Des profs à l’école

L’histoire a plusieurs vertus, dont celle de nous permettre de relativiser notre regard sur le présent. Le système d’éducation québécois actuel, par exemple, nous déçoit souvent. Les élèves ne maîtrisent pas suffisamment la langue et décrochent trop; les enseignants quant à eux, ne brillent pas toujours par leur culture générale. Notre désappointement nous porte parfois à croire que ça allait mieux avant. Était-ce vraiment le cas ?

La lecture d’Une histoire de la formation des maîtres au Québec (Septentrion, 2019, 232 pages), « une œuvre savante, mais accessible à bien des lecteurs curieux de notre histoire », note Guy Rocher dans la postface de l’ouvrage, nous force à conclure que non.

En 1770, peut-on y lire, « l’éducation se trouve dans un état lamentable ». En 1840, les choses ne se sont pas améliorées. Plus de cent ans plus tard, alors que le système est nettement mieux organisé, le frère Untel affirme que « les enseignants ne savent rien et ils le savent mal ». Leur formation, écrit-il, est trop courte et axée sur les trucs du métier, alors que « les intuitions pédagogiques les plus valables s’enracinent dans l’excellence des connaissances académiques ».

Que faut-il en conclure ? Que rien ne change en éducation et que ça va toujours mal ? Ou plutôt que, puisque nous faisons somme toute mieux qu’avant à plusieurs égards, nous vivons dans la lumière, alors que nos ancêtres vivaient dans les ténèbres ? Michel Allard, Paul Aubin, Félix Bouvier et Rachel Desrosiers, les historiens et pédagogues qui signent Une histoire de la formation des maîtres au Québec, ont trop d’expérience et de lucidité pour proposer des conclusions aussi primaires.

Docteur en histoire, Allard, par exemple, a enseigné au primaire, au secondaire, à l’école normale et à l’UQAM. Docteure en sciences de l’éducation, Desrosiers a enseigné à l’école normale dès 1950 et à l’université ensuite. Non seulement ces gens-là connaissent l’histoire dont ils parlent, mais ils l’ont en partie vécue. Ils ne jugent ni le passé ni le présent ; ils nous les font découvrir et comprendre.

Le développement d’une nation est proportionnel à la situation de son système d’éducation, et le contenu de celui-ci dépend en bonne partie de la qualité de ceux qui l’animent, c’est-à-dire les enseignants. Par conséquent, faire l’histoire de la formation des maîtres au Québec revient à faire l’histoire de l’évolution sociale et intellectuelle de la nation.

« Jusqu’au milieu du XIXe siècle, écrit Desrosiers, l’accès à la profession enseignante fut, dans les faits, pas ou peu réglementé. Toute personne pouvant lire, écrire et compter et faisant preuve de beaucoup d’abnégation, par vocation ou par nécessité, pouvait devenir enseignante ou enseignant. »

La première école ouvre peut-être en 1635, mais les deux siècles qui suivent demeurent un relatif désert scolaire. En 1840, le système commence à s’organiser — écoles publiques, imposition d’examens pour obtenir le brevet d’enseignement — avec des résultats rapides. « D’après des statistiques de 1850, note surprenamment Michel Allard, il n’y a au Bas-Canada qu’une personne sur treize qui ne sait pas lire, tandis qu’en France il y en a une sur onze. »

Savoir lire un peu ne suffit pas, évidemment, surtout pour les enseignants. En 1856, on crée le Conseil de l’instruction publique et on fonde les premières écoles normales à Québec et à Montréal. Les filles devront attendre 1899 pour pouvoir fréquenter un établissement du genre. C’est le début de la grande aventure des sciences de l’éducation, encore considérées comme un art à cette époque.

Nos débats actuels en la matière ne datent pas d’hier. Dès la création des écoles normales, explique Allard, on se demande « quelle part [on doit] accorder à la formation dite pédagogique versus la formation disciplinaire ». Jusqu’en 1954, la seconde occupe la place d’honneur dans la formation des maîtres, mais elle est ensuite reléguée à la marge, ce qui fera sortir le frère Untel de ses gonds.

Les débats sur les méthodes pédagogiques sont tout aussi anciens. En 1901, un traité prône la pédagogie de la découverte et l’équivalent des fameuses compétences transversales. En 1916, l’abbé Ross, directeur de l’école normale de Rimouski, défend le rôle actif de l’élève et la nécessité, pour les enseignants, de connaître la psychologie de l’enfant. La pédagogie dite nouvelle mise en avant par les réformateurs contemporains a donc plus de cent ans !

