Gin, clémentines et patriarcat

La comédienne Charlize Theron incarne avec brio une animatrice de Fox News dans «Bombshell», un film qui porte davantage sur le patriarcat que sur le harcèlement sexuel. L’ère du silence et de la complaisance est terminée.
Photo: Métropole Films La comédienne Charlize Theron incarne avec brio une animatrice de Fox News dans «Bombshell», un film qui porte davantage sur le patriarcat que sur le harcèlement sexuel. L’ère du silence et de la complaisance est terminée.

Tu le prends comment, ton gin ? Tonic ? Glaçons ?

— Juste glaçons. Moi, je mets des canneberges fraîches dans les miens. Ça fait joli. Un petit clitoris emprisonné dans le cristal.

— Je faisais ça avant… Je ne fais plus rien. J’ai lâché prise sur la canneberge. Mais pas sur le clitoris…

— Hahaha ! Tchin ! Aux clitoris !

— Tiens, on va se mettre des clémentines, ça sera très joli. La clémentine est devenue un fruit banal et sous-estimé. Goûte une clémentine les yeux fermés quand tu as soif. C’est un kaléidoscope de saveurs. Dire que mes grands-parents gaspésiens recevaient une orange à Noël et qu’ils en mangeaient un demi-quartier par jour pour la faire durer…

— Et ils prenaient leur gros gin sec.

— En plein ça, du De Kuyper. Pas du pink gin à la rose et à l’hibiscus cueilli par des vierges au teint laiteux avant la première rosée de la lune rousse. Non ! Du genièvre, ma Geneviève, un Ave Maria, pis de l’alcool.

Cette honte sert des intérêts qui sont ceux des hommes en tant que classe, mais pas ceux des hommes en tant qu’individus

 

— Pis les marins braillaient pas. Juste quand ils étaient seuls sur une île déserte.

— Ouain… C’est encore un peu vrai, ça. Sauf pour ceux qui ont fait des thérapies dans le désert avec Guy Corneau. Maudit qu’il y a de la résistance sur la planète mec.

— Montrer leur vulnérabilité, hein ? Comme si on l’était pas tous, vulnérables. Comme si on n’avait pas tous peur.

— Mais oui. Dévoiler leurs faiblesses, leurs failles, leurs doutes. S’ils savaient comme ils sont beaux quand ils lâchent le mythe d’Atlas, quand on les voit pleurer. On les admire encore plus d’aller braver la tempête le lendemain.

— Le mythe du Viking. Fuck that. On veut juste qu’ils sachent aimer. Et être aimés. Baisser la grand-voile et chanter des chansons de marins.

— Dernière phrase de mon père avant de se foutre en l’air : ce qui compte, c’est aimer et être aimé. Ça lui a pris une vie à comprendre ça. Le temps d’apprendre à vivre, il est déjà trop tard. Il avait raison, Aragon. Au lieu d’aimer, le plus souvent, ils sont égoïstes, ils érigent des barricades.

— Ils le savent même pas, Jo.

— Non. C’est bien ça, le problème. Ma psy dit que l’empathie fait souvent défaut dans le programme masculin. Que c’est à travailler.

— On fait le travail à leur place, hostie ! On n’en peut plus !

Le patriarcat contagieux

— C’est la faute au patriarcat.

— Ah oui, hein ? ! Le boys’ club

— Je lis un essai de Carol Gilligan, psychologue, philosophe et féministe américaine, sur ce sujet-là, Pourquoi le patriarcat ?. Passionnant ! Nous sommes tous et toutes assujettis au modèle. C’est une culture fondée sur la binarité et la hiérarchie des genres. Les hommes en souffrent autant que nous ; sauf qu’eux, ça paye leur Tesla.

— Toi Jane, moi Tarzan !

— Oui. En gros, il y a des compétences masculines et féminines. Les hommes sont hissés au rang supérieur et il y a une scission entre l’individu et le collectif. Rien de nouveau, tu me diras. Mais on voit où ça nous mène. On rame tous.

— Direct dans le clos. Bonjour Harvey ! Bonjour Gilbert !

