Citoyenneté et conversation démocratique

À Charb (1967-2015) Vous avez sans doute des souhaits pour l’éducation au Québec en 2020. Je vous fais part cette fois d’un des miens. Il m’est très cher et concerne la conversation démocratique.

Conversation démocratique

Par ces deux mots, j’entends bien entendu ces discussions, ces débats, ces délibérations dans lesquels nous échangeons sur des questions et des problématiques d’intérêt général dans le but de les comprendre et, bien souvent, de prendre des décisions à leur sujet. La vigueur et le sérieux de cette conversation sont autant de précieux indices de la qualité de la vie démocratique d’une société.

On connaît bien, depuis toujours, certains des facteurs qui peuvent nuire, parfois dramatiquement, à la sereine tenue de cette conversation.

Parmi ceux-ci, citons de trop grandes inégalités économiques, qui peuvent faire en sorte que les citoyens n’ont plus guère d’intérêts communs, la propriété privée des grands médias, qui sont un des importants canaux par lesquels se tient cette conversation et qui pèsent d’un grand poids sur le choix des sujets qui seront abordés et sur l’importance relative accordée aux différents points de vue, les inégalités d’accès à toute cette culture nécessaire pour connaître et comprendre les sujets discutés et prendre part aux débats, sans oublier toutes les formes que prennent la propagande, le travail de manipulation de l’opinion publique et la « fabrication du consentement ».

Il en est d’autres, bien sûr. Mais chaque fois une part importante de la solution a semblé pour plusieurs, moi y compris, être l’éducation. Le Programme de formation de l’école québécoise le pense aussi : à preuve, son programme Histoire et éducation à la citoyenneté.

Mais de nouveaux ennemis de la conversation démocratique se sont depuis quelques décennies ajoutés aux anciens — qui hélas restent pour beaucoup bien présents —, et pour les affronter il est souhaitable de bonifier cet enseignement.

Voilà donc mon ambitieux souhait pour 2020 : que l’on fasse, dans notre curriculum, explicitement, dans l’enseignement de la citoyenneté, une place à ce qui permet d’affronter ces nouveaux périls. Mais qu’est-ce qu’éduquer à la citoyenneté ? Que serait un cours consacré à cette éducation ?

Une éducation…

En théorie, cet enseignement veut faire comprendre ce que signifie être un citoyen et préparer l’élève à jouer cet exigeant rôle de dirigeant en puissance qu’il est appelé à tenir.

Pour cela, il faut connaître et penser l’idée même de démocratie et les défis devant lesquels une telle organisation politique et ses institutions sont placées. Parmi eux : favoriser la participation et l’action des citoyens ; garantir les droits de la personne ; faire face aux inégalités de toutes sortes ; décider du rôle de l’État ; concilier identité nationale et ouverture aux autres cultures ; et ainsi de suite.

On a aussi généralement fait une place, dans cet enseignement, à ce qu’on appelle la formation du jugement politique.

Il s’agit ici de rendre l’intelligence et la sensibilité capables de discuter de sujets dans lesquels des faits et des valeurs sont en jeu et où, bien souvent, les faits pertinents et leurs poids respectifs sont difficiles à déterminer, tandis que les valeurs, qui ne sont pas consensuelles, sont débattues, et sont parfois même hautement polémiques.

Cela demande une exigeante et délicate préparation, et c’est à ce propos que l’éducation à la citoyenneté me paraît plus urgente et indispensable que jamais.

À bonifier

Il me semble en effet que des indices troublants donnent à penser que cette sensibilité citoyenne, faite de savoirs, d’humilité et d’ouverture, est en ce moment mise à mal par de nouveaux ennemis.

Le phénomène est complexe et tient sans aucun doute à de nombreuses raisons — parmi lesquelles il faut certainement compter les effets des médias sociaux. Quoi qu’il en soit, on voit en ce moment se conjuguer, sur de nombreux sujets dont les citoyens doivent pouvoir parler, des polarisations alimentées par une certitude injustifiée de détenir la vérité et par une posture de vertu autoproclamée qui font grandement obstacle à la discussion.

Voici quelques-uns de ces indices : l’appel à la censure, trop souvent entendu ; la condamnation de personnes par prétendue contamination morale, laquelle serait causée par leur approbation d’idées réputées toxiques — et cette idée, nouvelle, de contamination morale, mériterait à elle seule un long développement ; le refus d’écouter des positions différentes des nôtres — et les sortes de chambres d’échos que sont les médias sociaux alimentent cette tendance, qui est au nombre des causes des fausses nouvelles, de la post-vérité et du retour de croyances délirantes qu’on croyait éradiquées sur la forme de la Terre, l’efficacité des vaccins et d’autres sujets ; la propension à insulter les uns et les autres.

Former le jugement politique du citoyen, c’est, face à tout cela, le préparer à adopter une éthique de la discussion fondée sur l’idée que les questions débattues sont complexes, qu’on gagne à écouter d’autres points de vue et que nul ne peut se prétendre d’emblée savant et vertueux.