En 1968, pour assurer une formation des maîtres uniforme et de qualité, on ferme les écoles normales et on transfère leur mission aux universités, particulièrement au nouveau réseau de l’Université du Québec. Fait-on mieux ou pire que nos ancêtres ? À l’école de l’histoire, nous apprenons que, comme eux, nous faisons ce que nous pouvons, en poursuivant les mêmes débats.

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10 commentaires
  • Pierre Grandchamp - Abonné 11 janvier 2020 12 h 15

    Quelques notes éparses

    -Cette chronique me rejoint beaucoup. D’abord, rappelons que, au 19e siècle, nos ancêtres ont brûlé des écoles pour ne pas payer de taxes : « La guerre des éteignoirs ».

    - Je fus le premier laïque à enseigner au secondaire garçons ( une 8e-9e combinées, toutes les matières), à Berthierville, en septermbre 1960, frais émoulu de l’École normale Jacques Cartier, de Montréal. J’ai adoré ! Au même moment, sortait le célèbre *best seller* : « Les Insolences du Frère Untel ». Ce livre m’a profondément marqué; plusieurs diront que ce livre a eu beaucoup d’impacts dans la Révolution tranquille.. Il y disait : "Ici, au Québec, nous ne sommes guère que la 2e génération à savoir lire et écrire. Et encore nous lisons fort peu et nous écrivons plus ou moins joual". Ailleurs, il rapporte une citation de Duplessis, dans les années 50 :« Nous avons le meilleur système d’éducation qui soit, nous n’avons pas de leçon à recevoir de qui que ce soit »-

    Ci-dessous quelques notes prises dans le livre de Claude Gravel : « La vie dans les communautés religieuses 1840-1960 » :

    -Les écoles normales de filles (qui formaient la majeure partie du personnel enseignant du cours primaire) étaient très nombreuses et réparties sur tout le territoire du Québec. Alors que les écoles normales de garçons étaient peu nombreuses.. Pour le reste, les communautés de Frères enseignants suffisaient. C’est de haute lutte que les Frères ont littéralement arraché la permission d’improviser une espèce de cours secondaire pour garçons.

    -Observation : tout comme avant 1960, les postes de profs, à l’élémentaire, sont occupés par des femmes, la plupart du temps. Et même au secondaire, elles sont très présentes. Ici, dans notre commission scolaire( plus de 22 000 élèves), le poste à la direction générale est occupé par une femme; elle a 2 adjoints dont une femme au volet éducatif. Elles sont, aussi, très présentes dans les postes de direction des écoles.

    • Pierre Grandchamp - Abonné 11 janvier 2020 13 h 19

      Les femmes, on le répète, sont majoritaires à l'université.Je me permets de passer un extrait de l'excellent livre de Claude Gravel sur le cours classique et les femmes:

      « Le gouvernement provincial, qui l’acceptait pour les collèges de garçons depuis 1922, refusa toute subvention aux collèges classiques féminins (les premières furent versées en 1961). Et les universités, qui leur accordaient leur affiliation, les empêchaient d’enseigner des matières comme le grec et leur bloquaient l’accès à certaines facultés comme la médecine et le droit. De 1908 à 1954, le nombre de diplômées ne dépassa pas 2000 ». Le premier collège classique pour les filles, en 1908 : le collège Marguerite-Bourgeoys, à Montréal, avec les sœurs CND. L’enseignement qu’offrait le collège classique aux garçons depuis le milieu du X1Xe siècle fut refusé aux filles jusqu’au début du XXe siècle. Ce refus venait tant des autorités religieuses et politiques qu’universitaires. Les rares Canadiennes françaises qui voulaient accéder à l’université devaient aller se faire instruire au Canada anglais, aux États-Unis ou en Europe.(...)

      « Un préjugé à l’égard des femmes. Il fallait aussi compter avec les préjugés populaires tenaces envers les femmes instruites. En 1911, Marie Gérin-Lajoie fut la première jeune fille canadienne-française à obtenir un baccalauréat ès arts (fin du cours classique) chez les sœurs de la Congrégation Notre-Dame. Elle arriva première dans toute la province, mais le jury refusa de lui accorder le prix Colin et celui du prince de Galles, qui lui revenaient de droit, pour les donner à celui qui était arrivé deuxième….un garçon.

      Jusqu’en 1920, une religieuse enseignante ne pouvait quitter son couvent pour se rendre à une conférence dans une université. Les premières sœurs qui s’y inscrivirent pour obtenir un baccalauréat ou une licence, plus rarement un doctorat, furent isolées des élèves masculins, dans des salles séparées, pour passer leurs examens….parce qu’elles étaie

  • Pierre Grandchamp - Abonné 11 janvier 2020 12 h 59

    Anecdote

    La situation, en 2020, me rappelle celle des débuts des années 60 : on manquait de profs partout. On embauchait à peu près n’importe qui, en raison de la pénurie et des besoins.

