L’art politique de Paris

Paris est une ville agitée. Durant la semaine de mon séjour dans la capitale française, des gilets jaunes ont manifesté. Tout comme les opposants à la réforme des retraites. Ainsi que les adversaires du projet de loi permettant à des femmes sans mari d’avoir accès à la procréation médicalement assistée. La gauche, la droite, ou tous clans unis ont déambulé sur les pavés, pancartes à la main. Une partie des services du métro et du RER se voyaient bloqués par moyen de pression. Impossible d’attraper un taxi, les chauffeurs croulant sous la demande. Puis, le peuple eut droit à la reprise à peu près normale des transports urbains. Les Parisiens râlent, mais demeurent patients. Ainsi va la vie !

De vrais champions de la protestation en tirs groupés, les Français. On admire leur art du rassemblement, tout en éprouvant quelque vertige devant pareille frénésie revendicatrice. J’ai toujours pensé qu’ils rejouaient sans cesse la Révolution française, afin d’aplanir un bon coup les frontières entre les classes sociales. Mais quand je leur dis ça, ils rient. Riez, riez…

C’était plus violent à pareille date l’an dernier dans le sillage des gilets jaunes. « Moins de casse, moins de vitrines fracassées », disent des Parisiens, philosophes. Vrai ! Mais ce qui m’a frappée, c’est à quel point la culture se retrouvait cette fois au cœur des protestations.

En quelques jours à peine, que de péripéties ! Le président Macron et son épouse, qui assistaient à la pièce La mouche aux Bouffes du Nord, furent pris à partie. Reconnu in situ par deux militants qui invitèrent par texto leurs troupes à manifester bruyamment devant le théâtre, le couple dut se replier avant de réintégrer la salle, puis de décamper à la tombée du rideau sous les sifflets. « Ma-cron démission ! » scandaient une trentaine de militants contre la réforme des retraites.

Aller au théâtre est un sport dangereux pour un président de la République. Surtout quand les caméras donnent à l’événement des airs de fuite du monarque à Versailles.

Ajoutez l’accès au Louvre et à son iconique pyramide bouché le 17 janvier par d’autres grévistes, au grand dam des touristes qui avaient acheté en ligne leurs billets pour la rétrospective Léonard de Vinci. Les manifestants lançaient : « Les touristes avec nous ! » En vain ! « Vos billets seront remboursés », assuraient les responsables du Louvre. Mais certains visiteurs repartaient dans leur pays le lendemain et pleuraient leur Vinci perdu. Dialogue de sourds, le Louvre fermé durant plusieurs heures, ça s’invectivait.

Samedi dernier, pour la quatrième fois, artistes et techniciens de l’Opéra Garnier, grévistes contre la réforme des retraites, présentaient aux badauds sur le parvis un mini-spectacle gratuit et militant. Extraits d’airs de Bizet et de Verdi, vibrante Marseillaise entonnée en fin de concert. L’art est politique à Paris.

La culture au cœur de tout

Faut-il que la culture y demeure primordiale pour se voir ainsi prise en otage. Vieux pays, racines profondes. Au Québec, les temples artistiques ne constituent pas des lieux de pouvoir à investir quand les gens revendiquent. Là-bas, si. En amoureux des arts venus d’ailleurs, on se prend à envier leur rôle phare en résonance citoyenne, mais à craindre que ces endroits ne deviennent des cibles. Reste que la mondialisation est à l’œuvre là comme partout. Certains s’affligent de voir les débats d’idées, autre sport national, tomber trop souvent dans le caniveau du ragot.

Mais Paris reste Paris, faut pas croire ! Notre-Dame, encadrée par ses grues, affiche un air piteux quoique déterminé à renaître de ses cendres. Et les photos de l’embrasement de la cathédrale prises par les pompiers de la ville documentent la tragédie à pleins panneaux au chevet de la sinistrée.

Tout étant politique, j’ai couru au cinéma voir J’accuse de Roman Polanski sur l’affaire Dreyfus, qui ne sera pas diffusé sur nos écrans québécois à cause du statut de paria du cinéaste. Dommage ! car il s’agit d’une œuvre formidable, remontant cet immense scandale de la Belle Époque, sur fond d’antisémitisme, de mensonges de l’armée et de capitaine juif incarcéré à tort sur l’île du Diable, avant réhabilitation tardive. J’aurais préféré que mes compatriotes aient la possibilité de se frotter à ce beau film. Hélas…

Restait à acheter Le consentement de Vanessa Springora, le livre n’ayant pas encore gagné les rayons de nos librairies. Par-delà tout ce qu’on avait pu en lire sur les relations d’adolescente de l’auteure avec Gabriel Matzneff au cœur de l’ouvrage qui fait tant jaser, j’y aurai découvert une écriture. Reste l’impression que cette femme, après s’être libérée d’une immense blessure en pondant ce récit cathartique, va bientôt rebondir comme une écrivaine dont on salue la naissance ici. Car, mutations ou pas, existe-t-il vraiment une ville plus littéraire que Paris ?

1 commentaire
  • Clermont Domingue - Abonné 25 janvier 2020 10 h 54

    Affligeants ces Français...

    Ils parlent beaucoup, n'écoutent pas et réfléchissent peu.