Éteindre des feux

Bénédiction maternelle donnée par Joblo au spectacle du groupe Le Vent du Nord à «La veillée de l’avant-veille» au Club Soda, le 30 décembre dernier. Révolution et résolutions vont de pair.
Photo: Guillaume Morin Bénédiction maternelle donnée par Joblo au spectacle du groupe Le Vent du Nord à «La veillée de l’avant-veille» au Club Soda, le 30 décembre dernier. Révolution et résolutions vont de pair.

J’ai terminé l’année 2019 comme pompière volontaire, bénisseuse de foule, chargée d’une mission féministe et rassembleuse. Dehors, c’était l’Australie. Et demain, 3-2-1-0, ce serait 2020. Je me suis toujours demandé pourquoi les humains célèbrent avec autant d’espoir et de ferveur les changements de chiffres au cadran. C’est la seule chose qui change, finalement. Pour le reste, c’est l’espoir qui tue, pardonnez cette prophétie digne de Bukowski (ou de Trump). Comme le dit l’adage, « Drunken Man’s Words are Sober Man’s Thoughts ».

Même pas saoule, une Saint-Justin dans le corps, j’ai terminé 2019 le 30 décembre en dispensant de l’amour et une bénédiction maternelle symbolique. Plaidant pour le lien dont nous aurons bien besoin à l’avenir, j’ai béni une assemblée festive de 900 personnes qui renouait avec ses racines trad au Club Soda.

Après des décennies d’individualisme, la force du tissé serré façon ceinture fléchée devra se déployer entre humains de bonne volonté.

Les bonnes résolutions sont des chèques tirés d’une banque où l’on n’a pas de compte courant

Tout le monde s’énervait avec l’Amazonie l’été dernier, des incendies dix fois moins importants que ceux de l’Australie pourtant, 800 000 hectares contre 8 millions. Puis, on n’a plus reparlé d’Amazonie et on cessera d’évoquer le pays des kangourous, à moins que Russell Crowe n’incarne un éleveur de bétail cramé sur Netflix. Il avait bien raison, Ricky Gervais, aux Golden Globes dimanche dernier : « We’re all gonna die soon and there’s no sequel. » On va tous y passer bientôt et il n’y aura pas de suite.

Et quand il n’y aura plus d’eau, il restera toujours du champagne pour étancher la soif. Comme Marie-Antoinette le disait si bien en parlant du peuple affamé : qu’ils mangent de la brioche.

J’ai eu beau bénir une foule dans la liesse et la tendresse le 30 décembre, j’ai versé une larme devant les feux « d’artifice », seule à ma fenêtre le lendemain, à minuit. Une larme pour éteindre les incendies, l’incurie, le manque de fraternité (et de sororité), d’humanité, de générosité, ça ne fait pas le poids. C’était une larme symbolique, comme ma bénédiction de la veille, celle d’une idéaliste déçue devant un festival de lumières éphémères comme des bouteilles de champagne rosé.

Le paravent jovialiste

Je devrais pourtant être rassurée. J’ai lu une série d’articles jovialistes durant les vacances, avant Noël (et une guerre ?), divers textes d’opinion sur notre fabuleuse époque. Dans The New York Times, le chroniqueur Nicholas Kristof (deux prix Pullitzer) y est allé d’un « This has been the best year ever » pour terminer l’année dans un optimisme aussi contagieux que la tuberculose chez les Inuits en ce moment.

Imaginez-vous que l’éléphantiasis (une maladie tropicale assez répandue sous d’autres cieux, selon l’OMS) est sur son déclin, que la littéracie augmente, qu’un enfant meurt toutes les six secondes — plutôt que toutes les trois secondes il y a quelques décennies — et que moins de gens souffrent de pauvreté extrême à moins de 2 $ par jour. Plus de gens ont accès à l’eau courante (mais elle n’est pas toujours bonne à boire).

Je devrais me réjouir, bien sûr. J’ai même ouvert le livre Factfulness du défunt statisticien Hans Rosling, qui tentait le même pari « micro » en ignorant le macro, notre habitat. L’ivrogne cherche sa clé sous le lampadaire, c’est bien connu.

Le progrès et la catas­trophe sont l’avers et le revers d’une même médaille

 

Tous ces pompiers volontaires nous aspergent de chiffres encourageants. Et pourtant, j’ai l’impression (assez bien soutenue par la science selon Greta) que la maison brûle tandis qu’on astique le miroir de la salle de bain. Hey ! Tout baigne.

On a réussi à sauver un koala du feu sur Instagram. Mais un demi-milliard de pauvres bêtes ont terminé leur vie calcinées en plein air chez les Aussies, qui sont, en passant, des carnivores aussi fanatiques que les Américains (100 kg / année, la moyenne des pays industrialisés étant de 75 kg / an).