    Mon ami demeurait dans une petite municipalité rurale, dans un rang.Il parvient à faire sa 9e année à l’école centrale du village, avec les bonnes religieuses.Mais, fin des années 50, il n’y avait pas de transport scolaire pour se rendre dans la ville centrale régionale. Il fait sa 10e-sa 11e-sa 12e par correspondance; il allait passer les examens finals,de juin, dans une école de la ville centrale..

    Août 1962, quelqu’un lui apprend qu’on cherche des profs dans une école secondaire de la région. Il s’y présente et on l’engage. Il ira chercher son bacc. en pédagogie, à temps partie ; il fera une session à plein temps. Mieux que cela, il se spécialisera en anglais et ira chercher sa formation, pendant plusieurs étés, dans différents campus universitaires au Canada, aux États-Unis, en Angleterre.IL sera chef de groupe, en anglais,

    N.B A cette époque, beaucoup de profs commenceront avec un petit diplôme (Brevet C= 1 an après la 11e anée;Brevet B- 2 ans après la 11e) et iront chercher leur bacc. en pédagogie, à termps partiel

  • Bernard LEIFFET - Abonné 11 janvier 2020 13 h 54

    La critique de la formation des professeurs est nécessaire si on veut la faire avancer!

    Se remettre en question à temps n'est pas toujours facile à admettre et les prémisses d'une époque changeront dans l'action. On assiste alors à de nouvelles méthodes pédagogiques. Leurs résultats ne seront que temporairement valides puisque le contexte avec ses multilples variables seront déjà périmés dans le temps. On ne crée pas un prof comme on programme au robot, même si le premier peut entraîner le second à faire certaines tâches! Il y a tellement de paramètres en prendre en cause pour amener une personne à devenir un bon professeur qu'il me faut revenir en arrière et faire une critique personnelle du système. Au cours de son apprentissage, l'étudiant développe des liens de connaissances souvent ignorés de son environnement professionnel, liens qui l'engageront peut-être à persévérer dans la direction initiale, sans autre pression extérieure. Les plus beaux moments d'un prof, c'est en cours, lorsque les étudiants proposent, à leur tour, un projet qu'ils feront dans le cadre ici d'un cours par projets ou par modules. La présentation initiale connue de tous, avec toutes les étapes suivantes, amenaient une ambiance formidable et des résultats très élevés. C'est ainsi que pendant plusieurs annés, j'ai pu aider des étudiant(e)s, bien au-delà des heures régulières de cours. L'art et la science d'enseigner ne relèvent pas que du stricte curruculum scolaire, mais aussi des expériences vécues et, plus elles sont nombreuses, une véritable vocation permettra d'aller de l'avant, d'innover en s'affranchissant des fois des principes trop rigides ou mêmes archaïques!
    Quand le prof et ses étudiant(e)s sont au même diapason l'apprentissage des uns et des autres font plus que leurs unités quantitatives d'où une persévérance accrue à l'aube d'un projet plus grand, réussir dans la vie! Encore faut-il que le prof ait déjà les éléments en main et n'hésite pas à sortir hors des champs battus! Critiquer d'accord, montrer l'exemple c'est mieux!

    • Pierre Grandchamp - Abonné 11 janvier 2020 16 h 17

      La question de formation des profs sera toujours une question à revoir pcq la société change et le monde de l’éducation, aussi. Le dilemne, pour enseigner, au niveau supérieur existera toujours : vaut-il mieux avoir une formation en pédagogie pour enseigner la physique ou avoir fait des études en physique?

      J’ai connu quelques profs arrivant pour enseigner au secondaire après une formation technique; ils devaient aller chercher leurs crédits de pédagogie à temps partiel. J’ai remarqué qu’ils furent d’excellents enseignants.

    • Bernard LEIFFET - Abonné 12 janvier 2020 08 h 22

      SVP changer pour curriculum,.. M...antibiotiques et points à profusion (un aute accidenté avec un banc de scie!)
      Merci de votre compréhension!
      Bernard Leiffet

  • Pierre Grandchamp - Abonné 12 janvier 2020 07 h 05

    Apprendre en enseignant. Oui, des profs à l'école!

    « L’histoire a plusieurs vertus, dont celle de nous permettre de relativiser notre regard sur le présent. ».Comme je suis d’accord!

