ai déjà parlé ici et ailleurs), il en avait 45, et l’idylle a duré jusqu’à la saine révolte de mes 20 ans. « Le rêve de tous les hommes », m’a déjà confié un ex.

Le livre de Springora ne m’a rien révélé — j’aurais pu en écrire plusieurs passages —, mais il a réveillé de vieilles émotions intactes. Une partie souillée par tant d’hommes qui ont pris le relais par la suite. Les salauds ont parfois l’air de bons gars. On ne se méfierait jamais d’eux. Mon Matzneff a été condamné pour pédophilie, je l’ai appris il y a deux ans. Douze mois à l’ombre, c’est peu en regard d’une vie à bousiller celle des autres. Et il s’en trouvera encore pour leur chercher des excuses, pointant vers leur enfance, leur éducation, leur passé. Comme si nous, les proies, n’avions pas eu de traumatismes ou d’enfance. Et en réalité, ils nous en ont chapardé une partie. Je compte plusieurs amies proches dont toute la vie sentimentale porte le sceau toxique de ces agresseurs. Le lien de confiance est brisé.

Au voleur !

Voleurs d’âmes, voleurs d’innocences, voleurs d’espoirs. J’ai une photo de mon Matzneff dans un coin droit de mon écran. Pour ne pas oublier de terminer le manuscrit qui raconte notre relation toxique. Comme Vanessa Springora, j’ai tout conservé. Et les littéraires écrivent, c’est leur moindre défaut. J’ai trimballé ma caisse de preuves incriminantes durant 40 ans. J’ai passé un été à tout relire, puis à écrire. Il le fallait. J’étais devenue, bien malgré moi, le symptôme d’une maladie. Une maladie mentale entérinée par toute une société de fantasmes et de pubs.

Sur mon écran, j’ai aussi une photo de moi à 15 ans ; l’air d’une gamine. Personne n’aurait pu me raisonner. J’étais a-mou-reu-se. Et je savais tout. Parce que c’est le propre de la jeunesse. Plus on vieillit et plus on déconstruit, moins on « sait » tout en s’appuyant sur le cumul des ans, des expériences heureuses et pas. On ne sait plus rien, comme Gabin.

Et comme Vanessa Springora, j’étais séduite par le personnage haut perché, flattée d’être l’élue, convaincue de l’unicité de notre histoire, éperdument amoureuse du mythe entretenu avec soin par David Hamilton, Nabokov, Polanski. Tu vois, ma Lolita ? Nous sommes nombreux à vous célébrer. Je sais très bien que l’époque pratiquait un laxisme bon teint, et même si Denise Bombardier s’est insurgée sur le plateau de Pivot en disant que ce serait inenvisageable dans son pays, rien n’est plus faux. C’était non seulement envisagé, mais allègrement consommé.

Et j’étais « consentante ». Comme Springora, toute ma vie j’ai pensé que cela empêchait l’incrimination. Je désirais de toutes les fibres de mon corps être une femme, me montrer à la hauteur parce que sélectionnée avec soin dans le harem du cégep. J’étais plus vulnérable et plus jeune, plus fantasque et plus remarquée. Comme me l’a souligné un homme récemment : « Tu étais provocante, quand même ! » Oui, c’est vrai. Je m’habillais en enfant de choeur avec un chapelet en guise de collier pour assister à mes cours de philo. Le curé défroqué a craqué. J’ai péché, je m’en confesse. Que vous soyez vêtue pour l’orgie ou pour la messe, rien n’y fait, vous êtes coupable d’attirer l’attention.

PerversPépères.com

Certains passages du livre de Springora font sourciller — G. lui apprend le Je vous salue, Marie entre deux caresses —, mais tout dans cette histoire renvoie à l’abus de pouvoir. « Il me fait la lecture du Nouveau Testament, vérifie que j’ai bien perçu le sens du message du Christ dans chacune des paraboles. » L’Église est faite pour les pécheurs, lui apprend-il.

En dehors des artistes, il n’y a guère que chez les prêtres qu’on ait assisté à une telle impunité. La littéra­ture excuse-t-elle tout ?

Flattée d’être hissée à la hauteur d’héroïne de roman, assoiffée d’amour, un père aux abonnés absents, la jeune fille ne peut se déprendre facilement des griffes du charmant manipulateur. D’autant que même les amis célèbres de Matzneff, tel Cioran, s’en mêlent en lui rappelant sa chance et que « le mensonge est littérature ». Les pervers narcissiques à la sauce DSK, Weinstein, Rozon et le réalisateur Christophe Ruggia inculpé récemment font tous partie d’une sombre confrérie. « Une personne pour qui l’autre n’existe pas », explique Springora.

Une fois nos enfants parvenus à l’âge que nous avions alors, le déclic se fait souvent, un voile tombe enfin. J’observe les amies de mon ado de 16 ans et je ne peux m’empêcher de vouloir les protéger, instinctivement. Contre la société qui les objectifie, contre des chacals qui les convoitent, contre elles-mêmes, surtout.

