L’art du calcul

Plusieurs jours avant la réouverture du programme de parrainage pour les réfugiés, on entrevoyait que les choses risquaient de ne pas très bien se passer. On se doutait que ce serait la cohue dès l’ouverture des bureaux du ministère de l’Immigration, lundi matin. Pour maximiser leurs chances de déposer leur dossier de parrainage — ce qui devait se faire obligatoirement par l’entremise d’un messager —, les plus courageux (ou les plus avertis) s’étaient installés sur les lieux dès jeudi dernier.

Cela s’est d’ailleurs su bien au-delà des cercles d’initiés : les journalistes l’ont largement couvert la semaine dernière, et ce n’était pas la première fois que les organismes et les groupes de citoyens participant au programme de parrainage se tournaient vers les médias pour déplorer l’absurdité des règlements encadrant le dépôt des dossiers au ministère de l’Immigration, de la Francisation et de l’Intégration (MIFI). Ce n’était donc un secret pour personne, et il y avait même quelque chose de manifestement fâchant dans cette affaire. On prévoyait que, lundi, il y aurait des tensions, de l’angoisse et, inévitablement, de profondes déceptions. Et c’est exactement ce qui s’est produit.

Or le premier ministre François Legault a pris grand soin de souligner que ces règlements ont été mis en place par le gouvernement libéral, à qui on avait aussi reproché, en 2018, d’avoir imposé des quotas aux groupes de parrainage des réfugiés. C’est d’ailleurs exactement sur cette base que le premier ministre, fidèle à son habitude, a défendu le ministre Simon Jolin-Barrette, en affirmant que son gouvernement n’appuie pas cette procédure incongrue, mais qu’il n’avait pas encore eu l’occasion de la modifier. Tout simplement. « Simon Jolin-Barrette, c’est un des meilleurs ministres », s’est contenté de dire François Legault, précisant que son poulain compte parmi les jeunes politiciens les plus prometteurs, notamment parce qu’il travaille « beaucoup d’heures par semaine ». Personne n’en doute.

L’excuse semble cependant un peu mince, sachant que les problèmes étaient connus, qu’ils avaient été identifiés par ceux et celles qui participent au programme de parrainage. C’est à croire, en fait, qu’il existait certains avantages à les laisser malgré tout se révéler au grand jour, histoire de se donner ensuite des airs magnanimes, raisonnables et, surtout, à l’écoute des besoins de la population. Car si le gouvernement de François Legault ne semble pas faire grand cas du coût social et humain de ses politiques mal avisées lorsqu’elles visent directement les immigrants — la réforme-surprise du PEQ, tiens —, on semble plus prompt à réagir lorsque ce sont des citoyens bien établis qui sont confrontés à l’arbitraire et aux inepties du système en place, bien qu’ils le fassent ici au nom de futurs citoyens.

Personne au gouvernement n’a en effet tenté de nier l’inefficacité du processus de dépôt des candidatures pour le programme de parrainage des réfugiés ni la nécessité de le revoir. Et alors que les groupes et les organismes de parrainage mettent en avant les conséquences immédiatement humaines des politiques d’accueil des réfugiés, voilà qu’on nous parle encore en termes comptables, utilitaires, désincarnés.

En effet, justifiant son refus d’envisager toute hausse des seuils de réfugiés admis au Québec, François Legault affirmait encore cette semaine qu’une telle chose n’était pas souhaitable parce que la moitié des nouveaux arrivants ne parlent pas français et parce que le taux de chômage chez les immigrants est déjà le double du taux de chômage total au Québec. On refuse en somme de réfléchir en adoptant comme point de départ la responsabilité d’accueil du Québec dans un monde où la migration d’urgence s’intensifie. On priorise plutôt les statistiques d’emploi, comme s’il s’agissait d’une donnée immuable, ayant préséance même sur les droits de la personne et, évidemment, sur toute notion de solidarité internationale.

Bien sûr, ni le ministre Jolin-Barrette ni le premier ministre Legault n’admettront que leur manière de parler d’immigration et de refuge manque d’humanité. On soutiendra jusqu’au bout qu’il s’agit simplement de l’approche la plus responsable et la plus rationnelle. On commence à reconnaître ce refrain : on ne peut pas répondre à toutes les demandes d’immigration, la société québécoise doit ajuster sa capacité d’accueil à sa capacité d’intégration. Mais, bien sûr, on ne dit jamais que la capacité d’intégration d’une société dépend aussi du discours que l’on cultive à l’égard de l’immigration, qu’il ne s’agit pas que d’une question quantitative et que la réduction des questions migratoires à des indicateurs statistiques participe à la déshumanisation des immigrants.

Ainsi, on multiplie les appels au calme et à la raison qui confinent au paternalisme : allez, soyez raisonnables, patients et indulgents, nous ferons mieux la prochaine fois. Mais en fait, ce gouvernement fait ainsi l’aveu d’une seule chose. À ses yeux, les vies qu’on ébranle et les trajectoires qu’on déroute sont des externalités négligeables dans ses calculs politiques perpétuels, sur le terrain de l’immigration.

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