Cherchez l’erreur

S’il décide de se lancer officiellement dans la course à la chefferie du PQ, comme cela semble acquis, Frédéric Bastien ne sera certainement pas le favori. Selon un sondage Léger effectué en novembre, il pouvait compter sur l’appui de… 0 % des sympathisants péquistes. Disons que la pente ne sera pas facile à remonter.

Malgré son livre-choc sur le rôle qu’aurait joué le juge en chef de la Cour suprême lors du rapatriement de la Constitution et ses dénonciations du parti pris de certains juges appelés à se prononcer sur la loi 21, le professeur d’histoire au cégep Dawson demeure pratiquement inconnu du grand public. Il aura également beaucoup de mal à convaincre les militants péquistes de refaire le pari du « beau risque » d’une négociation constitutionnelle pour réaliser l’indépendance.

Dans un texte publié mardi dans Le Devoir, M. Bastien met également son parti en garde contre la réforme du mode de scrutin, qui a fait l’objet d’un pacte entre la CAQ, le PQ, QS et le Parti vert en mai 2018. Selon lui, l’introduction d’un élément de proportionnelle aura pour effet de compromettre le projet souverainiste en privant à jamais les indépendantistes, ou même les nationalistes mous, de former un gouvernement majoritaire.


 
 

Soit, il est un peu agaçant d’entendre les défenseurs du mode de scrutin proportionnel le présenter comme un geste d’affirmation nationale, sous prétexte que Louis-Joseph Papineau disait que « les gouvernements ne sont légitimes que lorsqu’ils sont l’émanation de la majorité du peuple ». Il ne l’est pas plus que la laïcité n’est à proprement parler une « valeur québécoise ».

Au vu des résultats de l’élection du 1er octobre 2018, on peut adresser de nombreux reproches à Jean-François Lisée, mais tout ce qu’il pensait n’était pas nécessairement faux pour autant. Frédéric Bastien peut très bien déplorer l’échec de la « convergence », mais cela ne discrédite pas pour autant le projet de réforme du mode de scrutin.

M. Lisée a parfois dit des choses surprenantes, mais il n’aurait pas poussé le ridicule jusqu’à prétendre que les Québécois opteraient inéluctablement pour l’indépendance s’ils avaient le sentiment que leur vote comptait vraiment, comme M. Bastien soutient l’avoir entendu le dire. D’ailleurs, lors du référendum, il n’y avait pas de distorsion due au mode de scrutin. Chacun pouvait avoir le sentiment que son vote comptait vraiment. Qu’il y ait eu tricherie est une autre affaire.

À l’instar de Pierre Karl Péladeau, qu’on ne peut pas accuser de confondre progressisme et nation, M. Lisée a fait le constat lucide que le PQ n’avait plus le monopole du projet souverainiste et que la meilleure façon de le réaliser était de faire élire le plus grand nombre possible de députés indépendantistes, même s’ils défendaient d’autres couleurs que les siennes.


 
 

Bien avant la Catalogne, le référendum de 1995 était déjà le résultat d’une « feuille de route » commune qui avait été inscrite dans l’entente conclue entre le PQ, l’ADQ et le Bloc québécois. Le Oui n’aurait sans doute pas recueilli 49,4 % des voix si la présence de l’ADQ n’avait pas permis de rallier de nombreux électeurs que rebutait la social-démocratie péquiste. Mario Dumont ne voulait même pas être photographié en compagnie de Jacques Parizeau.

S’il est vrai que l’élection d’une partie des députés à la proportionnelle rendra l’élection d’un gouvernement majoritaire plus difficile, cela ne deviendra pas impossible. Le scénario proposé par le gouvernement Legault permettrait à la CAQ de conserver sa majorité parlementaire avec environ 40 % des votes. Si les Québécois veulent réellement l’indépendance, ils sauront en prendre les moyens.

Certes, on ne peut pas demander à un aspirant à la direction d’un parti de dire à ses militants que son heure de gloire est passée. La nostalgie des beaux jours ne doit pas empêcher de regarder la réalité en face. Québec solidaire et la CAQ ne sont pas des phénomènes passagers. S’imaginer que le PQ peut redevenir cette coalition où souverainistes et nationalistes mous, civiques et identitaires, de gauche, de droite et du centre cohabiteraient dans une relative harmonie relève aujourd’hui de l’illusion. Il ne survivrait tout simplement pas à ses déchirements.