Pour reprendre à Kant une célèbre distinction, les sujets sociaux et politiques sont des objets non de dispute, comme on peut en avoir à propos de faits solidement établis ou de vérités mathématiques, mais de discussions, par lesquelles, sans prétendre savoir absolument ou être plus vertueux que nos interlocuteurs, on cherche, dans une communauté qui se construit justement par cela, l’assentiment d’autrui — étant disposé à accorder éventuellement le sien ou à continuer à vivre avec un désaccord et à poursuivre la discussion.

Comment faire ? Vaste question. Mais je pense que les communautés de recherche de la philosophie pour enfants sont précieuses pour favoriser le développement des hautes aptitudes intellectuelles et éthiques que tout cela exige.

22 commentaires
  • Anne Arseneau - Abonné 11 janvier 2020 06 h 48

    Bravo pour ce texte essentiel, lumineux et très sage, M. Baillargeon !

    En espérant que vous participiez activement à la révision du cours Éthique et culture religieuse !

    Je nous le souhaite :-)

    • Nadia Alexan - Abonnée 11 janvier 2020 11 h 51

      Merci, monsieur Baillargeon, pour ce texte éclairant. J'abonde dans le même sens que madame Arseneau. Il faut apprendre aux élèves, premièrement, la valeur de l'esprit critique et de la contestation des idées reçues. Il faut que les étudiants connaissent comment faire la différence entre les faits et les fausses nouvelles.
      Deuxièmement, c'est primordial que les étudiants/étudiantes comprennent qu'ils/elles ont des obligations et des responsabilités envers la société dans laquelle ils/elles vivent.
      Par exemple, il ne faut pas jeter des papiers dans la rue. Il faut mettre ses déchets dans la poubelle après avoir bu un café ou manger à l'extérieur.
      Quand j'enseignais dans une école secondaire de Montréal, j'ai été stupéfié quand les élèves refusaient de mettre leurs déchets aux poubelles après avoir mangé à la cafétéria, en me disant; "C'est le travail du concierge!" Il faudrait que les enfants apprennent leur responsabilité et leur obligation comme citoyens/citoyennes.

    • Marc Therrien - Abonné 12 janvier 2020 09 h 35

      Madame Alexan,

      À vous lire, notamment votre dernier paragraphe, je me demande si plusieurs parents de ces élèves ne devraient pas eux-mêmes suivre un cours de rattrapage en cette matière.

      Marc Therrien

  • Claude Saint-Jarre - Abonné 11 janvier 2020 08 h 57

    Processus constituant.

    Bonjour. Je ne vois pas dans cette liste d'éducation à la citoyenneté, l'initiation à l'idée de la souveraineté populaire ainsi qu'à l'idée concommitante de l'écriture citoyenne de la Loi de la loi, la Constitution, en ateliers constituants, une Constitution ouverte et tirée au sort. Il s'agit du processus constituant.
    La politique générale, locale et internationale, est à peu près vierge en ce domaine.

    • Cyril Dionne - Abonné 11 janvier 2020 09 h 41

      Vous savez M. Saint-Jarre, l’éducation à la citoyenneté n’a pas de passage obligatoire d’une souveraineté populaire aux accents de Québec solidaire. Nul besoin du programme de QS pour favoriser la participation et l’action des citoyens, garantir les droits de la personne, faire face aux inégalités de toutes sortes, décider du rôle de l’État et de concilier identité nationale et ouverture aux autres cultures. En fait, QS fait partie du problème et non de la solution.

      Ne sont-ils les nouveaux ennemis d’une sensibilité citoyenne, faite de savoirs, d’humilité et d’ouverture lorsque vous vous présentez le porteur de la seule vérité et avec tous ses dogmes d’une ère lointaine? De l’appropriation culturelle, ce faux débat, à la supposée discrimination systémique en passant par la discrimination positive sans oublier nos « safe sace », les gens en ont soupé de ces niaiseries. QS n’appelle-t-il pas à la censure lorsque les gens ne sont pas d’accord avec eux? Pour eux, il n’y a que la gauche (dans leur cas, l’extrême gauche) qui existe. Tous les autres, les 90% des citoyens n’ont pas raison, ne comprennent pas des idées complexes et ils doivent être guidés pour parvenir pour devenir savant et vertueux dans le paradis de la gauche caviar aux tours d’ivoire.

      Il y a des faits qui sont mathématiquement inaliénables, mais aussi des concepts qui passent nécessairement par le moulin à viande de la discussion sans que tout le beau monde soit nécessairement tous d’accord à la fin de l’exercice. C’est cela la démocratie active; la construction de l’assentiment d’autrui tout en étant prêt à vivre avec un désaccord et de pouvoir poursuivre la conversation. C’est tout l’opposé de la gauche plurielle représentée politiquement présentement par QS.