    Dans le collège classique des années 50,que j'ai fréquenté, l'immense majorité des profs, qui étaient des religieux, n'avaient comme formation qu'un diplôme en théologie. Dans les dernières années du programme, certains avaient étudié dans la matière enseignée
    ...........................................................................................................
    Début des années 60, souvent des profs, au secondaire public, apprenaient en même temps que leurs élèves. En 61-62 et 62-63, j’enseignerai les maths en 10e et 11 e année. Je montrais à mes élèves que, assez souvent, il y a plus d’une façon de résoudre un problème. A l’examen final de géométrie, en 11e année,on demandait de démontrer que 2 triangles sont semblables lorsqu’ils ont leurs angles égaux, chacun à chacun..... Dans le livre officiel, la démonstration était très longue. J’avais enseigné, aussi, à mes élèves, une autre façon beaucoup plus courte, prise dans un autre volume,

    La correction de l'examen final, de juin.se faisait au niveau régional. par les profs. Chacun(e) de nous corrigeait un numéro. Sur l’heure du dîner, nous allions, évidemment, voir les résultats de nos élèves.Au théorème en question, la bonne religieuse, qui corrigeait, avait mis zéro à mes élèves pcq ils n’avaient pas répété la formule du livre officiel.. Suis allé voir l’inspecteur d’écoles, qui coordonnait le tout, et la question fut réglée. Pour la bonne religieuse, il fallait apprendre par cœur : elle venait d’apprendre!

  • Loyola Leroux - Abonné 12 janvier 2020 17 h 11

    Les pédagogues, d’esclaves à maitre !

    Surprenant vos affirmations concernant ‘’ Le développement d’une nation est proportionnel à la situation de son système d’éducation’’, à quel philosophe de l’histoire vous référez-vous pour dire cela ? Pour Karl Marx et les sociologues, l’éducation fait partie de la superstructure d’une société, avec la justice, la santé, la finance, etc. Tous ces éléments répondent aux besoins des rapports de production, et non l’inverse comme vous l’écrivez. Ainsi, la société québécoise agricole avait besoin d’une élite formée par les collèges classiques. La société moderne apparue après la 2e Guerre avait besoin de techniciens et d’ingénieurs, d’où la création des cegeps. Votre propos nous force à conclure que c’est la création des cegeps qui a créé le besoin de techniciens pour l’industrie !!! Bizarre.

    Si comme vous le dites ‘’Le développement d’une nation … dépend en bonne partie de la qualité de ceux qui l’animent, c’est-à-dire les enseignants.’’ Pourquoi alors sont-ce les plus faibles étudiants de cegep qui se dirigent vers l’enseignement ? C’est un peu comme si le Club de hockey Le Canadien choisissait toujours les joueurs les plus faibles des équipes du hockey mineur ! Je comprends votre besoin de remonter l’estime de soi des profs, qui en a bien besoin, mais n’exagérez-vous pas un peu !

    Les auteurs du livre recensé, que je n’ai pas encore lu, affirment ‘’ En 1770, peut-on y lire, « l’éducation se trouve dans un état lamentable ». Il me semble qu’avant 1960, on parlait de ‘’L’Instruction publique’’, le domaine de l’école, non ! et pas d’éducation, le domaine des parents, comme de nos jours.

    Finalement, nous expliquent-ils ce beau paradoxe, que le pédagogue, un esclave dans l’Antiquité gréco-latine, qui accompagnait le fils de son maitre, de la maison à l’école, ou le maitre l’instruisait, est devenu le maitre qui dirige les profs ?

    • Pierre Grandchamp - Abonné 12 janvier 2020 20 h 37

      " la société québécoise agricole avait besoin d’une élite formée par les collèges classiques.".

      La société québécoise a toujours besoin d’une élite mais formée autrement depuis la démocratisation du système d’éducation et de l’apparition des cégeps PUBLICS (1967).Alors que les collèges classiques, soit des institutions privées, étaient une affaire de mâles, à toute fin pratique.

      La société québécoise actuelle diplôme deux fois plus de femmes que d'hommes en agronomie
      https://www.laterre.ca/du-secteur/formation/a-dit-lagronomie-netait-affaire-de-filles

      Comme dans plusieurs domaines professionnels, les femmes occupent un pourcentage grandissant dans la pratique de la médecine vétérinaire. Comme en font foi les dernières statistiques auprès des diplômés de la cohorte 2018, sur 75 diplômés, 76 % étaient des femmes et 24 % étaient des hommes. https://www.omvq.qc.ca/la-profession/profil-medecins-veterinaires.html