Elle n’est pas si loin, l’époque où je voulais vivre un conte de fées taillé sur mesure pour moi. Je souhaitais m’affirmer, surtout dans l’amour, l’intensité, la marginalité. J’ignorais un détail : notre histoire s’imprime à jamais sur le canevas de nos vies. On peut poursuivre, se réinventer, tenter d’oublier, mais rien ne s’efface jamais vraiment. Le vrai crime, il est là, inscrit dans l’éternité de la littérature et de la chair.

Rigolé en visionnant le film Rebelles d’Allan Mauduit, avec Cécile de France, Audrey Lamy et Yolande Moreau dans un trio infernal de rockeuses qui mettent les mecs en boîte (au propre et au figuré). Une comédie noire qui procure un sentiment d’affranchissement et offre une vitrine magnifique aux trois comédiennes qui s’éclatent magistralement, au second degré. Juste pour ça, ça vaut le coup de se dérider un peu sur fond d’agression sexuelle et de malfrat à la petite semaine. Conçu pour elle, mais assez fort pour lui.

Tombé sur cet article qui parle de l’influence de la pornographie sur les jeunes. Ce chiffre : 80 % des garçons adolescents de 12 à 18 ans regarderaient de la porno quotidiennement, selon une étude mentionnée. Une élève du secondaire s’est demandé pourquoi les garçons demandaient constamment des photos nues aux filles de son âge, une nouvelle norme sociale chez les adolescentes. 

Adoré la pièce Les filles et les garçons à La Licorne avec la prestation unique de Marilyn Castonguay. Du théâtre qui vous rentre dedans et remet au goût du jour un sujet à la fois féminin et masculin. Toute la pièce est construite pour nous amener à la dernière phrase. Un bijou d’écriture que ce long monologue où une mère nous raconte son drame, sa vie avec un manipulateur, supposément féministe de gauche, qui tente de la contrôler jusqu’à la fin. À voir. 

JOBLOG

Jeu viral

Depuis l’apparition du coronavirus chinois, le jeu vidéo Plague Inc est devenu viral, le plus téléchargé en Chine, mais en France aussi. On pense que les utilisateurs exorcisent leur angoisse en provoquant les pandémies virtuelles. À moins qu’ils écoutent Épidémie à TVA. En attendant la psychose sociale, c’est l’épidémie à Sainte-Adèle PQ dans Les pays d’en haut avec la variole qui fait suer le bon docteur Marignon. Un seul épisode de cette « peste » boutonneuse purulente, qui afflige autant Montréal que les Laurentides, suffit à promouvoir l’utilité de certains vaccins. Et il faut suivre l’auteur Gilles Desjardins sur Twitter pour apprendre que même Labatt vendait sa bière comme tonique antivariole en 1885, malgré les efforts des curés Caron de ce monde pour promouvoir la tempérance. Aujourd’hui, on remarque que des pubs de vaccins contre la pneumonie sont diffusées durant l’émission. La saison 6 est déjà en cours d’écriture. En espérant que le curé Caron succombe à la variole en attendant…

20 commentaires
  • Serge Lamarche - Abonné 31 janvier 2020 04 h 54

    Les regrets, c'est normal

    Encore une fois, il y a du vrai et il y a du faux.
    Faux: En dehors des artistes, il n’y a guère que chez les prêtres qu’on ait assisté à une telle impunité. La littéra­ture excuse-t-elle tout ?
    — Vanessa Springora, «Le consentement»
    La police, les soldats, les employés d'organismes d'aides internationaux. les parents, les chefs scouts, etc. ont une plus grande impunité puisque la plupart sont restés impunis!

    Mme Blanchette a des regrets et elle blâme l'autre. N'est-ce pas la position dominante de tous les divorces? Craignez plutôt les abus de drogues qui tuent pas mal en ce moment.

    • Gilles Gagné - Abonné 31 janvier 2020 09 h 01

      Vous me semblez plus enclin à contester les opinions qu'à en débattre M. Lamarche, c'est principalement la caractéristique que je remarque de vos commentaires.

    • Pierre Labelle - Abonné 31 janvier 2020 09 h 19

      Qui êtes-vous donc monsieur Lamarche pour porter de tels jugements? Madame Blanchette se sert de sa plume pour nous renseigner sur ces prédateurs que vous semblez vouloir défendre. Vous avez des opinions trop bien arrêter sur un trop grand nombre de sujet pour être pris au sérieux, excepter par vous-même.

  • Gilbert Talbot - Abonné 31 janvier 2020 08 h 40

    Écrivez-le votre livre Joblo!

