Le sourire déchu d’Elsie la vache

C’est un des sketchs qui ont retenu l’attention au récent Bye bye : on y voit une équipe d’une agence de publicité s’arracher les cheveux lorsqu’elle apprend que le lait vient d’être retiré du Guide alimentaire canadien, et ce, alors même qu’elle travaille à une nouvelle campagne pour en encourager la consommation.

Humour prémonitoire ? Il semble en effet que la réalité est en train de dépasser la fiction, du moins aux États-Unis. Coup sur coup, en l’espace de quelques semaines, deux des plus grands groupes laitiers américains se sont placés à l’abri de leurs créanciers pour éviter la faillite.

En novembre, le plus important producteur de lait aux États-Unis, Dean Foods, a demandé la protection de la cour au prétexte qu’il était insolvable. Début janvier, c’était au tour de Borden Dairy de déclarer forfait, mettant en ballottage ses 3300 employés et ses 12 usines de transformation. À eux seuls, ces deux groupes basés à Dallas contrôlaient aux dernières nouvelles 13,5 % de la production américaine.

Mais cette production est maintenant excédentaire puisque la consommation de lait ne cesse de décliner aux États-Unis — ce qui, en passant, explique en partie l’acharnement des Américains à vouloir enfoncer le marché canadien lors de la renégociation de l’accord de libre-échange. D’autant plus que, selon les chiffres avancés par Borden, pas moins de 2730 fermes laitières ont disparu aux États-Unis en 18 mois.

Ce n’est malheureusement pas surprenant. Per capita, la demande pour le lait y a baissé de 40 % depuis 1975. Vieillissement de la population alors moins portée sur le lait, montée de la popularité végane, habitudes alimentaires distinctes des nouveaux arrivants : les raisons qui expliquent cette diminution sont nombreuses. En 1996, on y buvait pourtant 90 litres de lait par personne. Cette consommation avait reculé à 64 litres en 2018. C’est plus qu’un déclin : c’est une véritable chute, qui augure mal pour la suite.

Le nom Borden se faufilera dans la mémoire des Québécois plus âgés. Ainsi que sa mascotte qui accompagnait son logo, la vache souriante Elsie. Borden s’est implanté au Canada dès 1895. On parlait ici des Laiteries Borden. Si on me permet un souvenir personnel, son usine de Sainte-Foy, alors une banlieue de Québec, était située directement en face de la maison patrimoniale de mes grands-parents, sur le chemin Saint-Louis. Comme bien des gens, mes parents recevaient à quelques kilomètres de là les pintes en verre que venait tous les jours nous porter le livreur sur le perron.

Puis Borden a quitté le Québec au milieu des années 1960 en se repliant sur les États-Unis. Ces derniers temps, l’entreprise avait tenté de se consolider en relançant sa fameuse mascotte au sourire sympathique. Mais Elsie la vache n’a pas suffi.

Et il faudra nous rendre à l’évidence : nous ne sommes pas non plus immunisés ici contre ce renversement de tendance.

Selon les chiffres les plus récents des Producteurs de lait du Québec, 5050 fermes laitières étaient actives au Québec à l’automne 2019. On disait ne pas avoir senti trop de contrecoups depuis cette refonte du Guide alimentaire canadien fin 2018 : la consommation de lait baissait un peu, mais la demande pour les autres produits, comme le fromage et le yogourt, était en hausse.

N’empêche : selon Statistique Canada, la consommation de lait a diminué au pays de près de 8 % entre 2009 et 2015. Ce recul n’est rien de moins que brutal.

Il explique en bonne partie la disparition graduelle des fermes laitières chez nous. En 1990, on comptait pas moins de 14 000 fermes laitières au Québec, qui en aurait donc perdu, en 25 ans à peine, près des deux tiers !

