La vengeance comme justice

Quatre féminicides ont été commis au Québec entre le mois de décembre et l’assassinat sordide de Marylène Lévesque à Sainte-Foy la semaine dernière. Le 12 décembre, alors qu’on soulignait le trentième anniversaire de la tuerie de Polytechnique, les corps de Dahia Khellaf et de ses deux jeunes fils étaient retrouvés sans vie à Pointe-aux-Trembles. Le jour de Noël, Astrid Declerck était assassinée par son conjoint à Montréal. Quelques semaines plus tard, Jaël Cantin était retrouvée dans une résidence de Mascouche. Elle est décédée peu après à l’hôpital. Son mari a été accusé du meurtre. Et il y a une dizaine de jours, à Kuujjuaq, Annie Koneak était tuée à coups de couteau. Son conjoint a été accusé.

On aurait tort de croire que ce type de violence meurtrière surgit de nulle part, qu’un jour tout est normal et que, le lendemain, la folie meurtrière s’exprime sans signes avant-coureurs. La violence domestique se déploie sur un large spectre, si bien que les femmes se retrouvent souvent isolées, piégées, bien avant que l’irréparable soit commis. L’intimité, à l’évidence, demeure un terrain dangereux pour les femmes, qui y vivent toutes sortes de violences qui passent le plus souvent inaperçues. Les relations intimes entre les hommes et les femmes semblent marquées par une asymétrie constitutive, dont le tabou et la banalisation des violences « ordinaires » sont un des symptômes. Sans justifier ni excuser la maladresse, c’est peut-être en partie cette idée que la présidente de la Fédération des femmes du Québec, Gabrielle Bouchard, a tenté d’exprimer cette semaine dans son tweet malheureux, confus et empreint d’une ironie déplacée.

Parmi les féminicides évoqués ici, l’assassinat de Marylène Lévesque est de loin celui qui a été le plus médiatisé, décortiqué. Dans la manière dont cette affaire s’est déployée sur la place publique, il y a eu un enchevêtrement étrange de discours contradictoires. D’une part, il y a bien sûr une apparence de négligence éhontée de la part de la Commission des libérations conditionnelles (CLCC). On comprend que la Commission savait qu’Eustachio Gallese était dangereux, mais qu’elle a jugé qu’il ne l’était pas assez pour qu’on lui interdise de fréquenter des travailleuses du sexe ; comme si ces femmes, au fond, comptaient moins que les autres.

On fait désormais mine d’être scandalisé par une telle proposition. On relaie partout les photos de Marylène Lévesque. « Un agneau livré en pâture », dit-on, le visage de l’innocence, de la jeunesse, sacrifié par une mauvaise décision de la Commission des libérations conditionnelles. C’est en effet ce qui s’est produit, et il y a de quoi être en colère. Mais cette indignation paraît néanmoins bien sélective, quand on sait que les travailleuses du sexe sont constamment exposées à la violence. On me dira que c’est faux, qu’on s’en préoccupait encore récemment à la Commission spéciale sur l’exploitation sexuelle des mineures. Bien sûr. On s’est inquiété surtout des ravages du proxénétisme, s’appuyant là aussi sur l’image d’une jeunesse innocente qu’il faut protéger de la prédation. Mais on est passé bien vite sur les dangers auxquels les travailleuses du sexe sont exposées depuis la loi adoptée après l’arrêt Bedford. Qu’on reconnaisse ou non l’existence d’un rapport d’exploitation inhérent au travail du sexe, la criminalisation de l’achat de services sexuels et de certains modes de sollicitation a bel et bien rendu les travailleuses plus vulnérables, en les contraignant à travailler dans une plus grande clandestinité.

Le cas de Marylène Lévesque serait sans doute une bonne occasion de réfléchir à ces questions. Mais on préfère s’indigner de la gaffe de la CLCC, lui faire porter l’odieux d’une négligence et d’une indifférence pourtant largement répandues lorsqu’il est question de la violence faite aux femmes — aux travailleuses du sexe comme aux autres. Car, après tout, le féminicide conjugal et la brutalisation d’une prostituée s’enracinent dans la même misogynie, dans le même terreau de violence patriarcale.

Sauf qu’on semble avoir du mal à concevoir une telle chose. Ne s’est-il pas trouvé des gens, au hasard du Web et sur les ondes de radios peu fréquentables, pour indiquer que Marylène Lévesque n’était « qu’une prostituée » et qu’elle l’avait, au fond, un peu cherché ? Même sur les tribunes plus sérieuses, on a volontiers mis l’accent sur la clémence dont a bénéficié Gallesse, en appelant à renforcer la sévérité des peines et des conditions de libération conditionnelle. Dans cette affaire, on nous a dit au fond deux choses, avec plus ou moins de civilité, selon le média : Gallesse aurait été mieux en prison et Marylène Lévesque, dans une vie plus rangée.

Mais qu’a-t-on vraiment fait, ce faisant, sinon exiger davantage de contrôle social, de surveillance, de punition, et alimenter cette idée de la vengeance comme justice ? Une société plus restrictive, plus punitive, plus prompte à contrôler les modes de vie, ne serait-elle pas tout aussi violente ? Il me semble que c’est cette réflexion qu’il faudrait oser mener.

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