Faut-il comprendre que les Organisations unies pour l’indépendance et la Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal, qui se sont jointes à la Coalition pour la réforme électorale maintenant, sont des fossoyeurs inconscients de l’indépendance ? « Il n’y a pas de honte à se tromper, mais il est absurde de persister dans une erreur quand elle est devenue évidente », a écrit M. Bastien. Il a parfaitement raison, mais il est également bon de se demander pourquoi on est le seul à ne pas suivre la parade.


 
42 commentaires
  • Léonce Naud - Abonné 25 janvier 2020 01 h 56

    Frédéric Bastien, le seul à ne pas suivre la parade ?

    Si l’on demande au peuple son avis sur le scrutin de liste, toute cette affaire va bloquer net. C’est pourquoi ses thuriféraires entendent l’imposer sans référendum. Quant à être le seul à ne pas suivre le troupeau, ce n’est que sagesse quand ce dernier se dirige vers l’abattoir. « L’aigle va seul, le dindon fait troupe ».

    • Jean-Charles Morin - Abonné 25 janvier 2020 19 h 38

      "Si l’on demande au peuple son avis sur le scrutin de liste, toute cette affaire va bloquer net. C’est pourquoi ses thuriféraires entendent l’imposer sans référendum. " - Léonce Naud

      Vous êtes très loin d'avoir tort. S'il y a un référendum sur la question du mode de scrutin - et j'espère fortement qu'il y en aura un, n'en déplaise aux ténors de QS - l'électeur québécois donnera sûrement raison à Frédéric Bastien.

      Michel David devrait sortir de son antre de temps en temps pour humer l'air ambiant. Les Québécois aiment les choses simples qui font du sens. Le scrutin proportionnel est un système compliqué qui n'a vraiment pas la cote et qui n'a été conçu que pour satisfaire les formations politiques marginales.

    • Claude Bariteau - Abonné 26 janvier 2020 10 h 28

      Au contraire. Il suit la parade canadienne en se définissant promoteur de la « nation » ethnoculturelle que constitueraient les Québécois d'origine française.

      Aussi entend-il défendre le système politique d'origine britannique en prétendant qu'il leur permettrait de s'affirmer comme groupe prétendument homogène. c'est l'approche de Christian Dufour et de Jacques Godbout des Éditions du Boréal, qui a publié son dernier livre.

      Une telle approche nourrit les ghettos au Québec, fait des Anglo-Québécois et du Canada des géôliers de ce groupe et des gens de l'immigration leurs ennemis alors que nombre d'entre eux partagent l'idée de créer le pays du Québec en prônant l'égalité des futurs citoyens et des futures citoyennes du pays du Québec.

      L'enfermement dans ce type de raisonnement, valorisé par les Britanniques pour écraser le mouvement des Patriotes pour changer l'ordre politique basé sur la division à l'avantage des immigrants britanniques, contribue à ce qui a cours. Le modèle de scrutin proportionnel prisé par la CAQ, parce qu'il reproduit les écarts du système uninominal à un tour, participera à l'éradiquation des idées d'indépendance. Le PM Legault ne peut pas ne pas le savoir.

      Aussi ceux qui s'affichent contre un scrutin proportionnel qui contribuera à changer la façon de se penser et d'agir politiquement.

    • Jean Duchesneau - Inscrit 26 janvier 2020 14 h 21

      M. Bariteau vous dites "(...) alors que nombre d'entre eux partagent l'idée de créer le pays du Québec en prônant l'égalité des futurs citoyens et des futures citoyennes du pays du Québec. "

      Pour le bénéfice de tous ceux, qui comme moi, sont d'avis contraire basé sur le fait indéniable que les comtés à majorité anglophone et allophones votent essentiellement pour le PLQ qui n"a aucune velléité indépendantiste, le tout appuyé par de nombreux sondages,, pouvez-vous nous Indiquer les sources en appui à votre surprenante opinion. En ce qui me concerne "nombre d'entre eux" devrait être lu comme "quelques-uns d'entre eux".

    • Raymond Saint-Arnaud - Abonné 26 janvier 2020 17 h 36

      1. Il faudrait aussi considérer le scrutin uninominal à deux tours.

      2. Quant aux effets sur les résultats électoraux, il faudrait les montrer à partir des résultats d'élections passées. Il faut se baser sur des chiffres .
      La donne électorale change très rapidement ces dernières années, avec les votes massifs de certaines communautés culturelles pour un candidat de leur communauté (communauté grecque, italienne, ... et bientôt musulmane comme dans certains pays d'Europe?)

