Le gratin grillé aux Golden Globes

Révélateur, ce 77e gala des Golden Globes décernés par la presse étrangère à Hollywood dimanche soir, à l’heure où le président Donald Trump narguait les ayatollahs après avoir fait assassiner un grand chef militaire iranien. Ajoutez l’émotion causée par les feux australiens, la salle n’avait pas trop le coeur à festoyer. Tous ces chics et célèbres de la télé et du cinéma semblaient assis sur un monde au bord du gouffre. Pas de femmes réalisatrices, des minorités oubliées aux nominations. Un horizon terne.

Au monologue d’ouverture, l’humoriste animateur britannique Ricky Gervais leur est rentré dedans avec une férocité inédite : « Vous vous dites éveillés, mais ces compagnies pour lesquelles vous travaillez, incroyable vraiment ! Apple, Amazon, Disney… Si l’État islamique démarrait un service en ligne, vous appelleriez votre agent, n’est-ce pas ? Alors, si vous remportez un prix ce soir, n’utilisez pas cette tribune pour faire un discours politique. Vous ne connaissez rien au vrai monde […] La plupart d’entre vous ont passé moins de temps à l’école que Greta Thunberg… »

Tout pour jeter un froid sur Beverly Hills. Rien pour empêcher les lauréats d’appeler à sauver la planète et l’Amérique. Avouons-le, ces déclarations, c’est pourtant ce qu’on attend d’eux. Des remerciements tout nus, ça lasse. L’Australie en flammes, dont les images évoquent l’enfer des damnés, renvoyait les stars à la précarité de leur propre environnement. Nombreux se succédaient-ils au micro en affichant une solidarité avec les victimes du désastre là-bas. Faut dire que les Californiens en connaissent un bout sur les feux de forêt. Par effet d’identification, la peur du grand embrasement accéléré par les changements climatiques faisait trembler leurs voix. Ces étoiles d’Hollywood sous leurs beaux atours, malgré un luxueux train de vie, se sentent menacées comme le commun des mortels. Elles semblaient tomber de leur firmament.

Repas végétarien aux invités, mais limousines ou jets privés pour assister au rendez-vous. Les contradictions du milieu prenaient une acuité troublante, renvoyant du coup la balle à tant de champions de l’environnement enroulés dans le confort. « On va tous mourir bientôt et il n’y aura pas de suite [sequel] », faisait résonner l’animateur comme un glas.

Netflix, qui a chamboulé le paysage du cinéma en vidant les salles sans payer de taxes, quoique reparti à peu près bredouille de cette remise de prix — parfois à tort — n’a pas été épargné par les piques de l’hôte : « Tous les meilleurs acteurs sont passés à Netflix et à HBO… »

L’ombre de Weinstein

Pour mieux alourdir l’atmosphère, la soirée des Golden Globes se déroulait la veille même du début du procès new-yorkais de l’ancien roi d’Hollywood, le producteur Harvey Weinstein, marquant la fin de la récréation pour la république des copains. Impitoyable, l’animateur a dépeint l’ogre des plateaux, qui renouvela aussi le cinéma en son temps, en ami du gratin. L’ancien puissant, qu’on aura vu cette semaine avec sa marchette et son regard hagard, tient du vieux roi Lear tombé du trône. Qu’il gagne ou pas en cour, la roue a bien tourné.

Quand même : ce sont des actrices d’Hollywood qui dénoncèrent Weinstein, en démarrant le mouvement #MoiAussi appelé à faire boule de neige sur la planète. Pas toujours à côté de la plaque, ces vedettes en tenue de soirée. Malgré leur crédibilité émoussée, autant écouter ces voix issues d’un milieu de prédateurs dans un pays dirigé par l’effroyable Trump. Lorsque l’actrice Michelle Williams invita les femmes à voter pour leurs intérêts lors de l’élection présidentielle de 2020 — « C’est ce que les hommes ont fait depuis des années » —, j’ai eu envie de l’applaudir.

Les déclarations des uns et des unes prenaient d’autant plus d’importance aux Golden Globes que les lauriers attribués suscitaient en gros peu d’enthousiasme. De grands méritants comme Joker, Marriage Story et The Irishman auront mordu la poussière dans les catégories de tête au profit du film de guerre 1917. Pour les prix d’interprétation, mis à part le couronnement de Joaquin Phoenix, imbattable en incandescent Joker, des prestations majeures cédaient les honneurs à de plus tièdes concurrents.

Espérons que l’Académie des Oscar rendra des verdicts moins frileux en février. Reste que ces cérémonies à la gloire du rêve hollywoodien semblent dans l’ensemble quasi dépassées.

Le cinéma et la télévision, héros officiels du bal, ont dû s’effacer dimanche face aux catastrophes du temps commentées à pleins micros. L’aura dorée de vedettes glorieuses pâlit quand le monde chancelle. Le public n’en menait déjà pas large avec les menaces de guerre planant sur ce début d’année. Une fois les lumières du gala éteintes, les spectateurs frissonnaient davantage avant de monter se coucher.

3 commentaires
  • Cyril Dionne - Abonné 9 janvier 2020 08 h 52

    Merci Mme Tremblay

    C’est probablement une des meilleures chroniques que j’ai lu depuis fort longtemps. Bravo à Mme Tremblay. Elle manie le verbe d'une façon virtuelle pour dire des vérités toutes crues, tout comme pour l’humoriste Ricky Gervais.

    Comment les millionnaires et les milliardaires d’Hollywood qui portent leur cause à leur boutonnière, peuvent-ils comprendre les gens ordinaires? Comment peuvent-ils être crédibles lorsqu’ils parlent des changements climatiques alors qu’ils n’y comprennent rien en plus d’être les pires consommateurs de la planète? Comment peuvent-ils parler de la pauvreté alors qu’ils nagent dans la surabondance? Ce sont les mêmes qui dénoncent Donald Trump et pourtant, ils ont probablement fait bien plus pire. En passant, c’est la réaction des gens ordinaires sur les « vedettes » que le parti démocrate employait à l’outrance qui a probablement fait pencher la balance lors de la dernière présidentielle.

    Le meilleur exemple de ceci c’est bien Harvey Weinstein. Il est à remarquer qu’Hillary Clinton s’est frotté à lui pour recevoir des millions et son support pour la campagne de 2016 après avoir été vertement avertie par plusieurs de son entourage de son effet caustique. L’argent n’a jamais eu d’odeur pour les Clinton. Mais le pire de tout cet épisode du mouvement #metoo, c’est qu’il va s’en sortir égratigner, mais il va s’en sortir. Chez nous, Gilbert Rozon vient juste d’être reconnu non coupable au civil. Alors bonne chance au criminel pour les victimes. Idem pour Weinstein. L’argent et ses amis puissants qui sont probablement dans la même galère ou devraient l’être, eh bien, ils vont s’en tirer.

    Et le cynisme de la population continuera de plus belle. Misère.

  • Clermont Domingue - Abonné 9 janvier 2020 09 h 56

    Le partage.

    La peur en partage apportera-t-elle plus de justice?

  • Daphnee Geoffrion - Abonnée 9 janvier 2020 11 h 54

    Artistes de ce monde taisez vous donc !
    Vous gâchez la sauce ...donnez de la lumière aux gens crédibles plutôt que de mettre le spot sur vous et vos contradictions!