Oui, il y a eu consolidation, les plus petits producteurs ont abandonné, ou se sont fait absorber par les plus grands. Mais la demande glisse, ici aussi, et l’industrie n’a d’autre choix que de s’interroger sur la suite, particulièrement au moment où elle subit un véritable siège avec les récents accords commerciaux. À chaque fois, on l’a vu, le lait se retrouve sur la ligne de front.

Libre-échange avec l’Europe, avec l’Asie-Pacifique, puis avec les États-Unis et le Mexique : selon les Producteurs de lait du Québec, plus de 8 % du marché intérieur est maintenant aux enchères et risque ainsi de leur échapper. Et comme les coûts de production sont régulièrement plus élevés ici, en raison du climat et aussi d’une plus faible productivité parce que les fermes sont souvent moins grosses et ne profitent alors pas d’économies d’échelle, la tâche semble ardue.

Nos producteurs laitiers, et les grandes coopératives qui les regroupent, sont-ils donc condamnés à la déchéance ?

Non. Pas si on décide de choisir l’offensive plutôt que la défensive.

Les Québécois sont souvent sensibles aux arguments de type patriotiques, s’ils ne se traduisent pas par une facture trop élevée. Surtout si on fait valoir que les contrôles sanitaires, ici, sont rigoureux. Ce préjugé favorable vaut aussi pour les produits dérivés, à commencer par les fromages, toujours meilleurs.

De plus, le beurre est de retour au menu, avec une demande grandissante, en raison de la disgrâce subie par les produits hautement transformés comme la margarine.

Il faudra de petites victoires du genre pour enrayer le déclin. À terme, les Producteurs de lait devront affronter leur vieux démon, la fameuse gestion de l’offre, censée régulariser les prix tout en protégeant l’approvisionnement local… malgré tout mis à mal.

Leur capital de sympathie demeure puissant. C’est probablement leur meilleur atout pour que le lait d’ici continue à avoir meilleur goût au palais des consommateurs.

8 commentaires
  • Jean-Pierre Martel - Abonné 10 janvier 2020 07 h 40

    Gestion de l’offre

    Mon impression est que la gestion de l'offre est beaucoup plus efficace et beaucoup moins disruptif pour la production laitière que le modèle américain (un mélange de laisser-faire assorti de subventions colossales).

    Oui, il y a aussi des fermes laitières qui font faillite au Québec. Mais tout cela se fait sur des cycles longs plutôt que par chocs successifs comme aux États-Unis.

    En somme, ce peut-il que l'économie planifiée soit mieux que le capitalisme sauvage dans l'industrie laitière ?

    • Jean-François Trottier - Abonné 10 janvier 2020 11 h 09

      Absolument d'accord, M. Martel.

      Je dois ajouter que certains fromages Québécois sont extraordinaires, que leur essor est un phénomène, mais que leurs prix sont exorbitants pour des raisons inconnues.

      Je suppose que les fromages ne sont pas tributaires de la gestion de l'offre, surtout que celle-ci pourrait très bien venir de l'étranger si on y prêtait attention.
      Je suppose aussi que l'organisation et l'exportation ne sont pas le fort de nos fromagers.
      Un peu d'aide aux entreprises de la part du gouvernement, en échange d'une participation passive, ne pourrait qu'aider à les rendre plus efficaces et donc plus enclines à des prix sensés, pour nous, et à plus de travail, pour eux.

      Et aussi, mais ça va venir, il faudra diversifier. Fromage de caribou, fromages aromatisés à l'alcool... il reste beaucoup de place à la créativité.

