Vendredi bleu

Une foule dense danse et des milliers de pompons remuent à -17 °C. Ici, vendredi dernier à l’Igloofest, le festival musical le plus frette au monde.
Photo: Charles Prot Une foule dense danse et des milliers de pompons remuent à -17 °C. Ici, vendredi dernier à l’Igloofest, le festival musical le plus frette au monde.

Crampons, chauffe-mains, bandeau lumineux, « combines » en option. Depuis que j’aime l’hiver (oui, oui, une épiphanie tardive grâce à la course), j’ai réinventé mes accessoires et mes activités urbaines pour apprivoiser le frette et blanc. Cette semaine, c’était le « lundi blues » et j’ai appris, grâce à un matheux pas trop sérieux, que la formule du jour le plus déprimant de l’année ressemble à un mélange de pub séduisante, de contorsions du réel et d’imagination délirante pour nous vendre des voyages. De préférence au sud. La formule va comme suit : [W + (D - d)] TQ / MNa

W pour Weather (météo), (D-d) pour debt (différence des dettes contractées à la période des Fêtes avec la capacité effective de remboursement avant la prochaine paie), T pour Time (temps écoulé depuis Noël), Q (temps écoulé depuis nos résolutions du Nouvel An), M (Manque de motivation), Na (besoin d’agir). (source : Wikipédia)

Entre vous et moi, le M du manque de motivation peut tenir toute l’année, et pas seulement en janvier. Certains se permettent même un endettement chronique (D-d) où chaque fin de mois ramène un coup de blues. Ils peuvent bien se lamenter sur Somebody loan me a dime, les blues ne passent pas toujours dan’ porte, comme chantait l’autre.

En bref, soumettre nos humeurs capricieuses aux alertes apocalyptiques de Météo Média (W) n’est pas une solution à la dépression saisonnière (SAD). Déjà, il faut accepter sa nordicité et s’emmitoufler dans la ouate ou la nuit précoce, tout en guettant l’imprévu.

L’imprévu comme l’armée canadienne à Terre-Neuve et 76 centimètres de tapis de sol, on arrête tout et on joue aux Rummy 500 en hurlant « Meghxit ! ».

J’ai encore souvenir de la tempête du siècle de 1971 (43 centimètres en quelques heures) et de mon père parti travailler en motoneige de L’Île-des-Soeurs. Ce sont des moments grandioses que ceux où la nature nous rappelle qu’elle est l’ultime metteur en scène du spectacle.

Igloo-igloo-igloo

Le week-end dernier a marqué le début d’un mois de festivités sous le signe du froid polaire, de la danse popsicle et du tchick-a-boum dans le Vieux-Port de Montréal. Les millénariaux s’en donnent à coeur joie devant les scènes extérieures de l’Igloofest. À vue de nez gelé, ils font partie des 35 % de la population québécoise — selon le géographe Louis-Edmond Hamelin — qui ont accepté leur condition nordique.

 
Photo: Olivier Savoie La DJ brésilienne ANNA apprivoise le mercure québécois à l’Igloofest.

Il faut voir les accoutrements des combinaisons de ski-doo, le festival du one piece pastel ou fluo, des rencontres imprévues avec des lapins ou des yétis géants. À -17° C, il faut un tantinet d’audace. « Température idéale d’Igloofest », me lance un jeune Français visiblement bien acclimaté, le nez chaussé de lunettes électriques clignotantes. D’ailleurs, les irréductibles Gaulois semblent avoir adopté l’endroit en peloton. On s’enfarge dans l’accent de Toulouse ou de Bourbonne-les-Bains au festival de musique le plus froid (et le plus cool) au monde.

Une foule dense danse aux sons rythmés par les DJ invités, aux images propulsées par les VJ vitaminés. Ça étincelle de partout et nous ne formons qu’une seule masse de 5000 pompons sautillants sur place. Chacun cultive son Iglooswag, danse main dans la main avec des inconnus (salut Sarah !), se réchauffe lesdites mains autour de braséros bienvenus (merci Vidéotron !), embrasse des plus givrés que soi prêts à participer au réchauffement de la planète (oui, toi !).

Tous les étangs gisent gelés,
Mon âme est noire: où vis-je?
Où vais-je?
Tous ses espoirs gisent gelés:
Je suis la nouvelle Norvège
D’où les blonds ciels s’en sont allés.

Le froid circumpolaire devient notre allié et crée une atmosphère compacte. Les épreuves rassemblent, c’est bien connu, et le sous-zéro n’a pas enfanté que du rigodon et des fratries d’une douzaine de morveux. Ici, ça swinge en masse sur fond de shooters de gin Roméo local, de techno, house ou hip-hop. On dégèle le pare-brise comme on peut, idéalement avec du jus bleu ou mauve.

