Libération d'Auschwitz: l’Histoire occultée

Le 75e anniversaire de la libération d’Auschwitz a donné des frissons au monde entier en révélant à quel point les Alliés étaient au courant des exterminations massives dans ce camp de la mort sans réagir. Et les belles paroles des gouvernants à Jérusalem ou à Auschwitz dénonçant les horreurs d’hier n’ont pas su masquer le malaise des inactions passées.

À Paris, la semaine dernière, j’ai pu voir à la télé, à la chaîne franco-allemande Arte, 1944 : il faut bombarder Auschwitz de Tim Dunn. Ce documentaire exceptionnel ajoutait des pièces à un sinistre puzzle qu’on n’aura jamais eu l’occasion de voir en entier.

L’histoire est écrite par les vainqueurs qui se donnent le beau rôle. Un poids de silence a pesé sur l’extermination des Juifs (960 000 d’entre eux périrent dans ce seul camp, ainsi que 21 000 Tziganes) comme sur l’écho qu’elle avait rencontré en haut lieu.

Qu’il ait été question en 1944 pour les forces alliées de bombarder Auschwitz-Birkenau, ou du moins les rails qui menaient à ces usines de la mort, avant d’y renoncer, n’aura guère été enseigné dans les livres d’histoire. Ce documentaire, qui faisait jouer des rôles clés par des acteurs, en y ajoutant des images d’archives et des témoignages de survivants et d’historiens, possédait l’immense mérite de soulever des pans du voile enveloppant la Shoah.

La reconstitution des témoignages de deux évadés juifs slovaques du camp d’Auschwitz, Rudolf Vrba (devenu par la suite un pharmacologue canadien, mort à Vancouver en 2006) et Alfred Wetzler, avec profusion de détails, dont les méthodes de tatouage, de tri et les techniques d’assassinat pratiquées, ne laissait plus place au doute. Ils déclaraient qu’un convoi de 800 000 Juifs hongrois était attendu de façon imminente et voulaient empêcher le massacre.

Le fait que leurs descriptions des conditions de vie et de mort du camp avaient été consignées dans le protocole d’Auschwitz était connu. Moins les pourparlers qui en résultèrent. Après transmission du document par des responsables du Conseil juif, Roosevelt et Churchill furent mis au parfum.

Fallait-il faire sauter les chambres à gaz du lieu ? Les dirigeants britanniques et américains jonglaient avec l’idée, et le film nous entraîne en coulisse. Plusieurs, dont les deux évadés slovaques et Churchill, étaient favorables au bombardement des usines à tuer, mais certains refusaient de prendre pour cibles les victimes d’Auschwitz avec leurs bourreaux. D’autres jugeaient l’entreprise risquée. Rien pour empêcher de cibler les chemins de fer qui menaient là-bas comme aux autres camps d’extermination. Mais non !

Un enjeu non primordial

Rappelons que l’Allemagne menait un double combat, au front contre les troupes alliées et en interne avec l’extermination des Juifs et autres races jugées impures par Hitler. Le débarquement de Normandie approchait. Londres et Washington jugeaient plus stratégique de concentrer soldats et munitions à la défense du sol plutôt qu’à celle des civils massacrés. Vaincre le régime nazi impliquait la fin des camps, mais n’avoir rien fait sur ce front-là demeure une tache historique.

L’antisémitisme fit le reste. Même le Vatican s’était tu, sans compter le gouvernement de Vichy collaborationniste. Le sort des Juifs suscitait beaucoup d’indifférence. D’où ce silence entourant la Shoah après la guerre… Seuls les résistants étaient alors nommés.

En 1955, l’implacable documentaire Nuit et brouillard d’Alain Resnais sur les chambres à gaz ne mentionnait pas le sort des Juifs. Le chef-d’oeuvre Si c’est un homme de Primo Levi, Juif italien et témoin survivant d’Auschwitz, publié de façon confidentielle en 1947, peina à trouver un public et de grands éditeurs avant les années 1970. En 1986, il fallut le documentaire-choc Shoah de Claude Lanzmann pour convaincre le public de l’envergure de l’Holocauste.

L’incandescent récit concentrationnaire La nuit d’Elie Wiesel, comme les écrits des survivants israéliens Amos Oz et Aharon Apelfeld auront néanmoins ouvert des consciences. Aussi la bande dessinée Maus d’Art Spiegelman. Au cinéma, La liste de Schindler de Steven Spielberg et La vie est belle de Roberto Benigni firent date. L’art contribua à ancrer cette tragédie de masse dans la mémoire collective, télé comprise. Ainsi, la série Holocauste et ce puissant documentaire diffusé en France à Arte.

Désormais, la Shoah est considérée comme la plaie béante du XXe siècle, mais les commémorations entourant le souvenir d’Auschwitz nous rappellent à quel point le déni aura longtemps couvert la destruction planifiée du peuple juif. Chaque camp depuis toujours, même en Israël aujourd’hui, n’a tendance à voir que les éléments servant ses arguments, aveugle quant au reste. En nos temps troublés, l’anniversaire du pire résonne en inquiétante mise en garde. Qui oserait déclarer encore sans rougir : « Jamais plus » ?

À voir en vidéo