On fait la danse de la pluie d’un côté et on marchandise l’eau de l’autre. La cohérence n’est nulle part. On m’a souhaité d’être moins triste en 2020. Pas d’inquiétude, je vais me microdoser en LSD ou en psilocybine moi aussi (une tendance hipster qui échappe aux compagnies pharmaceutiques) pour arriver à tenir le la. Starbucks offre gratuitement l’application Headspace à ses employés, désormais, question de santé mentale. Bientôt, le barista énumérera au choix : « chocolat », « cannelle », « CBD », « MDMA » ?

Le pyrocène astheure

Je vous promets d’être comme la Castafiore sur le pont du Titanic cette année. Je chanterai peut-être faux, mais je chanterai.

Permettez, avant que je ne m’efface dans les volutes de cet espoir de lampion qui devrait nous sauver (de notre immobilisme ?), que je me tarisse la glande lacrymale jusqu’au bout. Tiens, j’ai ajouté deux nouveaux mots dystopiques à mon dico d’effondrée, la solastalgie (c’est joli) pour parler d’écoanxiété et le pyrocène pour évoquer l’anthropocène en mode suicidaire, une ère de feu qui génère son propre climat. La philosophe française Joëlle Zask, auteure de Quand la forêt brûle, en parlait dans un entretien accordé au journal écolo Reporterre en ce début d’année.

Si l’exemple d’un pays du G20 nous frappe de plein fouet aujourd’hui (parce que l’Amazonie, soyons cyniques, ce n’était quand même pas si sérieux, ça ne touchait que de pauvres autochtones), c’est que nous craignons que notre mode de vie, notre confort s’envolent en fumée, sans discernement. Je rappelle qu’il y a déjà eu la Californie, la Grèce, le Portugal et même le Canada. Mais cette fois, les images glacent le sang.

Il paraît que certaines succursales de la SAQ affichaient un air soviétique dans la section gin durant les Fêtes. Il faudra peut-être s’habituer à ça. Et au fait que nous aurons soif.

Mes résolutions chill ? Continuer à me mettre « au service de », même si j’ai l’impression d’être un vieux 33-tours qui saute (les vinyles sont revenus, les jeunes peuvent suivre), boire plus de mousseux sans alcool pour ne pas devenir aussi lucide et mal engueulée que Bukowski, et essayer de ne pas perdre de vue le portrait d’ensemble, même si à vue de nez, ça sent la poudrière.

Nous sommes une foultitude d’unités qui forment un tout indissociable, une humanité plus puissante que les vents contraires de l’intérêt privé.

Puisse 2020 nous le rappeler impérativement.

(Et je vous bénis.)

Appris en lisant ceci, relayé par l’UQTR et l’un de ses profs spécialistes de l’hydroclimatologie, que la quantité de neige a baissé de 20 % depuis la fin des années 1980 au Québec et qu’elle est la principale source de renouvellement de l’eau dans notre province, où l’or bleu coule à flots (et est embouteillé au prix fort dans du plastique dont on ne sait plus que faire).

Lu cet entretien dans Reporterre avec la philosophe Joëlle Zask, auteure de Quand la forêt brûle. Pour en apprendre un peu plus sur le pyrocène, ce mot de cendres. Le phénomène des mégafeux prend de l’ampleur et devient incontrôlable.

« Certains scénarios de la NASA envisagent un embrasement des terres émergées. Quand on regarde le planisphère des feux, on se rend compte que leurs foyers se rapprochent de plus en plus les uns des autres. On estime qu’en 2050, 50 % des municipalités françaises seront exposées aux mégafeux. »

Reçu ma bénédiction maternelle enregistrée sur YouTube à La veillée de l’avant-veille au Club Soda. Je vous transmets mes voeux de bonheur, de résilience et de simplicité par la même occasion.

Noté qu’il y aura un concert-bénéfice, Hommage à la vie sauvage, demain soir, pour aider l’Amazonie par l’entremise de l’organisme Junglekeepers. Patrick Watson, Ariane Moffatt, Safia Nolin, Elisapie, La Force et Arthur H font partie des vedettes qui chanteront au Rialto. Une façon agréable de protéger un des poumons de la planète.


JOBLOG

La honte

J’ai appris un nouveau mot en 2020, un mot suédois qui ne se monte pas avec une clé Allen : kopskam, la honte de consommer. Il y a aussi flygskam, la honte de prendre l’avion. Et je ne sais pas comment on devrait qualifier la honte de se laver, de consommer de l’eau. J’entendais des animateurs en parler cette semaine à l’émission de Masbourian : c’est le nouveau chic, ne plus se laver, ou à la mitaine comme autrefois. Toutes ces salles de bain somptueuses et ces baignoires coupables pour en revenir au broc et à la bassine, quelle ironie ! En attendant de me laver à la Naya, je crois que je vais revoir le film La belle verte et rêver d’un monde où l’on n’avait pas besoin de shampooing parce qu’on folâtrait dans les champs sans néonics en montant à cru les chevaux fous de l’insouciance. En bref, ça pue déjà.