— Oui, tu iras voir Bombshell avec Nicole Kindman et Charlize Theron. C’est pas un film sur le #MeToo ou les agressions sexuelles. Non ! C’est un portrait éblouissant du patriarcat. Chirurgical ! Le boys’ club en goguette et les filles qui doivent se taire juchées sur leurs pompes de pute en prime time. Jusqu’à ce qu’elles parlent… Et c’est une histoire vraie. Une autre. Le patron libidineux de Fox News qui tombe de haut.

Le sacrifice de l’amour est la marque de fabrique typique du patriarcat

— Y en a qui tremblent en ce moment, je te le dis.

— Oui, le patriarcat a le parkinson. On a enseigné aux hommes (et ils enregistrent le message dès leur arrivée au primaire, selon Pourquoi le patriarcat ?) à se dissocier. Et aux femmes à garder le silence. Les hommes sacrifient le relationnel au profit des « relations ».

— Si tu joues la game, ça va payer. Pis nous, on va ramasser les dégâts quand vous déraperez, les boys. En plus de faire la pute pour Fox News, on va jouer à la psy pour Les naufragés de l’amour.

— Le patriarcat les encourage à adopter des stratégies de détachement émotionnel et à faire montre d’une indépendance de façade. Les filles, en retour, se censurent pour ne pas dire ce qu’elles ressentent et ce qu’elles voient, sinon elles seront exclues du jeu. Nous sommes tous baisés au final.

— Passe-moi donc une autre clémentine avec la bouteille de pink gin.

S’attacher à sa laisse

— En fait, Jo, ils sont attachés à leur laisse. C’est comme si s’attacher à l’autre allait leur enlever leur liberté. C’est le contraire ! Plus tu donnes, plus tu t’abandonnes, plus tu te libères. Tous les grands mystiques savent ça. Ta supposée liberté individuelle devient ta prison.

— C’est tout le paradoxe de l’amour. Et l’homme en fuite provoque en général ce qu’il redoute le plus : être abandonné. Écoute ça ! « En se déconnectant du reste du monde — social et émotionnel —, ces individus “neutres”, piégés dans ce paysage affectif stérile, infligent aux autres — précisément par leur indifférence — ces expériences d’abandon et de rejet contre lesquelles eux-mêmes s’étaient employés à se protéger. » J’ai connu deux ou trois marins d’eau salée qui ont tout perdu parce qu’ils prenaient constamment le large.

— Désinvestir les rapports humains pour se protéger. On gagne quoi ?

— Ils sont en mode survie.Et certains versent dans les shooters, la violence ou les comportements toxiques. J’adore cette phrase du livre : « Les murs que j’avais érigés pour empêcher les gens de me quitter étaient aussi ceux qui les empêchaient de me connaître. » J’ai pensé à tellement d’hommes avec qui j’ai été en la lisant. Je ne les ai jamais « connus ». Tu t’en rends compte quand ça pète. Après.

— Quand on est dedans, on ne voit rien. Ni l’infidélité ni la part d’ombre. On peut pas tous les sauver, ma Josée. Des fois, faut juste renoncer. Beaucoup d’hommes perçoivent encore le champ des émotions comme miné ou comme une faillite. C’est bon pour les filles, les gais, pis les artistes. Ils ont honte de ressentir. Ils n’ont pas appris à nommer.

— Même les jeunes. Je le vois. C’est capotant. C’est transgénérationnel ET culturel.

— En se coupant intérieurement, ils peuvent se comporter en salauds. Et si nous rompons, ce n’est pas « eux » qu’on laisse. C’est un mécanisme de protection inadéquat, mais ça fonctionne.

— Parle-moi donc de ton marathon à Jérusalem. T’as pas peur ? Je veux dire, ça ne va pas toujours bien dans ce coin-là…

— J’ai moins peur des bombes que de ne jamais être aimée comme je le voudrais.

— Patriarcat, câlisse ! À l’amour comme à la guerre.

