De tout petits livres

Je ne sais pas trop comment les appeler… Microlivres ? Ouvrages nains ? Meilleurs amis du chroniqueur débordé ? Celui de Leslie Kaplan (Désordre, P.O.L, 2019) fait exactement 54 pages et 4 lignes bien espacées (rendu à ce degré de concision, chaque mot donne l’impression de compter), celui de Michel Serres (Morales espiègles, Le Pommier, 2019), 89 pages, préface et postface incluses. Le Kaplan fait 16 cm sur 11 cm, le Serres 16 cm sur 11,5 cm. Ça peut se glisser dans la poche de fesse d’un jean — j’ai vérifié.

Je ne connais pas le reste de l’œuvre de Leslie Kaplan. Cette Française née à New York aurait, dit-on, travaillé en usine pendant deux ans et participé au soulèvement de Mai 68. Dans une vidéo diffusée sur YouTube, elle se définit comme une femme de lettres engagée.

Désordre, empruntant sa prémisse au polar, raconte une série fictive de meurtres inexplicables en apparence, sans lien entre eux, commis par des gens qui n’avaient jamais fait d’histoires. Une seule piste : « Ceux qui les commettaient étaient des exploités de toutes sortes […] et ceux qui étaient assassinés étaient des patrons, des patronnes… » Plus loin : «… la ligne de classe était tellement clairement indiquée qu’on ne pouvait pas ne pas y penser, et c’est pourquoi le terme “crimes du XIXe siècle” […] était repris partout. » Personnellement, les deux longs adverbes qui se succèdent avant le mot « indiquée » me font presque plus mal qu’un hypothétique « coup [de] coffre-fort sur la tête », mais passons.

Le lecteur le plus lent ne devrait pas mettre beaucoup plus de 45 minutes à en voir la fin. Et comme moi, il se dira sans doute : déjà ? C’est un peu court… pour ne pas dire mince, au sens figuré aussi bien que littéral du terme. Dans cette pochade, la paix sociale revient lorsque le président de la République, inversant le cycle d’une violence jusque-là dirigée uniquement contre les supérieurs hiérarchiques, étrangle son garde du corps et finit sous la guillotine, entre-temps rétablie. «… tout rentra immédiatement dans l’ordre. » Ce dénouement qu’on est bien obligé de qualifier de spectaculaire tient en 75 petits mots. Ça alors.

Plus encore que la brièveté du texte, c’est cette rapidité d’exécution (littéralement) qui signale l’univers du conte. Dans la vidéo susmentionnée, l’écrivaine nous fournit elle-même cette piste de lecture. Elle y explique que la violence, comme la pomme de Newton, a une direction : du haut vers le bas. C’est cette violence systémique qui l’intéresse, celle qui, impersonnelle, n’a presque jamais besoin d’être administrée à coups de matraque pour faire triompher le bon droit du p.-d.g. en complet trois-pièces sur celui des ouvriers de la chaîne de montage de son usine. La crise des gilets jaunes paraissant avoir ranimé, chez elle, une nostalgie soixante-huitarde assumée, Kaplan s’est amusée à imaginer les effets d’une violence systémique dirigée, cette fois, du bas vers le haut et tout aussi impersonnelle que l’autre, même si plus directe. « Le caractère sauvage des crimes ne faisait aucun doute. »

La nouvelle violence carnavalesque mime celle des dominants à qui elle tend un miroir et c’est pourquoi les auteurs de ce potenticide « s’exprimaient […] peu, se justifiaient encore moins. Ils faisaient seulement état d’une certaine satisfaction, de l’ordre du sentiment du travail bien fait […], mais dans une perspective tout à fait individuelle, individualiste même ».

Le problème, c’est que, ayant été encouragé par l’auteure à voir dans Désordre, au-delà du (très) éphémère divertissement qu’il constitue indéniablement, une fable sur le pouvoir et un exercice de réflexion politique, le lecteur critique sera inévitablement tenté d’en interroger la morale. Or celle-ci, constate-t-on, fait reposer tout le problème sur l’autorité suprême, comme si cette dernière n’était pas aussi interchangeable que n’importe quelle autre fonction du système. Où réside donc le pouvoir de l’hydre ? Décapiter un clone de Roi-Soleil serait la solution à tout ?

Dans ses Morales espiègles, dernier ouvrage paru du vivant du philosophe, Michel Serres écrit : « Chien sauvage d’Australie, le dingo dominé ne touche point à la nourriture avant que le dingo dominant ait dévoré sa part. Cette scène se passe dans les clairières, au milieu des bois, comme à la cour de tous les rois. »

La lutte des classes est peut-être, pour Kaplan, un concept utile, mais le recours à cet artefact historique rescapé de l’effondrement du marxisme trahit les limites de sa réflexion, qui sont celles de toute pensée humaniste. Serres proposait d’élargir la portée de la déclaration universelle des droits de l’homme, monopolisée par notre espèce, pour y inclure un « droit de la nature ». « Animaux virtuels », ainsi nous épingle-t-il. Pour penser le pouvoir avec clarté, il faut sortir de l’humain.