Un innocent en Chine

Je me souviens de mon désappointement à la lecture de La philosophie dans le boudoir du « divin marquis », qui figurait au programme d’un cours, j’ai oublié si c’était au cégep ou à l’université. Ce que je lisais était cruel, sordide, rabaissant et, comble de la déception pour le jeune homme que j’étais, même pas excitant. Je n’étais sans doute pas très doué pour le sadisme, ni même pour la philosophie. Salué par la classe intellectuelle française de Breton à Foucault, Sade n’était-il pas le « grand libérateur du désir » ?

Au XXe siècle, la recherche de ces grands libérateurs était devenue une spécialité de ladite classe intellectuelle. Staline et Khrouchtchev pour Sartre et, pour les Sollers et autres « telquélistes », Mao. À l’ombre de quelque Grand Timonier, la liberté était une théorie comme une autre. Et Pol Pot, au Cambodge, ne sortait pas d’une boîte de Cracker Jacks. Il avait fait ses classes à Paris.

L’affaire Matzneff ressemble au dernier soubresaut d’une époque où la vie, celle des anonymes, des fragiles, des « insignifiants » au sens propre, devait se plier à la puissance et à la grandeur de l’esprit. Elle semble bien terminée, la période de l’histoire qui aura vu une avant-garde artistique et littéraire éclairée chanter, à confortable distance, les louanges des artisans du Goulag et des millions de morts de la Révolution culturelle. Vraiment ?

Pour nous en convaincre, suivons J.M.G. Le Clézio, Prix Nobel de littérature 2008, dans ce que son éditeur qualifie d’« aventure poétique » dans l’ancien empire du Milieu (Quinze causeries en Chine, Gallimard, 2019). La Chine, Le Clézio connaît bien. Non seulement la pensée et la culture chinoises de Confucius à Mo Yan en passant par Lao She paraissent n’avoir aucun secret pour lui, mais ses propres livres y sont traduits et étudiés. Il a, bref, des amis là-bas. Dont un certain Xu Jun, traducteur de son Procès-verbal, qui tient à nous assurer, en avant-propos de ce recueil de textes d’allocutions et de conférences étalées sur une quinzaine d’années (la dernière date de 2017), que son ami J.M.G. « est un homme épris de justice et d’humanisme. Dans ses œuvres, il critique inlassablement le colonialisme et y réfléchit de façon approfondie. Dans nos échanges, maintes fois il a condamné l’invasion de la Chine par le Japon ». Le Prix Nobel 2008 ne serait rien de moins, d’insister monsieur Jun, qu’un « être rempli d’amour universel ».

Or, au fil des pages, on comprend assez rapidement que le colonialisme que dénonce l’écrivain français forme un concept historiquement bien cloisonné : si la dénonciation des crimes japonais y est récurrente et que la mise en accusation de la civilisation occidentale paraît aller de soi, rien, en revanche, sur l’invasion et l’annexion du Tibet par le géant chinois. Dans une conférence prononcée au Salon du livre de Shanghai portant sur les droits de la personne et le rôle de l’écrivain dans la cité, ses références, s’arrêtant aux Camus, Malraux, Beauvoir et Yourcenar, sont aussi datées que son curieux épouvantail japonais. Il n’y est évidemment pas question de Liao Yiwu, écrivain chinois emprisonné pendant quatre ans pour avoir dénoncé le massacre de la place Tian’anmen, puis harcelé par le régime et qui, au moment même où Le Clézio instruit son public chinois de la littérature engagée des Sartre et compagnie, vient de traverser clandestinement la frontière pour se réfugier en Allemagne. À l’Université de Nankin, où il est professeur invité à l’hiver 2017, Le Clézio peut-il vraiment ignorer que dans la prison de cette même ville croupit depuis douze ans l’auteur Yang Tongyan, autre critique des massacres de Tian’anmen ? Sujet certes délicat à aborder avec des hôtes si aimables, mais…

C’est une chose de ménager le gouvernement du pays qui vous offre une tribune et vous invite à vous régaler aux frais de la nomenklatura littéraire locale, c’en est une autre d’encenser sa culture millénaire dans un délire de formules creuses qui finit par ressembler à une variété sophistiquée de propagande : « […] la diffusion des œuvres littéraires [est] importante. Ce sont elles qui nous permettent de comprendre l’autre, non seulement de le tolérer dans ses particularités, mais de l’aimer et de l’inviter dans nos cœurs. La Chine donne aujourd’hui l’exemple de cette recherche. »

Vous avez bien lu. La Chine adore les particularismes, et c’est sans doute pourquoi, en 2011, tandis que le Nobel pérore au Salon du livre, un jeune écrivain ouïghour, Nurmemet Yasin, peut crever en taule sous les mêmes cieux, emprisonné pour le seul crime d’avoir écrit une nouvelle à la première personne dont le héros, un pigeon sauvage, préfère se suicider plutôt que de vivre en captivité. Incitation au séparatisme, ont décrété les autorités de ce haut lieu de « l’interculturel », ce « modèle nouveau d’humanisme », qu’est la Chine de Jean-Marie-Gustave Le Clézio.

1 commentaire
  • Johanne Archambault - Abonnée 12 janvier 2020 11 h 02

    Merci de la mise en perspective

    Et pour le rappel. On oublie.
    Le pouvoir absolu corrompt absolument. Mais il ne paraît probablement jamais tel à ceux dont on pense qu'ils le détiennent. Et dégager des grandes lignes de l'histoire passée est plus simple que se débrouiller (conduire la barque) dans l'actualité. Je ne dis pas cela pour excuser les erreurs et les abus, seulement pour essayer d'imaginer comment ils se produisent (en supposant une certaine bonne foi de la part de ceux qui décident... ou se retrouvent entraînés dans une séquence non maîtrisée).
    Difficile quand même de comprendre Le Clézio. Vous n'auriez pas eu une petite phrase pour esquisser une hypothèse féconde sur (disons) l'aveuglement.