Adoré le film Bombshell (Scandale) de Jay Roach. Trois animatrices de Fox News incarnées avec brio par Nicole Kidman, Charlize Theron et Margot Robbie forment un trio féminin de victimes du patriarcat et des abus de pouvoir cautionnés par la loi du silence. Ce scandale sexuel de 2016 n’est pas sans rappeler celui qui entoure les procès Weinstein ou Rozon à l’heure actuelle (et je reparlerai de Matzneff). Comment on dit déjà ? Empowering, ou « stimulant ».

Appris dans l’émission Moteur de recherche animée par Matthieu Dugal qu’un palmarès « alternatif » des universités canadiennes existe. De nature sexuelle, celui-ci. Des étudiantes sont de plus en plus « subventionnées » par des sugar daddies, en augmentation de 44 % par rapport à l’année précédente.*

Aimé la vidéo Oh My Darling Clementine chantée par The Sweptaways. Un festival d’orange en pleine grisaille d’hiver

​*Une version précédente, qui indiquait que deux universités francophones s’ajoutent cette année, a été modifiée.

JOBLOG

Voici pourquoi

Dans leur essai Pourquoi le patriarcat ?, Carol Gilligan et Naomi Snider démontrent à quel point les ficelles du patriarcat nous ligotent de façon invisible, tant dans la sphère intime que dans la sphère professionnelle. « Le repli émotionnel était le rempart le plus puissant à l’abandon — feindre l’indifférence, la dernière corde à mon arc. » Il y est notamment question de la violence masculine et du silence féminin, deux sujets qui explosent depuis deux ans avec #MeToo. Quant à la femme, même si elle a rompu ses chaînes domestiques, « l’abnégation et la bienveillance autosacrificielle qu’on attendait d’elle l’ont suivie dans la sphère professionnelle — dans les salles de réunion, dans les couloirs des institutions politiques ». Celles-ci doivent se montrer conciliantes et séduisantes, bref mentir, pour parvenir à leurs fins. Ces attentes inconscientes (ou pas) envers les femmes se manifestent à des degrés divers, mais nous y sommes culturellement assujettis en général. Un peu répétitif comme bouquin, mais un tour d’horizon éclairant.

11 commentaires
  • Jean-Pierre Marcoux - Abonné 17 janvier 2020 08 h 21

    Attention aux généralisations

    Votre défoulement collectif exempt de nuances est haïssable.

    Les hommes que vous décrivez sont une infime minorité au sommet de la pyramide pendant que tous les autres, comme vous mesdames, travaillent courageusement à joindre les deux bouts ... et partagent leurs sentiments à leurs compagnes tant bien que mal.

    Certaines femmes partagent avec certains hommes cette aliénation de leurs émotions.

    C'est ensemble qu'on pourra se sortir de cette société de l'abus de pouvoir des puissants et puissantes de ce monde.

    Votre féminisme agressif, méprisant et abusif n'avance pas la cause pantoutte.

    • Marc Therrien - Abonné 17 janvier 2020 18 h 47

      Déjà que les femmes possèdent ce pouvoir ultime qui leur est exclusif de fabriquer la vie humaine et d'enfanter le monde, une omnipuissance immanente de décider de la suite du monde qui peut terrifier bien des hommes.

      Marc Therrien

  • Gaston Bourdages - Abonné 17 janvier 2020 10 h 48

    Misogynie et patriarcat ont-ils...

    ...certains liens ?
    Si oui, le psy. est peut-être bienvenu.
    «Y a du monde» qui en souffre.
    Souvent, l'auteur de ces deux comportements l'apprend à la dure. Parfois, à la très dure.
    Que d'histoires de vie derrière et dedans «mizogynie et patriarcat» !
    Sans prétention,
    Gaston Bourdages,
    Saint-Mathieu-de-Rioux.
    P.S. De me demander si j'ai des «choses» à régler, à régulariser, voire même à réparer avec «LA» femme ?

  • Annie Marchand - Inscrite 17 janvier 2020 12 h 35

    Je rêve d’une politique du temps libéré

    Beaucoup d'hommes se sentent interpellés par les dénonciations des violences sexuelles dans la foulée du mouvement #MeToo. Certains sont engagés envers les femmes, s'affichent même féministes. D'autres, en revanche, réagissent très mal à l'affirmation des femmes.

