La morale de l’histoire

J’aime les statues. Elles témoignent, à leur façon, de la force et de la fragilité du passé dans l’actualité. Leur présence est un rappel que le passé continue de nous habiter, mais leur silence les réduit à dépendre de nous. Dans les statues, le passé nous fait signe, mais nous laisse disposer de son avenir. En une époque qui se croit l’incarnation du sommet de l’évolution humaine, les statues s’avèrent plus friables que jamais.

Par conséquent, parce que j’aime l’histoire, parce que je considère, avec Simone Weil, que l’avenir n’est rien sans le passé, je n’aime pas l’idée de déboulonner, au sens littéral du terme, les statues. Quand des Américains s’en prennent aux statues de Christophe Colomb, en accusant le navigateur d’être à l’origine du génocide des Amérindiens, quand des Canadiens veulent renverser les statues de John A. Macdonald, pour cause de racisme, je me braque. Je n’aime pas l’esprit de procès, surtout quand il s’applique à des absents ou à des morts.

Macdonald est loin d’être mon héros. Je sais qu’il est l’homme qui a fait pendre Louis Riel, qu’il défendait un Canada unitaire au mépris des nations autochtones et québécoise et que son gouvernement était corrompu. Je sais aussi, par ailleurs, que les défauts ne résument pas l’homme et que la décision de lui ériger une statue tient à d’autres raisons, notamment son rôle central dans la fondation du Canada. Je n’aime pas Macdonald, mais sa statue, justement, me rappelle le sens de mes combats.

Les critères de la révision

Cette première réaction — on ne touche pas à ça — demeure néanmoins insatisfaisante. Je ne tolérerais pas une statue d’Hitler ou d’Adrien Arcand dans ma ville et je comprends les Russes d’avoir déboulonné les statues de Staline. J’accepte donc la révision historique, dans la mesure où elle se justifie. Il reste à en déterminer les critères, dans le souci de préserver un rapport moral à l’histoire, qui n’a que nous pour la défendre.

Sous la direction de l’historien Harold Bérubé, un dossier du dernier numéro de la revue Argument (hiver 2019-2020) nous vient en aide dans cet exercice. « Dans un monde libéral, y écrit l’historien Charles-Philippe Courtois, il est naturel de réviser l’histoire ainsi que la mémoire officielle », mais il convient d’éviter, ce faisant, que le processus d’une « mémoire mise à jour » devienne celui d’une « mémoire mise à mal ».

Pour y arriver, ajoute Courtois, il faut « veiller à appliquer un principe de précaution, sans pour autant refuser de tenir compte des malaises soulevés par la présence de certains monuments ». La précaution exige notamment de ne pas soumettre la démarche à la seule idéologie du jour. L’histoire, en effet, « est faite de nuances de gris » et les tares d’un personnage — parfois considérées comme telles des années plus tard — n’entachent pas toujours radicalement la contribution historique qu’on souhaite saluer.

Les statues de monstres avérés doivent être déboulonnées, certes, mais celles de personnages devenus ambigus avec le temps ne méritent pas ce sort puisque les faire disparaître appauvrirait notre propre rapport à la mémoire. Une solution plus intéressante, selon Courtois, consisterait à enrichir l’espace public avec de nouveaux monuments contribuant à une plus grande diversité de la mémoire. Aux États-Unis, par exemple, « on attend toujours la multiplication des statues en l’honneur de figures comme Rosa Parks », militante héroïque des droits civiques.

Dans un monde libéral, il est naturel de réviser l’histoire ainsi que la mémoire officielle

L’essayiste Patrick Moreau défend lui aussi cette dernière proposition, mais il se livre surtout à une vigoureuse critique de « l’iconoclasme contemporain ». Les militants du révisionnisme mené au nom des idéaux d’aujourd’hui, écrit-il, en s’attaquant aux héros du passé, reproduisent ce qu’ils reprochent à ces derniers, c’est-à-dire d’avoir partagé les préjugés de leur époque, et érigent « un monument à la gloire de notre propre cécité ».

En s’en prenant « à de pauvres fantômes de bronze dont la puissance s’est depuis longtemps évanouie », les nouveaux iconoclastes, écrit Moreau, se livrent à « une carnavalisation de la subversion ». Ils barbouillent des monuments, déclarent vivre sur « des terres non cédées », mais leur lutte symbolique « ne modifie pas vraiment les conditions d’existence des autochtones du Canada ». En les appuyant en parole, les dirigeants — pensons à Trudeau et à Valérie Plante — se donnent une image progressiste, tout en confortant le statu quo. Qu’on laisse donc en paix les vieilles statues, conclut Moreau, et qu’on en érige de nouvelles, « plus conformes à nos vues », si on le souhaite.

S’approprier l’histoire

La notion d’appropriation culturelle n’est pas étrangère à ces débats. On accuse, en effet, les monuments honnis de porter des messages illégitimes sur une histoire qui ne leur appartient pas. Les statues de Colomb, dit-on, chantent une découverte heureuse pour l’homme blanc en omettant de souligner l’aspect génocidaire de l’oeuvre du navigateur. Ces statues font ainsi main basse sur toute une histoire qu’elles trafiquent à l’avantage de ceux qui les ont érigées. Selon les militants qui voient dans ces symboles une forme d’hégémonie culturelle illégitime, seules les victimes de l’histoire auraient le droit de tenir un discours sur les événements du passé.

