Fascination

C’était en novembre 1999. J’étais inscrite à la maîtrise en études littéraires à l’UQAM. Je n’avais plus remis les pieds dans un salon du livre depuis les sorties scolaires au primaire. Vague souvenir de foule comprimée sous les néons dans des bruits d’habits d’hiver. Autobus jaunes, tapis, sécheresse… et se perdre dans les dédales d’un labyrinthe. Cette année-là, Anne Hébert, mon idole, allait être en séance de dédicace au Salon du livre de Montréal et je voulais aller à sa rencontre pour lui annoncer que j’étais sa « lectrice modèle », au sens où l’entend l’écrivain italien Umberto Eco dans l’essai Lector in fabula. C’est-à-dire que je considérais — avec fascination, dévotion et un brin d’arrogance — que j’étais sa lectrice la plus apte à décoder toute l’électricité dont elle avait chargé ses mots, leurs multiples échos et même les blancs entre eux. J’honorais l’entièreté du pacte qui lie l’écrivain à son lecteur et je voulais qu’elle le sache.

J’étais — et demeure — obsédée par l’œuvre d’Anne Hébert, par sa violence, sa noirceur et sa grâce. J’avais fait un peu de fièvre en tournant les dernières pages de L’enfant chargé de songes. J’avais tracé tous les liens entre les poèmes du Tombeau des rois et ceux de Regards et jeux dans l’espace de son cousin Hector de Saint-Denys Garneau. J’avais écrit dans ma tête l’histoire de leurs mystérieuses accointances et c’était mon roman à l’eau de rose préféré. J’avais consacré une grande partie de mes travaux universitaires à ses livres ; je voyais dans son œuvre, à l’image de l’une de ses premières nouvelles, percutante, un torrent où les courants sociaux, politiques et littéraires s’entrechoquaient. C’est vous dire l’attente fébrile qui était mienne à l’idée de plonger cet automne dans la toute première biographie qui me permettrait d’aller à la rencontre de la femme derrière le monument.

Pour écrire Anne Hébert, vivre pour écrire, qui devient un livre-référence sur une figure majeure de nos lettres, Marie-Andrée Lamontagne a mis dix ans de recherches et cinq ans de rédaction. La méticuleuse biographe a réalisé une soixantaine d’entrevues avec ceux et celles qui ont été proches d’Anne Hébert, épluché ses correspondances, les archives existantes, et c’est comme si elle avait été ce petit oiseau perché sur l’épaule de l’écrivaine durant toute sa vie. Si l’ampleur du travail de celle qui a dirigé les pages culturelles du Devoir de 1998 à 2003 force l’admiration, son écriture à la fois élégante et sobre, empreinte d’une pudeur nécessaire à qui voulait s’approcher d’Anne Hébert, est aussi à souligner.

Comment vivre et écrire ? Le besoin de trouver une réponse auprès de son objet d’étude a nourri le colossal labeur de Marie-Andrée Lamontagne. On y apprend tout ce qu’on veut savoir et bien plus, car elle remet quelques pendules à l’heure. Anne et Hector n’ont pas été si proches qu’on aime à le croire. Le Québec n’a pas boudé ses premiers écrits sulfureux ; l’édition d’ici essayait de se reconstruire dans la difficile période de l’après-guerre. Anne Hébert, malgré ses nombreuses et fidèles amitiés féminines, n’était pas lesbienne — on découvre même qui a été, bien tardivement, le grand amour de sa vie (Roger Mame, issu d’une riche famille d’imprimeurs).

Anne Hébert a vécu toute sa vie dans l’exigence jubilatoire de l’écriture, entre le Québec et la France, probablement pour se distancier d’une famille surprotectrice, aimante jusqu’à l’étouffement, une famille dont plus de la moitié des enfants furent décimés par la maladie, où planait continuellement l’ombre de la mort… On y apprend aussi les détails de l’une des pierres édificatrices de sa vocation : vers l’âge de 20 ans, l’écrivaine a reçu un diagnostic de tuberculose qui l’a clouée au repos, dans sa chambre de l’appartement de la rue Parc, à Québec, durant cinq ans. Réclusion forcée, jeunesse arrachée, avec pour seule distraction une évasion dans les livres et l’imaginaire. Anne Hébert découvrira quelques années plus tard que le diagnostic était de surcroît erroné… C’est de là, en partie, que la révolte tire son origine.

Nombreux sont ceux qui ont insisté sur la beauté, l’aura lumineuse et juvénile de l’écrivaine, même à 80 ans passés. C’est ce que j’avais moi aussi constaté au Salon du livre, en 1999. Anne Hébert était auréolée d’une sorte de grâce. Devant le pupitre où elle dédicaçait les romans et recueils de sa calligraphie un peu enfantine, il y avait une file interminable de lecteurs et lectrices qui semblaient l’adorer tout autant que moi. Pétrifiée, je suis restée cachée derrière un rayon de livres, comme changée en statue de sel. J’ai espionné mon idole, sans avoir le courage d’aller lui parler, jusqu’à ce qu’elle quitte son stand. Deux mois plus tard, le 22 janvier 2000, la « fille maigre aux beaux os » s’éteignait d’un cancer des os. Vingt ans déjà et le feu de sa littérature brûle aussi fort : la fascination persiste.

2 commentaires
  • Réjean Martin - Abonné 25 janvier 2020 19 h 44

    livre magnifique

    cette biographie de plus de 500 pages s’avère être un ouvrage qui nous raconte une femme qui, toute sa vie, a eu une santé fragile et qui a délibérément choisi le métier d’écrire dès l’âge tendre jusqu’à la vieillesse bien que longtemps sa situation financière se conjuguait avec une extrême précarité.



    Au sujet, précisément, du Torrent, un critique d’un grand intérêt, Gilles Marcotte, écrit dès de 1950 qu’ainsi une «âme nous est donnée»; il parle d’une «révélation». Page 138



    Plus tard, en 1965, Georges Amyot exprimera que l’œuvre d’Anne Hébert constitue une révolte contre «le jansénisme et tout ce qu’il traîne avec lui d’hypocrisie ascétique, de dépouillement dans la crainte, de macération et de masochisme». Page 120



    La fonction de poète pour Anne Hébert, selon Marie-Andrée Lamontagne, sera d’user de mots et d’images qui puissent traduire «la douleur de voir la réalité se dérober, faute de pouvoir la nommer». Page 176



    Elle-même, Anne Hébert, appelle par ses écrits à un «approfondissement (…) de la langue qui dit la vie» Page 288; elle va même jusqu’à parler de «ce trop peu de vie que nous offre notre pays». Page 317. Ce qui, peut-être, justifie qu’elle habitera la France près de 30 ans.



    Au sujet de son œuvre romanesque, la biographe ici explique: «Elle triture le passé filtré par les souvenirs, y mêle des réminiscences, des intuitions, des éléments du monde naturel, des sensations, ce trouble violent qu’est l’éveil sexuel, des silences, la peur qui naît du désir». Page 488



    Mais elle était qui, cette auteure ? Le commentaire d’Hélène Cixous, une proche, dit ceci: «Elle n’était pas dans la société, ni française, ni québécoise. Elle s’adonnait à la littérature. Elle allait dans l’œuvre (…) était comme ça, une petite pépite rapportée». Page 432



    Elle menait une vie simple, sans trop de sorties; elle pouvait un jour avoir confessé une passion pour Virginia Woolf et la solitude créatrice de cette auteure; en tout cas

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 26 janvier 2020 20 h 25

    Un excellent texte, bravo

    Anne Hébert a longtemps vécu à Paris. Elle est revenue à la fin pour raison de... maladie.