    Le patriarcat résiste et est fortement lié à notre histoire moderne. L'aboutissement du capitalisme patriarcal dans les formes que nous connaissons aujourd'hui engendre de la souffrance humaine d'une extrême teneur, à la fois chez les femmes et chez les hommes.

    Il semble que nous ne voulions pas admettre collectivement la force de ce système qui nous relie à plus de 200 ans d'histoire, qui fait peser sur nous à des degrés jamais atteints - malgré nos tentatives de protection sociale, d'affirmation individualiste et libertaire - une raison instrumentale qui ne va pas sans violence.

    Toutes nos forces vives, femmes et hommes, sont canalisées vers un seul but: travailler, gagner de l'argent pour vivre (ou survivre) afin de consommer produits et services, un cycle infernal qui va toujours plus loin dans la destruction des humanités et du vivant parce qu'il ne peut au final se reproduire. Voilà notre triste réalité même si nous essayons d'y échapper individuellement.

    Que faire? Nous avons de tout, du pire au moins pire, avec comme caractéristique commune un attachement aveugle à ce système qui pourrit de l'intérieur et qui nous pourrit l'existence! Dans nos critiques, il arrive que nous touchions à certains de ses embranchements mais rarement à ses sources. Nous recherchons des coupables: l'élite politique de fonction, le 1% des plus riches, les immigrants, les américains, les financiers, les hommes, les patrons, les femmes... Et si au-delà de l'arbre nous essayons de voir la forêt à laquelle nous appartenons?

    Je rêve d'une politique du temps libéré ayant pour but de travailler les consciences, d'identifier les réelles causes de cet effondrement sociétal et de prévoir l'avenir autrement.

    • Jean-Paul Gagnon - Abonné 17 janvier 2020 14 h 30

      Il fait lire l'incontournable essai de Mona Chollet:
      SORCIÈRES.
      La puissance invaincue des femmes
      " Inutile d'adhérer à WITCH.(Women's International Terrorist Conspiracy from Hell).
      Si vos êtes une femme et que vous osez regarder
      à l'intérieur de vous-même, alors vos êtes une sorcière.''

    • Marc Pelletier - Abonné 17 janvier 2020 17 h 56

      Merci Mme Annie Marchand de partager avec nous cette riche réflexion.

      Bravo, j'espère que votre rêve, " d'une polique du temps libéré ", se réalisera : vous le méritez et nous pourrions tous en profiter !

      Je souhaite que votre idée cheminera car notre société se dégrade alors qu'elle devrait progresser.

      Revenez-nous aussi souvent que possible : notre société a grandement besoin de personnes qui savent " rêver " aussi grand : vous avez trouvé une source pour nous resourcer !

      Grand merci !

  • Mathieu Lacoste - Inscrit 17 janvier 2020 16 h 49

    «[…] Le patriarcat résiste […] Que faire? […] Dans nos critiques […] Nous recherchons des coupables […] travailler les consciences, identifier les réelles causes […] prévoir l'avenir autrement» (Annie Marchand)


    C'est ce qui s'appelle monter en chaire

    « […] il n'est pas donné à tous de monter en chaire et d'y distribuer en missionnaire ou en catéchiste, la parole sainte […]» -La Bruyère, -Les Caractères-, XVI, 30.

  • Annie Marchand - Inscrite 17 janvier 2020 20 h 28

    Mathieu Lacoste

    Voyez-vous, il y a Sainte Greta et maintenant Sainte Annie, toutes deux des sorcières...

    • Marc Pelletier - Abonné 18 janvier 2020 11 h 45

      Mme Marchand,

      Serait-il possible que, dans notre société moderne, le matérialisme à outrance ait contaminé beaucoup plus d'hommes que de femmes !

      Définition du Petit Larousse : " Doctrine selon laquelle rien d'autre n'existe que la matière. Manière de vivre, état d'esprit orientés vers la recherche des satisfactions et des plaisirs matériels ".