Pied de nez taiwanais

Après l’éclatante réélection, samedi, de l’indépendantiste Tsai Ing-wen à sa présidence (avec 57 % des suffrages et un taux de participation de 75 %), Taiwan continuera en 2020 d’être l’épine au pied de Xi Jinping. Il y a un an, le 2 janvier 2019, le nouvel empereur avait accentué la pression en annonçant qu’il fallait absolument et rapidement sortir du statu quo entre le continent et l’île de facto indépendante. Un statu quo qui perdure depuis des décennies, entre dictature à Pékin et démocratie à Taipei, entre intimidations militaires et intégration économique, entre hégémonie diplomatique chinoise et isolement taiwanais.

« La Chine doit être réunifiée et elle le sera », avait lancé Xi sur le ton de la certitude. Il ajoutait que « le chemin de l’indépendance ne peut conduire qu’à une impasse ». En précisant, selon le discours habituel, que la « voie pacifique » était toujours la préférée de Pékin, mais que tous les moyens étaient envisagés pour forcer la réunification de ces deux « frères », qui vivent séparés depuis 125 ans (hormis un court épisode confus à la sortie de la Deuxième Guerre mondiale).

Quelques jours plus tard, le 5 janvier 2019, la présidente taiwanaise répliquait sur un ton inhabituellement ferme… Affirmant que « Taiwan est un pays démocratique », elle rejetait plus clairement que jamais la formule chinoise « Un pays, deux systèmes » (appliquée à Hong Kong et à Macao) et allait jusqu’à répudier explicitement le supposé « Consensus de 1992 » selon lequel les deux parties sont censées reconnaître qu’il n’y a qu’« une seule Chine ».

Samedi soir, devant une foule en liesse à Taipei, la présidente réélue en a rajouté une couche : « Taiwan a montré au monde à quel point nous aimons notre mode de vie libre et démocratique, ainsi que notre nation. La paix, cela signifie que la Chine abandonne ses menaces […]. J’espère que les autorités à Pékin comprendront que Taiwan, pays démocratique, et notre gouvernement démocratiquement élu ne céderont pas à l’intimidation. »

Ce pied de nez de l’électorat taiwanais vient couronner une année difficile pour les velléités unitaires de Pékin : en 2019, les gestes et déclarations pour « accélérer les choses » à Hong Kong et à Taiwan ont fait boomerang. Ces tentatives ont pour l’instant éloigné la Chine d’une « normalisation » des deux entités rebelles.

La volonté, au printemps, d’imposer une loi sur l’extradition à Hong Kong a débouché, à l’été et à l’automne, sur le mouvement de contestation le plus profond de l’histoire de l’ex-colonie britannique et, en novembre, sur des élections symboliquement dévastatrices pour Pékin.

 

Durant la même année 2019, par osmose, « l’effet Hong Kong » s’est répercuté à Taiwan et a achevé de discréditer la formule « Un pays, deux systèmes » avec laquelle Xi espérait appâter les insulaires. Phrase entendue plus d’une fois à Taipei, lors d’une visite l’été dernier : « Si Pékin décide d’envahir, de réprimer brutalement le mouvement de Hong Kong, alors nous serons les prochains sur la liste ! »

Cette communauté de destin fortement ressentie a permis à Tsai Ing-wen — en difficulté dans les sondages au début de 2019 — de remonter la pente en réactivant habilement la question nationale et en se présentant comme le rempart de la démocratie et des libertés à Taiwan.

À tel point que même le Kuomintang (KMT, dans l’opposition), qui rêve toujours théoriquement de réunification avec une Chine démocratisée (!), et dont l’électorat conservateur plus âgé n’est pas gagné à l’identité taiwanaise, se voit forcé de répudier à son tour la formule « Un pays, deux systèmes »… sous peine de suicide électoral !

Ajoutons, pour ce qui est de l’air du temps, que le « Trump taiwanais », Han Kuo-yu, recruté cette année par le KMT —un monument d’ignorance et de vulgarité —, n’a pas fait recette comme l’original (il a tout de même obtenu 38,6 % des voix).

Mais c’est surtout une victoire remarquable pour Mme Tsai, en apparence modeste et effacée, mais d’une grande détermination, qui sait affirmer ses principes sans aller jusqu’à la provocation suprême (l’indépendance explicite). Son habileté n’a pas fini de plonger Pékin dans des abîmes d’indécision stratégique.

2 commentaires
  • Serge Lamarche - Abonné 13 janvier 2020 22 h 17

    Bonne nouvelle

    Toujours plaisant d'apprendre que l'intelligence existe à quelque part dans le monde. Effectivement, les problèmes à Honk Kong démontrent que la Chine n'a pas la bonne stratégie. Ce n'est pas aux petits qui fonctionnent bien à se plier à des changements. Ce sont des îles. La Chine ne devrait pas avoir peur que leurs idées deviennent prévalentes dans le continent. À moins bien sûr que la Chine continentale ne fasse des abus semblables et que les populations aient des raisons de se rebiffer. Ce qui semble le cas en fait. Donc, le gouvernement Chinois doit avoir peur s'il ne veut pas changer. C'est une forme de couardise. J'ai grande confiance que les choses vont évoluer pour le meilleur en Chine.

  • Claude Bariteau - Abonné 14 janvier 2020 07 h 07

    M. Brousseau, j'ai lu et relu, trois fois en tout, votre texte en ayant en mémoire une rencontre que j'ai dans la langue de Shakespeare avec une chercheuse taïwanaise venue au Québec s’informer sur le mouvement souverainiste. C’était au tournant des années 2000.

    J’ai appris surtout ce qui animait cette chercheuse, qui réalisa des études doctorales en Angleterre. Je rappelle cette rencontre parce qu’il ressortit de nos échanges un même constat : celui de dépasser la quête de souveraineté par la création d’un État indépendant.

    Dans votre texte, vous faites écho à une victoire remarquable de Mme Tsai, que vous présentez d’apparence modeste et animée d’une grande détermination. Ce sont les mêmes qualités que j’ai vues chez la chercheuse qui, ai-je décodé, avec pour alignement Taiwan devenu un pays indépendant.

    Si je comprends que vous écrivez que Mme Tsai n’oserait pas « aller jusqu’à la provocation suprême (l’indépendance explicite) », ce qui serait une question de stratégie, rien ne permet d’avancer qu’elle ne s’active pas pour faire de Taiwan un État indépendant fondé démocratiquement, car les taiwanais prônent les valeurs démocratiques, aiment leur mode de vie et entendent devenir une nation hors des murailles chinoises.

    C'est d'ailleurs ce que j'ai le plus retenu de mes échanges avec la chercheuse taiwanaise et, lui ai-je dit, ce qui a manqué au peuple québécois en 1995 pour aller jusqu'au bout de leur projet collectif, qui, somme toute, est d'associer la valorisation d'une citoyenneté québécoise à leur projet collectif.

    Ce point est fondamental et n'a rien d'une « provocation suprême », car c'est uniquement la reconnaissance de soi en un « nous » politique.