Trudeau dans la fosse aux lions

Le Canada a fermé son ambassade de Téhéran en 2012 et, malgré la promesse des libéraux de rétablir des relations diplomatiques avec l’Iran, rien de concret n’a été fait à cet égard depuis l’élection du gouvernement de Justin Trudeau en 2015. La raison en est bien simple : l’Iran fait partie d’un nombre restreint de pays censés soutenir le terrorisme, selon le Canada. En effet, de manière directe et par l’entremise des groupes terroristes qu’il appuie à travers le Moyen-Orient, le régime islamique est responsable de la mort de milliers de civils en plus de semer le chaos en Irak, en Syrie et au Yémen depuis plusieurs années. La promesse de rouvrir l’ambassade de Téhéran a été reportée aux calendes grecques par M. Trudeau, au grand dam de la communauté irano-canadienne, maintenant en deuil après l’écrasement cette semaine du vol PS752.

M. Trudeau se retrouve ainsi dans une position extrêmement difficile, maintenant que le Canada est au cœur de la tempête internationale entourant cet écrasement, qui a tué des dizaines de Canadiens. Dans un premier temps, Téhéran a nié le fait qu’un missile iranien puisse être responsable de l’accident — comme l’ont affirmé les services de renseignement américains — ce qui n’augurait rien de bon pour la suite des choses au moment où le Canada essaie de fournir des services consulaires aux familles des victimes dans un pays avec lequel il n’entretient pas de relations diplomatiques.

Cette situation est néanmoins le fruit de la politique étrangère qui est devenue sans queue ni tête sous le gouvernement de Justin Trudeau. En arrivant au pouvoir, ce dernier a voulu faire du Canada l’ami de tous les pays du monde. Mais la promesse d’une nouvelle ère de leadership international sous les libéraux fut vite enterrée. Les risques — tant militaires que politiques — d’une plus grande participation canadienne aux missions du maintien de la paix furent trop grands pour que le Canada aille plus loin que l’engagement symbolique à cet égard.

L’espoir d’un nouveau partenariat avec les États-Unis (après la relation froide que Stephen Harper entretenait avec Barack Obama) s’est heurté à l’élection de Donald Trump plutôt que d’Hillary Clinton en 2016. L’ancienne ministre des Affaires étrangères Chrystia Freeland, qui est d’ascendance ukrainienne, a mis fin à l’initiative entreprise par son prédécesseur, Stéphane Dion, visant un rapprochement avec Moscou. Ancienne journaliste et farouche critique de Vladimir Poutine, Mme Freeland avait même été interdite de séjour en Russie par ce dernier. Et, cerise sur le gâteau, M. Trump reproche au Canada de manquer à ses obligations en tant que membre de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord.

Des amis ? Le Canada n’en a pas tant que cela, après tout.

Or, le pire pourrait être à venir pour M. Trudeau étant donné qu’une escalade des tensions entre Washington et Téhéran force le Canada à clarifier sa position sur l’attaque au drone américaine qui a tué le général iranien Qassem Soleimani. M. Trudeau et le ministre actuel des Affaires étrangères, François-Philippe Champagne, ont jusqu’à présent évité de se prononcer sur le bien-fondé de l’attaque autorisée par M. Trump, attaque que certains critiques qualifient d’assassinat extrajudiciaire. Les électeurs libéraux et progressistes canadiens partagent généralement ce point de vue, ce qui place M. Trudeau devant un choix lancinant. S’il dénonce l’attaque américaine, comme ses militants le souhaitent, il suscitera certainement l’ire de M. Trump. Mais en refusant de lui attribuer la responsabilité de l’écrasement de l’avion, M. Trudeau met en colère les familles des victimes canadiennes qui demandent justice pour leurs proches.

Lors de sa conférence de presse de jeudi, les journalistes ont pressé M. Trudeau de dire s’il tenait M. Trump responsable de l’écrasement en autorisant l’attaque qui a tué le général Soleimani, et pour laquelle l’Iran avait promis de se venger. La question l’a visiblement déstabilisé. Même si l’Iran a tiré par erreur sur l’avion de la compagnie privée Ukraine International Airlines, les circonstances nébuleuses entourant l’écrasement et le déni du régime iranien quant à ses causes forceront tôt ou tard M. Trudeau à se prononcer.

Un apaisement des tensions entre Téhéran et Washington serait dans l’intérêt du monde entier. Mais M. Trudeau aurait plus à perdre que la plupart des autres chefs de gouvernement en Occident si les menaces lancées dans les deux capitales s’accéléraient dans les semaines à venir. Le gouvernement Trump a annoncé jeudi de nouvelles sanctions contre l’Iran, alors que l’économie de ce pays croule déjà sous celles imposées par les États-Unis en 2018, lorsque M. Trump a retiré son pays de l’accord nucléaire avec l’Iran qui avait été signé par M. Obama en 2015. Après la mort du général Soleimani, l’Iran a annoncé qu’il reprenait son programme nucléaire. M. Trump a aussitôt déclaré qu’il ne permettrait jamais à l’Iran d’acquérir les armes nucléaires.

Qui, en cette année électorale américaine, oserait prédire la suite des choses ? L’année 2020 s’annonçait déjà difficile pour M. Trudeau, qui est retourné à Ottawa après les élections du 21 octobre dernier à la tête d’un gouvernement minoritaire. Elle pourrait s’avérer bien plus éprouvante pour le premier ministre qu’il aurait pu l’imaginer.


* Cette chronique a été mise à jour pour tenir compte des aveux du régime iranien concernant le missile qui a provoqué l’écrasement cette semaine du vol PS752.

