Nos précieux gardiens du savoir méritent mieux

Je suis en ce moment, par plaisir, un cours d’histoire des mathématiques. Nous en sommes au géant Leonhard Euler (1707-1783). J’ai appris ceci.Il y avait dans une ville sept ponts et les habitants tentaient, sans succès, de faire un parcours qui leur ferait traverser chacun d’entre eux une seule fois. On confia le problème à Euler, qui prouva que la chose était impossible avec cette configuration des ponts. Il avait pris du plaisir à ce travail, reçu comme une simple énigme sans application pratique : mais ce n’était pas vraiment des mathématiques, pensait-il…


 
 

Vous le savez : la négociation du contrat de travail des enseignantes et enseignants est lancée. Je partage de tout coeur leur demande d’une reconnaissance de leur expertise, d’une bonification de leur rémunération et de leurs conditions de travail, et je suis, comme eux, bien déçu des offres gouvernementales, notamment sur le plan des salaires, qui sont les plus bas au pays. Tout cela, faut-il le rappeler, dans un contexte de surplus budgétaires et où se conjuguent désertion de la profession et pénurie d’enseignants.

Toutefois, je ne veux pas entrer ici dans ces considérations. Je souhaite plutôt me risquer à aborder un élément trop peu souvent nommé dans tout ce dossier, un élément qui me semble être le premier de tous ceux qu’on doit invoquer pour rappeler l’importance que nous devrions, par tous les moyens possibles, accorder et reconnaître aux personnes qui enseignent.

Il s’agit bien entendu du fait qu’ils sont les dépositaires et les transmetteurs de savoirs retenus d’abord, non pour leur utilité, leur rentabilité ou les avantages économiques qu’ils peuvent procurer, mais en quelque sorte pour eux-mêmes.

Valeur intrinsèque / valeur instrumentale

Cette distinction que je viens de faire est souvent formulée en termes de valeur intrinsèque et de valeur instrumentale. Cette dernière a la cote.

On pense en effet souvent à l’éducation et au savoir qu’elle transmet en plaçant très haut sa rentabilité économique ; il existe même une théorie très influente, appelée théorie du capital humain, pour laquelle l’éducation est un investissement dont on peut mesurer la rentabilité et qu’on peut privilégier ou non selon les cas. Nos filières d’élite, nos écoles privées, nos investissements collectifs en éducation existent en partie en réponse à une préoccupation de cet ordre et certaines accentuent en outre les inégalités qui tendent à se reproduire par elles.

Toutefois, cette distinction entre valeur intrinsèque et valeur instrumentale (qu’il ne faut pas non plus négliger), utile et pertinente, occulte aussi, me semble-t-il, les précieuses retombées positives, tant pour l’individu que pour la collectivité, de ces savoirs à valeur intrinsèque. Qu’on y pense.

S’agissant de l’individu, ces précieux savoirs acquis sont, on peut l’espérer, vivants en la personne à qui ils ont été transmis et l’ont transformée. Ils ont enrichi sa vision du monde et sa vie elle-même. Des plaisirs, des joies, des émotions, des bonheurs qu’elle n’aurait sans doute pas connus font désormais partie des nombreuses options qui lui sont accessibles.

S’agissant de la collectivité, nous gagnons tous à ce que chacun soit plus savant, plus apte, grâce aux savoirs acquis, à exercer lucidement son rôle de citoyen.

Et puisque tout le monde ne peut être chef d’orchestre, ingénieur, médecin, journaliste ou cuisinier, chacun bénéficie de ce que les passions qui conduisent à ces professions ont été éveillées, nourries à l’école.

Entrez dans une salle de classe

Voyez cette enseignante qui parle passionnément de la beauté d’une démonstration mathématique ; voyez cet enseignant qui explique le génie de Prévert derrière l’apparente simplicité de tel poème ; voyez cette autre qui raconte, comme si on y était, la vie quotidienne des premiers colons ; et cet autre encore qui éblouit en expliquant les effets sur nous de la gravité : une passion pour les sciences est peut-être en train de naître dans le fond de la classe. Voyez tout cela, et tant d’autres choses semblables.

Voilà d’abord et avant tout pourquoi il faut soigner, aimer, respecter nos enseignants. Parce qu’ils sont détenteurs et transmetteurs de savoirs retenus pour leur valeur intrinsèque, parce qu’ils sont le canal privilégié par lequel ceux-ci ont des retombées sur nous tous et parce qu’ils font tout cela dans ce lieu infiniment précieux parce qu’il est un des rares dévolus à cette mission : l’école, ce temple laïque.

Cela dit, je m’en voudrais de ne pas rappeler deux choses importantes.

La première est que nous manquons parfois, à l’intérieur même du monde de l’éducation, à ce devoir de respect. On le fait par exemple quand on ne donne pas aux futurs maîtres cette formation fondée sur les meilleures connaissances et la plus haute culture à laquelle ils ont droit.