    J'ai pensé aussi au très bon film Québécois "Borderline" qui parle aussi d'abus sexuels entre un prof et une étudiante "borderline" c'est-à-dire à cette frontière entre le rationnel et le pulsionnel, dont vous parlez aussi dans votre texte. Les prédateurs, dans ces films (Lolita inclus) sont des profs qui exploitent leur ascendance sur leurs étudiants. On parle moins de relation homosexuelle, mais elles sont aussi fréquentes comme dans le cas de Matzneff, oú même chez cet auteur anglais qui écrivit "Le portrait de Dorian Gray". Avec lui, on peut remonter jusque chez les Grecs anciens qui avaient développés ces relations entre intellectuels et éphèbes.
    Mais revenons-en à ces rapports entre l'esthétique et l'éthique, qui selon Pivot, ont changé aujourd'hui où l'éthique semble prendre le dessus. Peut-on concevoir une œuvre qui marie les deux harmonieusement? Où faut-il nécessairement que l'oeuvre d'art soit amorale, oú même anti-morale? La réponse à cette question repose dans le sens que l'observateur donne à l'œuvre. Pour Hitler la svastika est une œuvre d'art sublime qui représente fort bien son Parti nazi, pourtant il l'a emprunté à un symbole hindou de paix. Jean-Ferdinand Céline à lui aussi été un auteur célébré pour son voyage au bout de la nuit et poursuivi pour ses brûlots anti-Juifs. Nous revenons à cette frontière entre le rationnel et le pulsionnel, lieu où se retrouve souvent l'artiste, le religieux et le philosophe: entre le mythe et La réalité. Souvent l'écriture nous permet de surmonter ce gouffre entre les deux et toucher à une vérité fondamentale. C'est de que je vous souhaite Joblo. Écrivez-le votre livre. Ça ne vous fera que du bien. La vérité est douleureuse, mais elle nous libère de tant d'illusions.

  • André Savard - Abonné 31 janvier 2020 09 h 20

    Sur la déclaration de Denise Bombardier

    Tout de même! Denise Bombardier n'a pas dit que les relations abusives n'étaient pas envisageables dans son pays. Elle en fut elle-même victime. Sur le plateau de Pivot, elle vise une particularité réelle dans le fait que Matzneff est célébré pour ses journaux pédophiles qui se lisent d'ailleurs comme des pages d'auto-congratulations.

    • Josée Blanchette - Chroniqueur 31 janvier 2020 10 h 35

      Elle est citée par Vanessa Springora dans son livre. Et elle a bien raison sur tout le reste.
      https://www.youtube.com/watch?v=H0LQiv7x4xs

  • Joane Hurens - Abonné 31 janvier 2020 09 h 52

    Commentaire bizarre à la Matzneff

    M Lamarche, ce n'est pas parce que Le Devoir offre une section commentaire qu'il faut se croire obligé d'y écrire.
    La "relativisation" à outrance sert toujours à faire taire les victimes et permet aux salauds de se faire oublier.

  • Clermont Domingue - Abonné 31 janvier 2020 10 h 59

    L'esprit est prompt et la chair est faible.

    Chère Josée,Je vous lis depuis plus de vingt ans.Je vous aime beaucoup. Ce matin, vous mettez votre âme à nu. Merci.

    Les mamans doivent protéger les jeunes filles innocentes contre elles- mêmes, car les papas s'en soucient guère

    Le Petit chaperon rouge nous a appris que le gros méchant loup aime la chaire fraiche. Il faut se tenir loin de ses griffes et ne rien faire qui puisse l'attirer.

    • Gilles Quintal - Abonné 1 février 2020 00 h 26

      Tut-tut-tut M Domingue. J'ai deux filles et un garçon et mes filles, ce sont la prunelle de mes yeux et j'ai toujours eu tendance à m'en soucier davantage que pour mon fils, qui lui, est plus apte à se défendre (physiquement) contre certaines agressions. Ne généralisez pas svp.

    • Françoise Labelle - Abonnée 1 février 2020 05 h 48

      Le loup est parfois dans la famille. Et dans certaines familles, la mère se tait ou n'en a cure.
      Il n'y a pas d'âge d'or.

    • Réal Boivin - Abonné 1 février 2020 07 h 41

      Ho que de mysandrie dans ce commentaire. Bien au contraire, les hommes sont beaucoup plus sévères envers leurs filles que les mères car ils savent très bien la puissance de la libido masculine alors que les femmes n'en savent foutument rien.

      Mais revenons sur le plancher des vaches. L'espèce humaine, avec son gros cerveau, oublie qu'il est aussi une des nombreuses espèces animales qui peuplent la terre. Nous somme bien d'avantage des primates que des humains. Ainsi, on croit que la sexualité se passe dans le cerveau, que les actes sexuels se réfléchissent mais il n'en est rien. La sexualité est, avant tout, génitale et chimique(hormonale). La sexualité est la plus grande et la plus forte stratégie de la vie pour la sauvegarde des espèces.

      Depuis que l'humain existe, les rapports sexuels se produisent et continueront de se produire en utilisant tantôt le charme, tantôt la force, tantôt la complicité, tantôt la guerre etc. C'est ainsi depuis toujours et ça le restera.

      Mme Blanchette s'est servi de ses atours et son professeur de ses connaissances intellectuelles. Et le tout s'est terminé sous les draps. C'est ce qui se passe partout, tout le temps. Comment ce fait-il que le charmant professeur d'hier est devenu un méchant prédateur aujourd'hui? Ou bien Mme Blanchette (comme beaucoup de femmes) croit encore au prince charmant sur son cheval blanc, ou bien elle transforme ses frustrations en se victimisant (comme beaucoup de femmes et d'hommes).

      Darwin; l'origine des espèces.
      Yuval Noah Harari; Sapiens, une brève histoire de l'humanité.