On peut bien punir

On jurerait qu’il le fait exprès, qu’il s’agit d’une mise en scène. Harvey Weinstein sortant de sa voiture, montant les marches du tribunal, courbé au-dessus de sa marchette aux pattes fichées dans des balles de tennis éventrées. Son avocate, Donna Rotunno, est droite comme un i à ses côtés. Même l’escorte policière semble avoir du mal à y croire. Weinstein, donc, joue la carte de la pitié, maintenant qu’il lui faut réapparaître en public pour son procès.

Oh, n’allons pas croire que c’est un hasard. Bien sûr, on imagine aisément que sa santé ait été mise à l’épreuve durant la dernière année et demie. Mais on sait aussi que l’image compte — et qui ne le sait mieux que ce magnat déchu ayant sévi pendant des décennies dans un univers où rien ne compte plus, justement, que l’image. Bien sûr qu’il le sait. Il le savait aussi en accordant, en décembre, une entrevue à un tabloïd, un soluté bien visible planté dans le bras, dans laquelle il se désole que son travail, l’oeuvre de sa vie, ait ainsi été effacé. Lui, grand allié des femmes, aujourd’hui victime d’un vaste complot, plaidait-il.

Oui, regarder Weinstein s’avancer avec sa marchette vers les portes du tribunal a quelque chose de stupéfiant. Parce qu’évidemment, on refuse d’y croire, mais on finit par y croire un peu, malgré nous. On voit l’homme malade et amaigri et on oublie, pour une fraction de seconde, le prédateur allégué. On oublie son ton menaçant et sa manipulation écoeurante, captés en 2015 par la mannequin Ambra Battilana Gutierrez, après qu’elle eut porté plainte contre Weinstein pour attouchements. Il faut écouter ces enregistrements, que le New York Times rediffusait ces jours-ci dans son balado quotidien, et regarder en même temps la procession de Weinstein vers le tribunal.

Beaucoup de choses, me semble-t-il, se révèlent dans l’écart abyssal entre l’image de cet homme pitoyable à la marchette et l’ogre qu’on entend sur les enregistrements. On devine sa maîtrise totale des illusions, sa capacité à oeuvrer entre la transparence totale — se cachait-il vraiment pour agir ? — et la dissimulation absolue, toujours dans un même geste. Un jeu perpétuel d’ombres et de pouvoir, qui opère à travers l’image et le discours ; et qui opère d’ailleurs avec une efficacité telle que, des 80 femmes ayant porté plainte contre Weinstein, on peine à en trouver deux pour l’affronter en justice.

Personne pourtant ne doute que ces femmes puissent dire la vérité. Mais puisque les faits qu’elles rapportent ont été normalisés par tous, par déni ou par intérêt, y compris par les victimes elles-mêmes — il faut bien survivre —, la preuve se désagrège entre les mains des procureurs. Weinstein apparaît donc triste, pathétique, mais toujours insaisissable, même par la griffe de la loi. Voilà peut-être ce qui confère tant de pouvoir à ces hommes : il est difficile d’associer soudain au crime des gestes qui hier encore étaient tolérés, accueillis avec indifférence ou dérision, et d’exiger que leur auteur soit sanctionné. Condamner, punir, dans les circonstances, suppose un aveu de complicité. La complicité d’individus, bien sûr, mais pas seulement : celle d’une société tout entière qui cultive sa complaisance, souvent dans une bonne humeur effrayante.

L’écrivain et traducteur André Markowicz, qui a notamment traduit Dostoïevski, écrivait sur sa page Facebook que c’est cette bonne humeur qui est la plus frappante dans l’extrait de l’émission Apostrophes relayé ces jours-ci, où l’on voit Denise Bombardier, que la France semble désormais voir comme une icône féministe et une intellectuelle de combat (note à nos alliées outremer : non), tenir tête à l’écrivain Gabriel Matzneff. L’animateur et les invités ont tous l’air, sauf Bombardier, si contents d’être eux-mêmes et d’être entre eux, remarquait en gros Markowicz — surtout Matzneff, bien sûr, qui devait en effet beaucoup jouir de n’avoir à se cacher de rien, au nom de la littérature.

Mais voilà que, dans la foulée de la parution du livre de Vanessa Springora, Gabriel Matzneff est cité à comparaître devant le Tribunal correctionnel de Paris, pour « apologie de crime » et « provocation à commettre des délits et des crimes ». Gallimard a retiré ses journaux de la circulation. Chez nous, la Grande Bibliothèque a banni ses livres de son fonds. La bonne humeur fait place à la panique et à la contrition : allez, vite, il faut cacher, brûler, effacer la négligence passée. Mais cet accès de remords paraît bien opportuniste, et il me semble périlleux de se venger sur la littérature lorsque certains s’en servent comme alibi.

C’est un peu la même chose dans le cas de Weinstein : on rêve aujourd’hui de le voir en prison. Bien sûr. Mais quel est cet empressement à déléguer à l’institution pénale l’entière responsabilité de sanctionner ce que la société continue à tolérer ? On peut bien brûler les livres et envoyer des gens en prison, en faisant comme si ces « choses-là » ne s’enracinaient pas aussi dans les rapports sociaux eux-mêmes ; comme s’il suffisait de couper et de cacher ce qui dépasse. Mais quelle justice sert-on lorsqu’on substitue bêtement la punition et l’effacement à la complaisance et au déni ?

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