9 commentaires
  • Gilbert Troutet - Abonné 11 janvier 2020 09 h 24

    Et l'Arabie saoudite?

    « L’Iran, dites-vous, fait partie d’un nombre restreint de pays que le Canada estime qu’ils soutiennent le terrorisme. En effet, de manière directe et par l’entremise des groupes terroristes qu’il appuie à travers le Moyen-Orient, le régime islamique est responsable de la mort de milliers de civils en plus de semer le chaos en Irak, en Syrie et au Yémen depuis plusieurs années.»

    Vous omettez de dire que l'Arabie saoudite finance et soutient des groupes djihadistes en Syrie et ailleurs. À quoi il faut ajouter que ce sont les occidentaux qui lui fournissent la quincaillerie militaire, comme les fameux véhicules fabriqués en Ontario, un contrat de 15 milliards $. Pour récompenser ce pays modèle, on lui a même accordé la présidence du G20 et le prochain sommet se tiendra à Riyad. Même pas une petite gêne.

    • Brigitte Garneau - Abonnée 11 janvier 2020 14 h 38

      Pure indécence!

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 11 janvier 2020 09 h 25

    Considérant les récents développements dans l'affaire du vol PS752

    Il serait judicieux que la version numérique de cette chronique soit révisée par l'auteur.

  • Pierre Fortin - Abonné 11 janvier 2020 13 h 26

    Y a-t-il seulement une politique étrangère canadienne indépendante ?

    Monsieur Yakabuski,

    Je suis d'accord avec vous lorsque vous écrivez « [...] la politique étrangère qui est devenue sans queue ni tête sous le gouvernement de Justin Trudeau. » Quelle indépendance possède encore le Canada envers les USA ? On a vu comment la politique étrangère canadienne fut drastiquement réorientée avec le congédiement brutal de Stéphane Dion pour ne pas déplaire à l'establishment US.

    Justin Trudeau fera face à un dilemme cornélien s'il persiste à faire silence sur la demande officielle du Parlement et du Premier ministre irakiens de retirer toutes les forces étrangères de leur pays. Déclarer simplement qu'une partie des forces canadiennes sera "temporairement" déplacée au Koweit, sans prendre acte de la requête officielle, n'est pas une réponse acceptable pour l'Irak, c'est même un affront.
    Son silence, par crainte de déplaire aux USA, ne pourra pas tenir longtemps sans lui faire perdre la face, tant à l'extérieur qu'ici au Canada, et discréditer encore plus sa politique étrangère et sa diplomatie.

    C'est que les USA ont été très fermes en réponse au PM irakien, ils refusent de quitter :

    « L'Amérique est une force du bien au Moyen-Orient. Notre présence militaire en Irak vise à poursuivre la lutte contre État Islamique et, comme l'a dit le secrétaire d'État, nous sommes déterminés à protéger les Américains, les Irakiens et nos partenaires de la coalition. Nous avons été clairs sur le caractère crucial de notre mission contre EI en Irak. À l'heure actuelle, toute délégation envoyée en Irak se consacrerait à discuter de la meilleure façon de s'engager à nouveau dans notre partenariat stratégique - non pas pour discuter du retrait des troupes, mais de notre juste et approprié dispositif de forces au Moyen-Orient. [...] » ( https://www.state.gov/the-u-s-continued-partnership-with-iraq/ )

    On peut suggérer à Justin Trudeau, qui aime tant se déguiser, de porter cette fois un costume de porteur d'eau. On saluerait au moins sa franchise.

    • Gilbert Troutet - Abonné 11 janvier 2020 17 h 10

      Excellente mise au point. Merci, M. Fortin.

  • Fréchette Gilles - Abonné 11 janvier 2020 18 h 01

    Qui sont les terroristes?

    Le Canada est une mauviette. Remarquez qu'il n'est pas le seul. Qui donc a dénoncé cet acte terroriste qu'est l'assasinat du général Soleimani? Les États-Unis depuis la fin de la deuxième guetrre mondiale pratique une politique de voyou. Faut-il rapeller le soutien que ce pays a apporté à presque toutes les dictatures sud-américaines, le blocus, toujours effectif, de Cuba, le renversement du président Allende, élu démocratiquement, rapelant le renversement du gouvernement Iranien en 1953, lui aussi élu démocratiquement et j'en oublie? Trump et ses républicains sont des voyous et des terroristes. Il faut le dire sans retenue et le répéter.
    Personnellement, cet individu me fait peur.

    • Gilbert Troutet - Abonné 11 janvier 2020 20 h 04

      Bien d'accord avec vous et ça ne date pas d'hier. Les démocrates ont aussi leurs va-t-en-guerre, y compris Hillary Clinton qui se réjouissait haut et fort de l'assassinat de Khadafi et voulait déclarer la guerre à la Russie. Ainsi sont les Américains et leur complexe militaro-industriel, qui occupe une large place dans leur économie. Dans les corconstances, comme vous le soulignez, le gouvernement canadien fait pâle figure.

  • Hélène Gervais - Abonnée 12 janvier 2020 07 h 41

    Et pourquoi donc ....

    les états-unis et le canada tiennent tant à être présents partout où il y a conflit? Il me semble que chacun d'eux devrait garder ses soldats chez eux, et laisser les habitants des pays visés se débrouiller avec leurs présidents et leurs conflits. Je comprends très bien qu'en cas de conflit mondial lesl pays interviennent, sinon gardez donc vos distances et laissez donc se débrouiller les pays en guerre et laissez dont les habitants de ces pays prendre leurs propres décisions.