Pour la sécurité des femmes

Depuis que j’ai commencé à évoluer dans le milieu féministe québécois, je n’ai vu aucune question déchirer autant les femmes que les enjeux liés à l’industrie du sexe et à l’exploitation sexuelle. Ça se comprend. Après tout, il est question de la sécurité des personnes et de la sauvegarde de leur dignité, dans ce qu’elles ont de plus intime. Les lois qui touchent à ces réalités sont adoptées par des élus qui n’ont aucune expérience personnelle de ce dont il est pourtant question. Et pour plusieurs femmes et pour leurs proches, ces décisions politiques peuvent être une question carrément de vie ou de mort.

À la Commission spéciale sur l’exploitation sexuelle des mineurs créée par l’Assemblée nationale, les émotions sont à fleur de peau. On y partage l’histoire de jeunes filles qui ont vécu des violences inouïes. Comment rester insensibles face à de tels récits et à la douleur des familles ?

Devant de telles épreuves et de tels traumas, il est tout à fait humain — et louable — pour les survivantes, leurs proches et les intervenants de souhaiter que personne d’autre n’ait à vivre des violences similaires. Le hic, c’est que le trauma amène le cerveau humain à être en constant état d’alerte et à percevoir partout des dangers. Lorsqu’on laisse la douleur guider seule tous ses raisonnements, ses analyses et ses réactions, on peut en venir à tomber dans une vision manichéenne de la réalité et remplacer une évaluation complexe des enjeux sociaux en cause par des jugements absolutistes. Et même si ça règle peu de choses, en somme.

À partir, donc, de la révolte devant la violence sexuelle subie par de jeunes filles mineures, on croit pouvoir conclure au meilleur plan d’action pour l’industrie du sexe dans son ensemble et comprendre la situation de toutes les prostituées, peu importe leur âge, leur situation et leur parcours de vie. D’un côté, il y a les victimes, et de l’autre, les vautours. Ce serait simple comme ça. Partout. Tout le temps. Et on souhaite envoyer la police, tels des superhéros de Marvel, chasser les vautours. On serait pourtant bien en peine de faire la démonstration que la criminalisation, l’incarcération et la multiplication des opérations policières ont jamais été la solution idéale pour endiguer les problèmes sociaux complexes posant un risque pour la vie des plus vulnérables.

Depuis des décennies, des femmes dans l’industrie du sexe expliquent que la criminalisation des clients les met en danger. Elles racontent comment un client qui se sent potentiellement traqué par la police les amène dans des endroits reculés, où il y a peu de témoins, et donc peu de protection. Quand les « superhéros » s’en mêlent, on ferme les salons de massage, les maisons closes, on empêche l’accès aux hôtels, bref, à tous les lieux dans lesquels les femmes peuvent exercer un plus grand contrôle de leur sécurité. Nos lois menacent régulièrement ces mêmes femmes d’être évincées de leur logement. Elles empêchent aussi celles qu’on persiste à voir en bloc comme des victimes absolues d’avoir accès aux mêmes outils qui ont permis d’améliorer la sécurité au travail dans tant d’autres milieux. Négocier ses conditions par un intermédiaire, s’organiser en groupe ou utiliser la technologie pour trier les clients revient bien souvent, au sens de la loi, à faire de la promotion des services, bref, à être un pimp. Les mesures mises en place pour contrer la méchanceté des vautours ont plutôt pour effet de désarmer celles qu’on veut protéger.

On se défend de vouloir stigmatiser les femmes et de viser seulement les clients… Comme si la guerre aux dealers n’avait jamais mis en danger les simples usagers. On dénonce les risques de violence élevés pour les femmes qui sont dans l’industrie du sexe tout en créant un environnement légal qui décourage précisément ces femmes de porter plainte à la police. Les véritables vautours le savent, ce qui fait des prostituées des cibles encore plus faciles. Lorsque des travailleuses du sexe sont agressées, les juges sont encore nombreux à prendre en compte leur occupation pour douter qu’il y ait bien eu viol ou qu’il s’agissait là d’un viol « grave ». La stigmatisation de la prostitution nuit à l’obtention de justice et perpétue les risques de violence dont on croit ces vautours seuls responsables. Pourtant, on continue de croire que de répéter à qui mieux mieux qu’il est mal d’échanger des services sexuels pour de l’argent peut contribuer à protéger les filles.