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9 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 10 janvier 2020 05 h 31

    C'est le pouvoir démesuré de nos sociétés privées qui se trouve à la source de notre misère collective.

    Je pense que la pire idéologie qui menace notre vie est le néolibéralisme qui place l'intérêt des sociétés privées en dessus de l'intérêt public. C'est par le biais de l'individualisme crasse que les multinationales développent l'idée de la consommation comme le salut impératif du bonheur. Les sociétés privées nous incitent à abandonner notre bien commun en faveur du profit et des actionnaires. Elles ne paient pas leur juste part d'impôts et en conséquence elles augmentent les inégalités en nous privant de solutions aux changements climatiques, avec la bénédiction de nos gouvernements. Les milliardaires veulent tout accaparé en laissant des miettes pour le bon peuple.

  • Françoise Labelle - Abonnée 10 janvier 2020 08 h 51

    À tout chose, malheur est bon

    Une variante de la médaille d'Arendt: pour vous remettre sur le piton, dites-vous que la crue des eaux éteindra les incendies.

  • Gaston Bourdages - Abonné 10 janvier 2020 09 h 24

    Madame Josée...

    ...d'emblée je vous avoue avoir éprouvé quelques difficultés à vous suivre....
    Est-ce une question, en ce qui me concerne, de carences au niveau intellectuel ? Peut-être.
    J'ai accroché et accorche encore sur « l'espoir qui tue » et de me demander si cela est exact ou est-ce plutôt nous, êtres humains, qui tuons l'espoir, ? Espoir qui pour moi est une sorte de vestibule au mot « espérance » un peu comme je perçois l'excuse comme vestibule au pardon.
    Et si la vie était aussi une question d'attitude ?
    Là où, dans votre propos je vous suis,, c'est lorsque vous parlez d'« Éteindre les feux »
    Qu'il y en a de ces feux en ce moment sur la planète ! Des feux de souffrances et pour lesquels nous portons notre part, non quantifiée ni qualifiée, de responsabilités.
    Une fois que nous aurons suffisamment souffert des conséquences, nous nous déciderons peut-être de faire quelque chose comme...
    Comme quoi ? Donner un sens.puis donner sens.
    Sans prétention,
    Gaston Bourdages
    Saint-Mathieu-de-Rioux.

    • Marc Therrien - Abonné 10 janvier 2020 20 h 03

      Je ne sais pas si vous connaissez le philosophe André Compte-Sponville. Si non, je vous suggère la lecture des livres « Le gai désespoir » et « Le bonheur, désespérément » pour y trouver quelques clés permettant de mieux comprendre comment l’espoir et l’espérance, sans nécessairement tuer la vie, peuvent à tout le moins empêcher de bien la vivre. « Il s'agit de cesser d'espérer vivre, pour reprendre l'expression de Pascal, et de vivre en effet. Il s'agit de préférer la vie telle qu'elle est, avec ses difficultés, avec son lot d'horreurs parfois, mais aussi avec ses plaisirs, avec ses joies, avec ses amours, d'accepter et d'aimer la vie telle qu'elle est plutôt que d'en espérer une autre; soit une autre vie après la mort, soit une autre vie ici-bas. » Car, de toute façon, quoiqu’on fasse ou ne fasse pas, comme l’a écrit Jim Morrisson : « No one here gets out alive ».

      Marc Therrien

  • Renée Joyal - Abonnée 10 janvier 2020 09 h 41

    Vivre simplement

    Ce souhait d'une vie simple adressé à vos lecteurs me semble très approprié. Merci pour ce texte à la fois impressionniste et percutant. C'est peut-être "the best year ever", mais il n'en reste pas moins que l'humanité est assise sur un volcan! Vous faites bien de le souligner.

    Deux trucs pour économiser l'eau et rester propre: le bidet, bien connu des Européens, qui consomme peu d'eau et permet d'espacer les bains et les douches; la douche-téléphone qui permet de laver ses cheveux avec un minimum d'eau, sans se doucher entièrement, ce qui consomme une plus grande quantié du précieux liquide...

  • Louise Melançon - Abonnée 10 janvier 2020 10 h 30

    Des résolutions « chill »....?

    C’est quoi?... ce langage montréalais « bilnguisé »... ? Madame Blanchette est tombée dans ce déclin...
    Elle pourrait l’ajouter à tous les autres déclins dont elle parle... on finira par ne plus se comprendre au Québec, si on n’habite pas Montréal... J’ai moins de plaisir à la lire, malgré tout son talent...