On ne l’a pas fait non plus quand, pour notre plus grand malheur, on a retiré un accès plus rapide à l’enseignement secondaire aux détenteurs d’un diplôme universitaire dans une discipline pertinente.

Cependant, je ne m’étendrai pas sur ce sujet. Car je m’en voudrais de ne pas aussi rappeler que les valeurs instrumentales ne sont pas toujours là où on les attend et qu’elles naissent bien souvent de la poursuite, pour eux-mêmes, des savoirs et de la vérité.

Un exemple ? Le génial Euler se trompait : sa résolution du problème des ponts inaugurait une branche des mathématiques — aujourd’hui appelée théorie des graphes.

Et celle-ci a de nombreuses et extraordinaires applications, notamment en informatique et en télécommunications.


 
13 commentaires
  • Pierre Rousseau - Abonné 18 janvier 2020 08 h 44

    L'enseignant souvent le reflet de la société

    Vous écrivez « qu’ils [les enseignants] sont détenteurs et transmetteurs de savoirs retenus pour leur valeur intrinsèque ». Or, il est notoire que l'on enseigne le point de vue de la société dominante et ses valeurs. L'éducation peut facilement devenir un instrument de propagande et d'endoctrinement selon les régimes en place.

    Par exemple, au Québec, on a enseigné pendant des décennies que les peuples autochtones étaient nos ennemis alors qu'il n'y a rien de plus faux mais cela représentait la vision ethnocentrique de notre société. On se croit plus évolués maintenant, probablement avec raison, mais l'éducation garde toujours une vision ethnocentrique de la société. D'ailleurs la grande majorité des Québécois connaissent bien mal les peuples autochtones d'ici, en raison de l'échec du système éducatif.

    L'enseignant n'est pas responsable des directives venant des autorités gouvernementales et j'ai été témoin dans ma jeunesse d'enseignants qui donnaient l'heure juste malgré le curriculum du ministère. Faudrait voir comment, en tant que société, ou pourrait avoir une éducation véritablement fondée sur des valeurs intrinsèques, des valeurs universelles.

    • Cyril Dionne - Abonné 18 janvier 2020 16 h 42

      Oui, les enseignants sont le reflet de la société et la plupart des universitaires ne veulent plus se diriger dans cette vocation. En tout cas, ceux qui ont les qualités nécessaires pour faire une différence. En cette ère d’enfants rois et de parents rois, enseigner n’a plus la cote qu’elle avait hier et cela n’a rien à voir avec le salaire, mais plutôt avec les conditions de travail.

      En passant, je n’ai jamais pensé que les Autochtones étaient nos ennemis. Jamais. En plus, j’ai enseigné dans ces milieux et cela fait pitié. La plupart accusaient un retard académique de deux ou trois années scolaires et pourtant ils fonctionnaient dans la même classe que les enfants blancs. Ce sont les différences culturelles qui empêchent l’émancipation des Autochtones de prendre leur essor et de poser leur marque sur le monde. Vous savez, penser qu’on peut aller à l’école seulement trois jours par semaine et raisonner que tout va bien, eh bien, on ne cherche pas midi à quatorze heures.

      Ceci dit, quelle est la dichotomie entre la valeur intrinsèque et la valeur instrumentale? C’est par les valeurs instrumentales qu’on acquiert les valeurs intrinsèques. Pardieu, la science et les mathématiques ne sont pas basées sur les valeurs intrinsèques, mais plutôt sur les données empiriques qui sont vérifiables par des pairs et reproductibles. Difficile à faire avec seulement les valeurs intrinsèques. Pardieu, ce forum n’existerait pas sans les valeurs instrumentales.

      Il y un autre exemple à la saveur du mathématicien Leonhard Euler. Le calcul booléen fut inventé par George Boole en 1854. Pourtant à l’époque, personne n’y voyait aucune utilité avec ces algorithmes tout comme pour son auteur. Pour lui, il s’agissait d’un exercice de logique, vue en termes de variables, d'opérateurs et de fonctions. Un jeu de mathématicien quoi! Enfin, cette nouvelle algèbre est la base même de la révolution électronique et informatique. L’invention du transistor était la pièce manquante.

  • Irène Doiron Et M. Pierre Leyraud - Abonnée 18 janvier 2020 08 h 48

    Une vue un peu idyllique ?

    Quand on lit :"Il s’agit bien entendu du fait qu’ils sont les dépositaires et les transmetteurs de savoirs retenus d’abord, non pour leur utilité, leur rentabilité ou les avantages économiques qu’ils peuvent procurer, mais en quelque sorte pour eux-mêmes." on se dit , "si cela pouvait-être vrai !". N Baillargeon présente là une vue idyllique de ce que sont "les savoirs retenus" car, outre le fait qu'il oblitère complétement le fait qu'il y a toujours des savoirs "intrinsèques" en compétition, du coup, il ne parle pas des raisons pour lesquelles les savoirs "intinsèques" retenus sont retenus et sont aussi les savoirs "intrinsèques" dominants. Cette situation traduit le fait que dès leurs constitutions, les savoirs "intrinsèques" et à plus fortes raison leurs versions instrumentales, n'échappent pas aux déterminations à l'oeuvre dans les sociétés. Cela est facilement visible dans le cas des sciences sociales mais c'est aussi présent dans les sciences de la nature.