L’historien Éric Bédard renverse leur argumentation en la qualifiant d’« appropriation militante ». À dix ans, explique-t-il, il a été bouleversé en regardant la télésérie Racines et il s’est immédiatement identifié à la victime. Est-ce parce qu’il était, en tant que Québécois, descendant d’un peuple de « nègres blancs » ? Ou était-ce plutôt parce qu’il voulait transformer sa culpabilité de Blanc en bonne conscience ?

Bédard refuse ces interprétations déterministes. Sa réaction, écrit-il, était celle d’un humain révolté devant un crime contre l’humanité. Il en tire la conclusion que l’histoire et ses souffrances nous concernent tous et ne doivent pas être le privilège de certains groupes. Il est essentiel, en ce sens, que les points de vue afro-américains et autochtones soient entendus dans le débat public, mais tous, en tant qu’humains, doivent avoir le droit de parole sur tout, dans le respect des règles de l’éthique de la discussion.

31 commentaires
  • Yvon Montoya - Inscrit 6 janvier 2020 06 h 39

    C’est facile de parler de « respect des regles d'éthique de la discussion» lorsqu’on a le pouvoir et rien que le pouvoir. Xi Ping ou Poutine tiennent les memes propos. Et si on se mettait a la place des malheureux comme le faisait, parait-il, Jesus-Christ? On a beaucoup fait pour faire payer aux allemands leur nazisme alors ne peut- on pas le faire pour le colonialisme qui a un mal fou a faire son mea culpa?

    • Robert Morin - Abonné 6 janvier 2020 09 h 19

      Vous écrivez «On a beaucoup fait pour faire payer aux allemands leur nazisme». D'une part, il me semble percevoir dans l'expression «faire payer» un objectif revanchard et un appel à la culpabilisation que je trouve malsains. D'autre part, il ne faut pas perdre de vue que malgré la multitude d'oeuvres qui se réclamaient d'un objectif de mémoire collective à l'égard de l'holocauste, «afin que de telles atrocités ne se reproduisent jamais», on assiste encore aujourd'hui à l'humiliation de certains peuples et à des génocides et des apartheids qui refusent de se reconnaître comme tels.

  • Rose Marquis - Abonnée 6 janvier 2020 06 h 59

    Complexité

    Quel bon article qui nous rappelle la complexité de notre monde et l'importance du principe de précaution et du respect de l'histoire. J'aime l'idée de nouvelles statues, cela me fait penser à celles des femmes, dont celle de Mme Kirkland-Casgrain, près du parlement à Québec.

  • Marc Therrien - Abonné 6 janvier 2020 07 h 20

    À mort les statues


    Il est inquiétant de voir comment des membres de cette société qui prône autant la liberté individuelle soient tentés par un révisionnisme historique radical digne d’un régime totalitaire. Il semble que les personnes qui militent pour ce retrait de la mémoire des choses du passé lointain, qui sont inconvenantes lorsque ressenties au présent qui se souvient, soient fixées sur cette conception de l’Histoire de l’Être qui est en marche : être, c’est avoir été. On sent qu’il y a quelque chose qui souffre dans cette volonté de tuer à nouveau ce qui est déjà mort en pensant que ça va soulager la conscience. Je ne trouve pas de mot pour qualifier ce sentiment qui serait un envers du passéisme nostalgique et traduirait cette envie d’annihiler un passé révolu. L’histoire qui s’apprend n’est pas seulement ce dont on choisit de se souvenir ou d’oublier, mais s’accompagne aussi de ce qu’on raconte de ce qui s’est passé pour comprendre ce qui est devenu. Il est bien évident cependant que dans l'éternel moment présent dont on veut saisir chaque instant, il n'y a pas d'histoire. Celle-ci vient dans l'après des choses qu'on ne sait jamais avant, juste après, comme dirait un des personnages de Victor-Lévy Beaulieu.

    Marc Therrien

    • Ginette Cartier - Abonnée 6 janvier 2020 09 h 29

      Vous écrivez "On sent qu’il y a quelque chose qui souffre dans cette volonté de tuer à nouveau ce qui est déjà mort en pensant que ça va soulager la conscience." Quelle grande vérité! Je la cite intégralement, car elle s'applique autant aux groupes révisionnistes à l'échelle collective qu'à chacun de nous à l'échelle individuelle. En effet, la question se pose (et s'adresse à chacun): quelle est cette souffrance existentielle qui pousse à se venger, donc se "soulager", sur un autre, mort ou vivant, de cette souffrance?

    • Raymond Labelle - Abonné 6 janvier 2020 11 h 39

      J'oublie de qui est cette citation qui m'avait frappé, mais je me souviens qu'il s'agissait d'un chef d'État assez important. On avait demandé au personnage s'il aimerait que plus tard on fasse une statue de lui - il a répondu (l'idée, pas le texto, la mémoire étant ce qu'elle est):

      "Je préfère que l'on se demande comment il se fait qu'il n'y a pas de statue de moi que l'on se demande comment il se fait qu'il y en a une".

