Odeur de scandale

Jean Charest ne s’attendait sûrement pas à être accueilli en héros par les militants du Parti conservateur du Canada, qui s’apprêtent à élire un nouveau chef. Dès que l’ancien premier ministre libéral du Québec a manifesté son intérêt pour le poste que quittera Andrew Scheer en juin, il a dû faire face à une levée de boucliers de la part de ceux pour qui il ne serait pas un « vrai » conservateur. Même s’il a siégé dans les gouvernements de l’ancien premier ministre progressiste-conservateur de Brian Mulroney et qu’il a mené ce même parti pendant quatre ans dans les années 1990, M. Charest a quitté ses rangs bien avant sa fusion avec l’Alliance canadienne. Le résultat de ce mariage, le PCC, ne ressemble guère au parti fédéral que M. Charest a quitté en 1998.

M. Scheer a pris les rênes du PCC en 2017. Mais il n’a jamais pu sortir de l’ombre de l’ancien premier ministre Stephen Harper. Dans l’esprit de beaucoup de militants conservateurs, ce dernier demeure le père fondateur du parti et celui qui incarne le mieux sa philosophie. L’idée de voir M. Charest succéder à M. Scheer horripile nombre de conservateurs fidèles à M. Harper. Ils ont peur que le PCC devienne un clone du Parti libéral du Canada.

Qu’en pense M. Harper lui-même ? Selon le magazine Maclean’s, la démission cette semaine de M. Harper du conseil d’administration du fonds du Parti conservateur du Canada aurait découlé de son désir de participer activement à la course à la chefferie du PCC en bloquant la route à M. Charest. Toujours selon le magazine torontois, M. Harper n’aurait pas encore digéré la décision de M. Charest, lorsque ce dernier luttait pour sa propre réélection en 2007, de se servir d’une augmentation des paiements de péréquation afin de baisser les impôts des Québécois. M. Charest avait plaidé pour une hausse des paiements de transferts fédéraux en invoquant le « déséquilibre fiscal » entre les deux ordres de gouvernement. Il disait avoir besoin des transferts additionnels pour financer les services aux citoyens sous sa gouverne, comme la santé et l’éducation. M. Harper se serait senti floué.

C’est ainsi qu’a commencé la guerre froide entre les deux hommes qui, semblerait-il, dure encore. Il ne serait guère étonnant, donc, que M. Harper ne soit pas chaud à l’idée de voir M. Charest lui succéder à la tête du PCC. Mais de là à suggérer qu’un ancien premier ministre fédéral parte en croisade pour nuire à la candidature de M. Charest, il y a une marge. M. Harper sait très bien que cela diviserait un parti dont l’unité demeure fragile. Il sait aussi que le PCC ne regagnera pas le pouvoir dans un avenir rapproché sans regagner d’abord le coeur des Ontariens qui habitent en région urbaine et qui boudent le parti depuis 2015. Cela passe par une plateforme plus centriste que celle que le PCC a présentée lors des élections de 2019.

M. Charest n’est pas le seul candidat (pour l’instant, hypothétique) à la chefferie du PCC qui serait en mesure d’entreprendre un tel virage. L’ancien ministre Peter MacKay, qui vient de publier un gazouillis annonçant son entrée prochaine dans la course, partage la même philosophie centriste que M. Charest. Il a d’ailleurs succédé à M. Charest comme chef de l’ancien Parti progressiste-conservateur jusqu’à sa fusion avec l’Alliance canadienne en 2003. À moins que l’ancienne cheffe intérimaire du PCC, Rona Ambrose, décide de se présenter, M. MacKay serait favori contre M. Charest et les députés Pierre Poilievre, Erin O’Toole et Marilyn Gladu.

M. Charest ne se laisserait sûrement pas intimider par une telle liste de rivaux. Son principal rival, s’il décide de se lancer dans cette course, serait plutôt… son propre passé politique. Une odeur de possible scandale l’entoure toujours, comme le rappelle la publication cette semaine des documents policiers dans le cadre de l’enquête Mâchurer sur le financement du Parti libéral du Québec à l’époque où M. Charest était son chef. Rien dans ces documents n’établit un lien direct entre M. Charest et de prétendus stratagèmes de financement illégaux. Mais jusqu’à ce qu’il soit formellement blanchi par l’Unité permanente anticorruption, M. Charest est handicapé par les soupçons qui pèsent contre lui. Si l’UPAC ne met pas bientôt fin à son enquête, comme l’a d’ailleurs réclamé vendredi l’avocat de M. Charest, son rêve si longtemps nourri de devenir un jour premier ministre du Canada pourrait s’évaporer une fois pour toutes.

2 commentaires
  • Denis Paquette - Abonné 18 janvier 2020 06 h 58

    chaque société n'a-t-elle pas ses regles respectées ou pas

    le fait d'appartenir au barreau ne le protege-t-il pas a la pluparts des allégations, , notre société n'est elle pas fait ainsi, n'est ce pas, le type de société que nous nous sommes donnée

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 18 janvier 2020 07 h 37

    Le chroniqueur écrit :

    « À moins que l’ancienne cheffe intérimaire du PCC, Rona Ambrose, décide de se présenter... »

    Mme Ambrose a annoncé mardi ou mercredi qu'elle ne sera pas de la course :
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