  • Germain Dallaire - Abonné 10 janvier 2020 08 h 43

    La gestion de l'offre: un trésor national

    J'ai un peu de difficulté à comprendre le sens de votre avant-dernier paragraphe où vous parlez de la gestion de l'offre. Je crois comprendre que vous identifiez la gestion de l'offre comme un vieux démon qu'il faudra affronter, sous-entendu démanteler. Vous faites bien de manipuler cette idée avec énormément de précautions mais si je décode bien votre position, je la trouve très surprenante eu égard à l'ensemble de votre texte et je m'inscris en faux.
    Loin d'être un vieux démon à affronter, la gestion de l'offre est une perle, un trésor national à préserver jalousement, une des caractéristiques de ce que le Québec a à donner de meilleur au monde: un exemple de solidarité par une gestion commune d'un bien. Tout cela est évidemment en complète contradiction avec le néolibéralisme et les accords de libre-échange qui en sont une manifestation importante. Vous le mentionnez vous-mêmes, la gestion de l'offre a été la principale monnaie d'échange du Canada dans ses accords successifs de libre-échange. Dans le dernier en date (le nouvel Alena), l'industrie québécoise de l'aluminium s'est ajoutée à l'agriculture. C'est à se demander ce que le Canada aurait à offrir si le Québec n'était pas là.
    Nous sommes les dindons de la farce et cette dernière a assez duré. Au contraire de s'enfoncer davantage dans le néolibéralisme et jouer à fond la carte de la concurrence individuelle comme vous semblez le suggérer, il est temps d'affirmer notre fierté du modèle québécois et de reprendre en main notre outil collectif: l'état. Le néolibéralisme est en recul, l'occasion est belle d'amener notre contribution à sa pierre tombale.

    • Sylvie Lapointe - Abonnée 10 janvier 2020 22 h 10

      Je lis votre commentaire M. Dallaire et ne peux faire autrement que d'être en parfait accord avec celui-ci, surtout en ce qui a trait à la gestion de l'offre. Moi aussi j'ai - comment dire - ''tiqué'' lors de la lecture de l'avant-dernier paragraphe de M. Vézina lorsqu'il fait apparaître la notion de ''vieux démon'' en faisant référence à la gestion de l'offre qui, pour moi, est une pratique des plus civilisées, en parfaite contraction avec le capitalisme sauvage malheureusement souvent préconisé par avidité et cupidité. Ainsi, je souhaite que le Québec soit toujours en faveur de cette appoche nommée ''gestion de l'offre''.

  • Michel Pasquier - Abonné 10 janvier 2020 09 h 26

    Voulons nous de ce lait ?

    Merci Monsieur Vézina pour votre article clair, concis et structuré.
    Pour la petite histoire, ceux et celles qui veulent savoir à quoi ressemble ``une ferme laitière`` américaine emprunteront l’Interstate 20 en roulant vers l’ouest où vous pourrez admirer à environ 100 km à l’ouest de Dallas cette exploitation où des milliers de vaches laitières pataugent, sous un soleil de plomb, dans une fange d’une puanteur telle que même en roulant à 100 km/h vous vous pincerez le nez.
    Cette exploitation s’étend sur plusieurs kilomètres le long de l’autoroute, des kilomètres de tubulures acheminent le lait à l’usine quelques kilomètres à l’ouest.
    Nous sommes loin des paysages bucoliques de l’Estrie et après avoir ``admiré`` l’efficacité américaine vous serez peut être dégoutés à l’idée de boire un verre de lait ou peut être direz vous, comme ces américains à qui je relatais mon expérience ``bah, c’est juste du lait !``

  • François Boulay - Abonné 10 janvier 2020 11 h 01

    Exportation de nos produits

    Nous fabriquons d'exellents produits et les différents traités nous ouvrent les portes de gros marchés. Je me demande pourquoi nous ne semblons jamais penser à l'exportation? Par exemple, Saputo pourrait certainemet nous aider à exporter des produits de niche. C'est certain que ça ne règle pas le problème, mais quelques millions$ ça aide.

  • Pierre Desranleau - Abonné 10 janvier 2020 11 h 08

    Cherchez l'erreur ...

    Je n'ai jamais compris l'acharnement des économistes contre la gestion de l'offre. Les faits parlent pourtant d'eux-mêmes : au Québec, il n'y a que trois productions agricoles qui s'en tirent année après année sans aucun soutien financier de l'État - le lait, le poulet et les oeufs. Les autres sont subventionnées de façon permanente pour survivre. Tirez-en vos propres conclusions.