Nathanaël, notre chauffeur de taxi, me donne du « 34 ans max ! » en louchant vers son rétroviseur lorsque nous partons à minuit. C’est le froid et le fun qui conservent. Sinon, c’est l’amour, le rouge aux joues, et il y en avait beaucoup.

Dans les vapes du blues

Au spa Bota Bota, pas très loin, sur un bateau prisonnier des glaces du fleuve, j’ai droit au rabais 55 et plus du lundi. C’est plus sensuel que les premiers mardis du mois chez Rona, je vous en passe un deux par quatre.

Ici aussi, on peut hiverner en se laissant couler dans ce pays de givre liquide. Le bain scandinave à -15° C vous procure une sensation de contraste saisissant qu’aucun snowbird ne vous envierait de son vivant. Une fois mort et refroidi, peut-être.

Comme une algue souple macérant dans sa tisane, on se refait une peau de bébé et un teint passablement finlandais dans la vapeur d’eau qui danse en volutes au-dessus de nos têtes. À travers l’écran de ce sfumato d’hiver, tout baigne, la neige a fondu, les cristaux se confondent, le calme aquatique nous gagne, l’anxiété se dissipe ; on se crispe dès qu’on émerge pour s’engouffrer de sitôt dans un sauna sec ou humide.

La présence spectrale du silo no 5, un convoi de wagons qui passe, les lumières joyeuses de la ville au loin font de cet endroit unique une matrice accueillante. Nous infusons dans un liquide amniotique commun. Suis-je la nouvelle Norvège ? Les couples imbriqués s’épousent peau contre peau, les amis se confient en chuchotant, les inlandsis en solo méditent, le mercure mord.

Montréal est peut-être la ville la plus froide parmi les grandes cités du monde, elle n’a pas encore adapté ses infrastructures au choc thermique d’hiver. Nous vivons la plupart du temps amputés, en retrait, six mois par année.

Pour chasser le blues de l’encabanement forcé, rien de plus chaud que de danser le blues, collés-collés, bercés par les bras du rythm’n’blues ou les « brass » de Nawlin. Mettez-moi un « Basin street blues » de Dr John et c’est vendredi toute la fin de semaine. « Faites tourner » (comme on disait jadis) Eric Clapton avec B.B King et je ne redoute plus l’hiver ni les lundis blues. Pas même les alertes de Météo Média.

Tant que l’hiver nous fournira des prétextes pour se rapprocher, je ferai de mon mieux pour « faire fondre ta glace ».

Flambette

J’aime le nu. Tous les nus. Les sentiments nus aussi, ceux qui tremblent de froid et qu’il faut réchauffer avec la peau. Et parmi les nus que je préfère, il y a le nu masculin, un nu pudique et intérieur, peu importe sa forme, son âge, sa couleur. J’ai déjà tripé sur les dessins érotiques de Tom of Finland, mais la photo de nu sensuelle me parle davantage. Cet article glané au hasard dans Paris derrière (2018) présente plusieurs photos d’un érotisme doux de corps masculins dans le regard de femmes photographes. Je vous laisse les découvrir. bit.ly/2Rhbsci

Aimé le dossier consacré à l’hiver dans l’édition décembre 2019 de la revue Relations, « Ce que l’hiver dit de nous ». « L’hiver tel que nous le connaissions est en train de disparaître », constate Julien Simard, doctorant en études urbaines, qui nous rappelle que l’hiver dernier à Montréal et à Laval, on a noté une hausse de 68 % des chutes sur glace par rapport à la saison précédente. Entre subir l’hiver et l’embrasser différemment, il y a plusieurs pas et une paire de crampons à saisir. Louis-Edmond Hamelin y distingue « hivernité » et « nordicité ». bit.ly/2tK9Y1g

Noté que la thématique vestimentaire de l’Igloofest (pour le concours Iglooswag) sera « drag » cette fin de semaine. Le week-end prochain ? Les snowbirds ! J’y serai encore pour entendre Rüfüs du Sol. Nous étions 13 000 amateurs d’électro de 18 à 34 ans (le chauffeur de taxi avait raison !) la semaine dernière, selon les organisateurs. Demain, le 25 janvier, l’Igloofête accueille toute la famille gratuitement dès 14 h sur le site, quai Jacques-Cartier. À vos tuques les plus folles. igloofest.ca
 
Découvert le Laboratoire de l’hiver, un projet qui tente de se réapproprier les espaces communs en mode hivernal, par exemple les piscines, aires de jeux et autres terrains de soccer. Vous pouvez les suivre sur leur page FB (@labhiver) pepiniere.co/labodhiver