    Pierre Leyraud

  • Pierre Grandchamp - Abonné 18 janvier 2020 09 h 17

    Désertion de la profession et pénurie d’enseignants

    Selon la philosophe Hanna Arendt, notre société vit une crise de la tradition, d’abord; suivie d’une crise de l’autorité. « Au moment où la tradition ne structure plus notre monde ».

    La famille........En l’espace d’une cinquantaine d’années, plusieurs choses ont sauté autour de l’école et dans l’école. L’une d’elles : la famille. Au Québec, plus du quart des familles sont monoparentales dont 80% sont dirigées par des femmes. On dit que c’est la cellule familiale la plus précaire en fonction des revenus. https://www.clinique-psychologues-montreal.ca/problematique.php?prob_id=35

    Récemment, Christian Rioux écrivait, dans ces pages : « À la faveur de ce qu’on a appelé la « pensée 68 », toute norme, toute contrainte, surtout sexuelle, était considérée comme une servitude inacceptable. De la même manière, on applaudissait à l’éclatement de la famille, oubliant par le fait même que, malgré ses défauts, elle fut toujours la première protection des enfants, »

    L’autorité..........Anne-Marie Demers, enseignante au privé, dans son essai:"Parents essoufflés, enseignants épuisés. Les répercussions sociales d'une éducation trop permissive" .Les ex enfants-rois devenus maintenant parents-rois.

    « Depuis cinq ans, le nombre de signalements à la Direction de la protection de la jeunesse (DPJ) a bondi de 27 %, passant de 82 900 en 2013-2014 à 105 600 l’an dernier. » https://www.lapresse.ca/actualites/201909/25/01-5242753-la-dpj-franchit-le-cap-des-100-000-signalements.php

    Si trop de jeunes profs quittent, si trop peu de cégepiens( qui viennent de passer par le système) sont attirés par l'enseignement, c'est peut-être pcq la tâche est devenue trop lourde, aujourd'hui???? Bien d'accord, cependant, que des meilleures conditions de travail pourraient aider....

    • Pierre Grandchamp - Abonné 18 janvier 2020 12 h 32

      Je me permets d'ajouter un autre élément.On ne refait pas l'Histoire; on la raconte. Auparavant, l'école était confessionnelle; il y avait un enseignement religieux ou moral qui transmettait certaines valeurs. Il y avait un cadre, avec lequel on peut être d'accord ou pas; mais, il y en avait un.

      Personnellement, je pense que si l'école privée a pris de l'ampleur, jusqu'à tout récemment, c'est justement pcq certains parents se sentent perdus: ils veulent UN CADRE! Le public a développé des concentrations pour essayer de contrer cela. Alors imaginez que vous êtes prof au public, dans une classe*ordinaire* comptant un bon nombre d'enfants aux prises avec des difficultés d'adaptation ou d'apprentissage; et cela,dans une école d'un milieu défavorisé!

      Quelqu'un me racontait récemment:"J'ai envoyé mes 4 enfants au public, il y a 35 ans. Mais, aujourd'hui, je les enverrais au privé".

  • Irène Doiron Et M. Pierre Leyraud - Abonnée 18 janvier 2020 10 h 03

    Les savoirs seraient-ils en prison ?

    Dans mon autre commentaire, j'ai oublié d'écrire que je ne trouvais pas spécialement bien choisi le titre de l'article "Nos précieux gardiens du savoir méritent mieux ". Il est difficile de ne pas associer le mot gardien avec le mot prison. Mais surtout on peut se poser la question: nos savoirs ont-ils besoin de gardiens ? Contrairement aux religions nos savoirs ne reposent-ils pas sur des dogmes mais sur des principes toujours révisables ? Ce qui caratérise nos savoirs n"est-ce pas justement la liberté de penser et l'ouverture d"esprit ?

    Pierre Leyraud

  • Nadia Alexan - Abonnée 18 janvier 2020 10 h 28

    «L'éducation est l'arme la plus puissante qu'on puisse utiliser pour changer le monde». Nelson Mandela

    Merci, monsieur Baillargeon, de nous rappeler le vrai but de l'éducation, le savoir, une valeur intrinsèque qui transforme l'être humain d'un état d'ignorance, au bonheur de la compréhension de la société dans laquelle il vit. C'est par la lecture, l'histoire, la littérature et les sciences que l'on puisse comprendre et s'ouvrir aux phénomènes de l'univers.
    J'ajouterais que le savoir nous aide aussi à acquérir les connaissances nécessaires pour faire la différence entre les faits et la démagogie. Le savoir nous aide aussi a lutter contre l'égoïsme et la cupidité, pour une société juste et égalitaire.