      La nature est de droite et l’homme dénaturalisé est de gauche. Chez nous, tout est permis, sauf ce qui est interdit. Dans les paradis de gauche à saveur vénézuélienne, chinoise et cubaine, tout est interdit, même ce qui est permis.

    • Marc Therrien - Abonné 11 janvier 2020 10 h 39

      J'imagine que votre affirmation à l'effet que « la nature est de droite » se situe en dehors du cadre « des faits qui sont mathématiquement inaliénables ». De mon côté, le peu de culture scientifique dont je dispose m’amenait à penser que la nature est plutôt neutre et indifférente au sort des humains qui en sont issus, ce qui à leurs yeux la rend parfois cruelle quand ils lui prêtent des intentions.

      Marc Therrien

    • Claude Saint-Jarre - Abonné 11 janvier 2020 17 h 14

      Monsieur Dionne, la souveraineté populaire n'a rien à voir avec QS. C'est une principe général. Le processus constituant aussi.

  • Marc Therrien - Abonné 11 janvier 2020 09 h 04

    Je pense donc je suis, mais je ne suis ni mes idées ni mes émotions


    Parlant de communauté de recherche philosophique et des moyens de favoriser la conversation démocratique, mon expérience des 20 dernières années comme animateur de groupes de dialogue à la Compagnie des Philosophes m’a permis d’identifier et de mettre en pratique certains principes en vue d’y arriver.

    Par le principe d’humanisme, on aspire à examiner, évaluer, critiquer et mettre à l’épreuve les idées de l’autre sans s’attaquer à sa personne. L’humilité et la conscience d’être faillibles font en sorte que l’un et l’autre reconnaissent qu’ils ont besoin de chacun pour apprendre à penser mieux pour vivre mieux. Ensuite, le principe de charité nous invite à critiquer les idées dans ce qu’elles ont de plus fort et non dans leurs aspects les plus futiles et le principe d’équité, à rendre justice à la pensée de l’autre en étant capable de reconnaître quand il a raison.

    Enfin, s’il y a un principe essentiel qui représente souvent un obstacle, c’est celui de la transcendance qui nous indique que nous ne sommes ni nos idées ni nos émotions, que celles-ci, même si elles composent notre vision du monde, ne nous définissent pas entièrement. Puisque nous sommes faillibles, nous pouvons reconnaître que notre jugement d’une situation est partiel et partial et changer d’idée ou d’émotion sans s’annihiler pour autant. Par le développement de cette capacité de prendre du recul et de la hauteur pour mieux examiner son point de vue ou encore, voir les choses d’un autre angle ou selon une autre perspective, on vise à surmonter les obstacles créés par les biais cognitifs de croyance et de confirmation et à faire de ce lieu tout le contraire d’une chambre d’écho.

    Marc Therrien

  • Jacques de Guise - Abonné 11 janvier 2020 09 h 44

    D’abord le rôle d’élève, ensuite le rôle de citoyen

    La fréquentation de l’école, l’instruction, l’intelligence ne s’accompagnent pas automatiquement de générosité, de solidarité et du souci du bien public. L’attitude démocratique est une conquête sur soi, sur l’égocentrisme, l’individualisme, la recherche de son propre intérêt et l’indifférence à la misère du monde.

    L’école peut bien se plaindre du spectacle qu’offre aux élèves la société individualiste, la société du profit, des médias, de la compétition, de l’inégalité, de l’insécurité, de l’exclusion. Mais elle pourrait se garder une petite gêne et se demander si son mode de fonctionnement incarne fidèlement l’idée démocratique.

    L’apprentissage de la citoyenneté et de la démocratie passe par l’expérience, c’est-à-dire par la focalisation sur ce que l’école fait vivre aux élèves. Seul l’apprentissage du métier d’élève régulièrement étayé permet de préfigurer le métier de citoyen.

  • Jacques de Guise - Abonné 11 janvier 2020 09 h 44

    D’abord le rôle d’élève, ensuite le rôle de citoyen

    La fréquentation de l’école, l’instruction, l’intelligence ne s’accompagnent pas automatiquement de générosité, de solidarité et du souci du bien public. L’attitude démocratique est une conquête sur soi, sur l’égocentrisme, l’individualisme, la recherche de son propre intérêt et l’indifférence à la misère du monde.

    L’école peut bien se plaindre du spectacle qu’offre aux élèves la société individualiste, la société du profit, des médias, de la compétition, de l’inégalité, de l’insécurité, de l’exclusion. Mais elle pourrait se garder une petite gêne et se demander si son mode de fonctionnement incarne fidèlement l’idée démocratique.

    L’apprentissage de la citoyenneté et de la démocratie passe par l’expérience, c’est-à-dire par la focalisation sur ce que l’école fait vivre aux élèves. Seul l’apprentissage du métier d’élève régulièrement étayé permet de préfigurer le métier de citoyen.