Jacques Dufresne vivant

Jacques Dufresne est le premier vrai philosophe que j’ai lu. C’était dans les années 1980, j’étais un adolescent et il écrivait, le samedi, dans La Presse. Je n’avais pas, à cette époque, les connaissances nécessaires pour comprendre à quelle famille philosophique se rattachait Dufresne, mais j’aimais ses chroniques, qui donnaient de la profondeur aux débats de l’actualité.

Nous avions, à la maison, un Répertoire des auteurs contemporains de la région de Lanaudière (1981), dirigé par le regretté bibliothécaire Réjean Olivier, qui présentait tous les écrivains provenant de ma région. Né à Sainte-Élisabeth, un village près du mien, en 1941, Dufresne y figurait. Sa notice biographique m’impressionnait. Elle mentionnait que l’homme avait fait un doctorat en philosophie, à Dijon, sur Simone Weil. Cela me faisait rêver. Ainsi, me disais-je, un gars comme moi, provenant d’un petit village québécois et d’un milieu modeste, pouvait se rendre là. Ça ouvrait des horizons.

J’ai toujours conservé, par la suite, un attachement à Dufresne, qui, sans le savoir, m’avait inspiré. Je ne l’ai croisé, en personne, que deux fois pendant cinq minutes, je n’ai pas toujours été d’accord avec ses prises de position (sa défense de l’école privée et de l’homéopathie, par exemple), mais je n’ai jamais cessé de le considérer, avec respect, comme celui qui m’avait fait comprendre, par sa vie et par son œuvre, que la philosophie, c’était aussi pour moi.

Humanisme

Dans La raison et la vie (Liber, 2019, 336 pages), Dufresne revient sur ce qu’il présente comme ses « cinquante ans d’action intellectuelle ». Le philosophe, en effet, ne s’est pas contenté d’écrire. Il a été l’un des fondateurs du cégep Ahuntsic, avant d’en devenir l’un des administrateurs, et il a cofondé et dirigé l’importante revue d’idées Critère (1970-1983), avant de se lancer dans le projet de L’Agora, une revue devenue une encyclopédie en ligne de grande qualité, une sorte de Wikipédia avec une ligne éditoriale humaniste.

Ce dernier terme a été tellement galvaudé depuis des décennies qu’on ne sait plus très bien ce qu’il veut dire. Dufresne le réhabilite. « Vivre, écrit-il, c’est apprendre, en vue de devenir meilleur. » Et apprendre, cela passe par la fréquentation des grandes œuvres littéraires et philosophiques, qui sont des écoles de jugement et d’autonomie. « Je ne me résignais pas, continue Dufresne, à penser que la vérité ne pouvait exister que dans l’orbite des sciences, lesquelles rendaient tout possible… et tout insignifiant parce qu’elles restaient muettes sur les grandes questions. »

Dufresne n’a négligé ni la science ni la raison dans son parcours, mais il leur a adjoint, sous l’influence du philosophe Gabriel Marcel qui fut son ami, l’idée que, « dans l’ordre des grandes questions, l’expérience personnelle pouvait remplacer l’expérience scientifique, et que, par suite, la vérité pouvait exister dans l’invérifiable propre au mystère ». Au Québec, aujourd’hui, Dufresne est un des derniers grands représentants de cet humanisme classique, d’inspiration gréco-latine et judéo-chrétienne, qui prône une conception organique de l’humain comme être naturel, social et spirituel.

Écologie et autonomie

Ami du théologien et philosophe contestataire Ivan Illich et du biologiste et écologiste René Dubos, Dufresne, dès les années 1970, critique les méfaits de la raison instrumentale sur la santé humaine et animale ainsi que sur l’environnement. Avec Illich, il montre que l’obsession moderne de la vitesse tourne au délire. Avec une voiture, on va plus vite de Montréal à Québec, mais si on calcule « le temps passé à travailler pour payer ce qui rend ce déplacement possible », l’empreinte écologique ainsi laissée et les effets toxiques de l’immobilité corporelle, il n’est pas certain qu’on y gagne beaucoup en vitesse et en liberté.

De même, l’humain qui remet aveuglément sa santé dans les mains de l’institution médicale — Dufresne contestait déjà, dans les années 1990, le dépistage du cancer de la prostate par le test de PSA, qui trouve de moins en moins de défenseurs aujourd’hui — abdique son autonomie. Partisan du « sport durable », le philosophe applique la même logique à cet univers. Il faudrait, écrit-il, en finir avec le sport professionnel, qui engendre la passivité des spectateurs et des déplacements en avion ruineux pour la planète, au profit d’une pratique communautaire et participative.

« L’autonomie du vivant humain » est la grande affaire de l’œuvre de Dufresne. Elle explique son appui à la souveraineté du Québec, sa pensée écologiste, sa méfiance envers les institutions trop fortes — tant l’État que le capitalisme — et son attachement à une « vie communautaire authentique ». L’humanisme de Jacques Dufresne essaie de concilier la tradition et la modernité. C’est rare et précieux.

Extrait de « La raison et la vie »

« Je suis de ceux qui […] appellent de leurs voeux une synthèse des deux Québec, une synthèse où la tradition rejaillirait autour de son noyau essentiel, l’incarnation, et où la modernité reviendrait à la même incarnation, par ses voies propres, seule façon pour notre société d’échapper à ce glissement du vivant vers le mécanique contre lequel j’ai plaidé tout au long de ma vie et de ce livre. »



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