Ces réalités ont amené des organisations comme Amnistie internationale, l’Organisation mondiale de la santé, ONU Femmes, ONUSIDA, l’Organisation internationale du travail, la Global Alliance Against Trafficking in Women, les Global Network of Sex Work Projects, la Commission mondiale sur le VIH et le droit, Human Rights Watch, les Open Society Foundations et Anti-Slavery International à appuyer les groupes qui demandent depuis longtemps la dépénalisation du travail du sexe. Ce qu’il est tout à fait possible et nécessaire de faire tout en protégeant les mineures de l’exploitation sexuelle et en menant une lutte contre le trafic humain.

Mais l’écoute et la nuance sont-elles encore possibles ?

 


 
15 commentaires
  • Serge Lamarche - Abonné 23 janvier 2020 04 h 13

    Elles ne veulent pas en sortir

    Ce qui semble évident à la lecture de cet article est que les prostituées ne sont pas vraiment intéressées à arrêter ce travail. Ce qu'elles veulent, c'est de meilleures conditions de travail, mieux payées, mieux protégées. Elles devraient donc se syndiquer et tout irait bien.

    Pour ce qui est de la police, c'est ridicule. Ils sont eux-mêmes clients. Même qu'ils font des pressions pour avoir des rabais sur le tarif courant, non?

    Ce qu'il faudrait, c'est de la prévention. Que fait la famille? Les amis?
    Sont-elles incapables de finir le secondaire? C'est dur à croire. C'est d'une grande facilité, le secondaire.

  • André Joyal - Inscrit 23 janvier 2020 08 h 16

    Ya du monde à messe!

    «...des organisations comme Amnistie internationale, l’Organisation mondiale de la santé, ONU Femmes, ONUSIDA, l’Organisation internationale du travail, la Global Alliance Against Trafficking in Women, les Global Network of Sex Work Projects, la Commission mondiale sur le VIH et le droit, Human Rights Watch, les Open Society Foundations et Anti-Slavery International à appuyer les groupes qui demandent depuis longtemps la dépénalisation du travail du sexe.»

    Ça fait du monde à messe, comment se fait-il qu'en Suède on pénalise depuis 20 ans sous l'oeil consentant des féministes de partout? Un texte qui fait - une foi n'est pas coutume avec cette chroniqueuse -, réfléchir. Je serais curieux de savoir ce qu'en pense la chroniqueuse du mercredi...

    • Anne-Marie Bilodeau - Abonné 23 janvier 2020 11 h 53

      Le Code criminel criminalise selon.le modèle nordique, proxénètes et clients.

  • Serge Grenier - Inscrit 23 janvier 2020 09 h 25

    Médiocratie

    « Les médiocres ont pris le pouvoir. »
    - Alain Denault

  • Anne-Marie Bilodeau - Abonné 23 janvier 2020 10 h 50

    Aider les femmes à s'en sortir

    Il faut aider ces femmes à sortir de cette exploitation sexuelle dont l'industrie est dirigée par le crime organisé. Plusieurs survivantes peuvent en témoigner ainsi que la CLES. ( Concernations des luttes contre l'exploitation sexuelle)

  • Maryse Pellerin - Inscrite 23 janvier 2020 11 h 10

    Un mal nécessaire?

    Madame,

    Vous omettez, hélas, d'énumérer tous les organismes et pays qui ont adopté une position contraire à la vôtre, à savoir la criminalisation du client et la mise en place de conditions sociales propices à l'élimination progressive de la prostitution.

    Tant que la société considérera comme un mal nécessaire la prostitution, on ne fera qu'aménager de meilleures "conditions" pour satisfaire les besoins des clients pour qui le corps des femmes (et des garçons) n'est qu'une marchandise comme une autre.

    Voyez vous, il y a une autre loi que la loi du marché. Certaines féministes devraient méditer là-dessus.