Kébëc

À côté des bureaux du Devoir, là où se sont dressées durant deux siècles des maisons à toits d’ardoises propres à l’architecture du Quartier latin, on construit Le NüBerri, une tour ajourée de fausses pierres et de verre qui lève le nez en l’air.

Pour meubler pareil intérieur bien de notre temps, on pourra volontiers lorgner du côté du magasin de meubles Nüspace, un « repère heureux qui réconforte et qui permet d’échapper aux tumultes de la ville ».

Il y a aussi le projet domiciliaire Fridöm, pour « vivre sa liberté autrement ». Ou Kabïnn, les nouveaux lofts préfabriqués par les entreprises Bonneville. Ou encore les appartements Blü. À chacun son Blü d’ailleurs. Faites bien attention à ne pas confondre avec la boutique Blü, où on peut « être authentique », ou encore avec le centre de décoration Blü, voire le magasin de vêtements Blü ou même le spa Blü.

Afin de répondre à l’injonction générale selon laquelle il faut se détendre, d’autant plus si c’est à gros prix, on a désormais l’embarras du tréma en matière de spas. En plus de Blü, il y a Förena, une « cité thermale ». Arrivez en ville avec le repos digne de la campagne. Pour sa part, Strøm n’a pas de tréma, mais il y a là une même terre promise en matière d’exotisme et de trempette scandinave. Pour les bains à vapeur autochtones, pourtant bien connus en terre d’Amérique depuis au moins 10 000 ans, on attend encore le concept qui viendra orner sa pratique d’un tréma. Mais on n’en est pas encore là, apparemment.

En attendant, gardez la santé et allez vous entraîner au gym Lü. Et ne faites pas d’excès avec la crème glacée Häagen-Dazs, un autre de ces faux noms danois, celui-ci patenté de toutes pièces par un polonais du Bronx, et qui ne veut strictement rien dire, lui non plus, dans aucune langue. Mangez calmement votre pot de Iögo, en écoutant, si vous le souhaitez, la musique du groupe québécois Nüshu, ou encore de Vent du Mont Schärr ou de Motörhead. Pour bien faire attention à votre santé, vous pouvez aussi fréquenter le centre médico-esthétique Üman, là où « chaque client est un projet humain ».

Vous n’y voyez plus clair avec tous ces trémas ? Commencez par aller consulter chez Lunët Espace Vision. Un bon oeil, c’est bien connu, aide à avoir bon goût : enfilez par-dessus Humör, votre slip à bas prix bien québécois de la maison Simons, des vêtements Lolë. Sac à l’épaule, vous arborerez alors fièrement d’autres produits bien de chez nous, comme la marque Kettö, qui n’a rien de quétaine.

Vous direz que je coupe les cheveux en quatre ? En tout cas, je ne fréquente pas le salon de coiffure Zötik, sur Saint-Zotique à Montréal. Et je considère avec plein d’espoir au fond des yeux le jour sans doute pas si lointain où, à la suite de la création de lieux comme Ö’Spot, Ö Coeur des saveurs, Ö Salon, Ö Masso-kinésithérapie et Ö Coeur de l’être, quelqu’un pensera à rebaptiser l’hymne national créé par Sir Adolphe-Basile Routhier le Ö Canada.

 
 

Le tréma, apparemment, doit d’abord évoquer la nouveauté, selon des jeux de mots pourtant vieillots. Ce n’est donc plus nouvo, nuovo ou noovo, mais bien nüovo, noüvö et nüvo.

C’est à se demander si tout cela n’a pas été conçu par un seul et même designer, à savoir le bureau d’architectes Superkül, qui a bel et bien pignon sur rue chez nous. Peut-être aurait-on dû dire Übercool ? Quoique la compagnie Uber, elle, n’est pas allée jusqu’à s’enfarger dans les fleurs du tréma.

Le tréma est devenu un étendard du faux raffinement-urbain-épuré-branché-vaguement-scandinave. Il a le mérite de rendre à peu près tout interchangeable. Probablement comme les lieux, les objets et les gens qu’il désigne.

Si le tréma donne l’impression d’un monde ouvert, calme et tranquille, ce monde se referme sur nous tant il est partout. N’est-il pas l’expression d’un nouveau colonialisme de l’esprit qui, en voulant se libérer de son milieu tout en projetant ses fantasmes de bien-être dans un autre, conforte au contraire ses pires chaînes ?

Sommes-nous condamnés à nous percevoir qu’en tant qu’ombres projetées d’autres lieux, pour peu que ceux-ci apparaissent assortis à l’esthétique passe-partout d’une sorte de catalogue IKEA mondialisé ?

On aurait tort par ailleurs de concevoir qu’il s’agit là d’un phénomène strictement québécois. Cette esthétique scandinave, qui s’avère de plus en plus généralisée, rend interchangeable notre rapport à un monde qui nous est présenté comme modulable. Elle fournit le paravent destiné à satisfaire une élite mobile dont les membres, partout où ils vont, éprouvent le besoin d’« authenticité » et d’absolu conjugué dans de l’« épuré », tandis qu’ils s’emploient à vider, à coup de yoga, de cafés branchés, de lofts et d’Airbnb, des quartiers autrefois populaires et industrialisés.

C’est comme si on voulait se faire croire, par quelques accents qui renvoient à une idée facile de la société scandinave, à un univers coupé de notre réel, mais néanmoins lié à une idée que nous nous projetons à l’égard d’une vie qui serait soudain vaguement minimaliste, du moins en apparence, puisque tout cela est fait au nom d’une approche superficielle de l’histoire, celle du je, du soi, du moi, bien à l’écart des filets sociaux collectifs sur lesquels s’est construite en vérité cette société fantasmée. Quand tout est aussi faux, tout devient-il plus vrai ?

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