  • Roger Gobeil - Inscrit 25 janvier 2020 02 h 03

    Peu importe...

    Peu importe un hypothétique changement du mode de scrutin, le projet d'indépendance ne se réalisera jamais. Ça fait que...

    • Jean-Charles Morin - Abonné 25 janvier 2020 19 h 39

      Il ne faut jamais dire "jamais", même si pour le moment ça regarde plutôt mal. Qui sait ce que l'avenir réserve?

    • Louise Collette - Abonnée 26 janvier 2020 01 h 33

      Bien de votre avis Monsieur Morin. :-)
      On peut avoir des surprises, il existe de ces revirements de situation.

  • Michel J. Grenier - Abonné 25 janvier 2020 04 h 46

    Cherchez la solution...

    Pour obtenir le pays du Québec, la véritable solution, pour M. Bastien, s’il veut vraiment se démarquer, serait d’enterrer le passé, auquel nous ne pouvons rien changer, et de regarder de près la seule solution originale et pratique que propose le Projet Liberté-Nation.

    Encore faudrait-il que M. Bastien abandonne ses préjugés, face à son concepteur et que, en tant qu’historien impartial, il accepte de discuter avec Me Guy Bertrand, grand patriote, au lieu de se retirer dans son coin avec son idée préconçue.

    Un pays unitaire, sorte de monarchie déguisée, tel que proposé jusqu'à maintenant par le PQ, QS, et les myriades de groupuscules qui se disent indépendantistes, ne ralliera jamais l'ensemble des Québécois.es qui ne veulent pas mettre tous leurs oeufs dans le même panier et un seul palier.

    La véritable solution consiste à inverser la pyramide de décision en redonnant le pouvoir aux 17 régions administratives du Québec plutôt qu'aux 550 000 fonctionnaires du Québec, plus ceux d'Ottawa.

    Pour y arriver, le Projet Liberté-Nation propose de transformer les 17 régions administratives actuelles en 17 États autonomes et allégés, tout comme le Maine, le Vermont, la Floride, etc..., avec pleins pouvoirs de décision, gestion, taxation et imposition, gardant leurs capitaux propres pour leurs véritables besoins locaux, sans avoir à aller quémander constamment à des fonctionnaires déconnectés de la réalité de chacune des régions et qui tournent en ronds durant des années avant de se décider.

    Un 18ième État fédéral à Québec, ne s'occupant que de l'immigration, la langue, la laïcité, la culture, la poste, la monnaie, la voie maritime du Saint-Laurent, bref, strictement de ce qui est vraiment commun aux 17 États autonomes.

    Un grand dégraissage bureaucratique en perspective, une rapidité de décision et d'exécution sans précédent, dans une République fédérale francophone et laïque qui nous ressemble et nous rassemble tous.

    Qui dit mieux ?

    Ensemble !

    reseau

  • William Dufort - Abonné 25 janvier 2020 06 h 13

    Les moutons de Panurge

    « Il n’y a pas de honte à se tromper, mais il est absurde de persister dans une erreur quand elle est devenue évidente », a écrit M. Bastien. Il a parfaitement raison, mais il est également bon de se demander pourquoi on est le seul à ne pas suivre la parade."".

    Parlant de parade, les moutons de Panurge en formaient une très célèbre. Et si M. Bastien était vraiment le seul à "ne pas suivre la parade" péquiste, c'est le PQ qu'il qu'il faudrait plaindre. Alors, amenez-en des Bastien car on n'a jamais trop de penseurs.

    Votre dernière phrase prend un tout autre sensl orsqu'on y remplace le "on" par le mot "il", ne trouvez-vous pas? Et c'est ça la bonne question, celle que la parade devrait se poser.

  • Jacques Pellerin - Abonné 25 janvier 2020 06 h 37

    Quand on parle de la réforme du mode de scrutin....

    On essaie de nous convaincre des beautés de la proportionelle pure
    ...alors que c'est la voie en or des politiciens professionnels, qui ne sont redevables que vers leur parti

    L'importance de la représentation locale est superbement décrite dans The Economist cette semaine (Brexit and the politics of somewhere) ''The political class had come to see its job as representing the state to the people rather than the people to the state. It had also come to resemble a cloistered elite that knew more about New York than old York. Britain is engaged in a process of self-correction. The political system is being reattached to the people it represents. In the process the social contract, which has been frayed almost to breaking-point in recent years, may slowly be repaired''

    Et c'est ce que les tenants de la proportionelle pure essaient d'empècher...