    • Jacques de Guise - Abonné 6 janvier 2020 12 h 38

      À Mme Ginette Cartier,

      Pour répondre à votre question, il faut remettre en cause la distinction du travail de la mémoire qui a longtemps prévalu entre l’histoire et la psychanalyse, laquelle tient au fait que le psychanalyste attribue à la mémoire un sens individuel, tandis que l’historien lui attribue un sens collectif. Ainsi, aujourd’hui, on ne peut plus écarter la trace laissée par le passé, la souffrance dont parle M. Therrien n’est pas morte, elle est bien vivante dans la mémoire, car elle est inscrite dans notre corps sensible, et elle est réactivée sous l’effet des circonstances présentes. Lorsque le passé « ne passe pas » parce que le travail de deuil n’a pas été effectué, le refoulement collectif provoque, à l’instar du refoulement individuel, des pathologies mémorielles.

    • Marc Therrien - Abonné 6 janvier 2020 12 h 39

      M. Labelle,

      Je ne sais pas si cette citation qui vous a frappé vient d’un gouvernant de l’ère moderne, mais il y a très longtemps Plutarque a écrit : «Voyant des statues érigées à plusieurs personnages, Caton l'Ancien disait : «Quant à moi, j'aime mieux que l'on demande pourquoi il n'y a pas de statue de Caton, que si l'on demandait pourquoi on lui en a élevé.»

      Marc Therrien

    • Raymond Labelle - Abonné 6 janvier 2020 22 h 56

      Ha! sans doute avez-vous trouvé la véritable source M. Therrien!

      Ou bien ma mémoire m'avait joué des tours, ou peut-être quelqu'un de plus moderne s'est approprié l'idée ou a cité Caton l'Ancien pour s'y identifier et c'est par ce biais que j'avais pris connaissance de cette considération.

      Quoiqu'il en soit, merci infiniment d'avoir retrouvé pour nous cette source initiale. Je vous en suis reconnaissant.

      Aussi, ça montre que le problème n'est pas nouveau...

    • Raymond Labelle - Abonné 6 janvier 2020 23 h 25

      "On sent qu’il y a quelque chose qui souffre dans cette volonté de tuer à nouveau ce qui est déjà mort en pensant que ça va soulager la conscience."

      Des exemples historiques. La foule, pendant la Révolution française, qui allait déterrer les corps de rois pour les jeter dans des fosses communes. Quelquefois on arrachait des morceaux, comme la tête. Pour la petite histoire, on a retrouvé plus tard la tête de Henri IV en possession d'un individu dans une boîte au XXème siècle, les expertises que l'on peut faire grâce à la technologie moderne ont pu confirmer que la tête était authentique. Mais le pauvre monsieur en possession de cette tête avant cette technologie n'était pas arrivé à convaincre les autorités de l'époque de l'authenticité de la relique. Même si on sait maintenant que la tête était authentique, on peut comprendre le scepticisme d'alors, car le parcours de la tête, comment elle s'était rendue là, est obscur, encore aujourd'hui.

      Cette histoire abracadabrante, ici: https://www.ledevoir.com/societe/science/315197/aurait-on-retrouve-la-tete-d-henri-iv

      Plus près de nous, le plaisir des foules a détruire les statues de Staline, de Lénine, de Saddam, de Hitler ou de d'autres.

  • Serge Grenier - Abonné 6 janvier 2020 07 h 56

    Contrat social

    « ... mais tous, en tant qu’humains, doivent avoir le droit de parole sur tout. »

    Ceci devrait être le premier paragraphe du contrat social.
    Les paragraphes suivants de ce contrat pourraient être :

    Je pense comme je pense, tu penses comme tu penses.
    Je peux partager ce que je pense, tu peux partager ce que tu penses.
    Je ne peux pas t'obliger à m'écouter ou à penser comme moi.
    Tu ne peux pas m'obliger à t'écouter ou à penser comme toi.

    Et ainsi de suite...

    • Robert Morin - Abonné 6 janvier 2020 08 h 59

      N'est-ce pas un peu narcissique comme réaction? Tout à l'individuel, et pour le collectif... on repassera?

    • Denis Drapeau - Abonné 6 janvier 2020 10 h 22

      @ Serge Grenier

      Un contrat implique une rencontre de volontés d’un ou plusieurs individu-e-s et le partage d’un ou plusieur objectifs communs. Vos 4 propositions font l’apologie du droit nombriliste de vivre chacun dans sa bulle. Ce n’est pas un contrat social que vous proposez mais une déclaration de principe unilatérale. Certes vous me permettez de vous partager mon désacord mais vous revendiquez celui de ne pas m’écouter. J’espère quand même que vous le ferai et même que vous réponderai car moi je vais vous lire, convaincu que choc des idées jaillit la lumière.

      Ps : «Je pense comme je pense» me semble un peu prétentieux. Je pense plutôt comme le veut la culture et la civilisation dans laquelle je suis né. La construction d’une pensée est une œuvre collective et empirique dont les fondations sont souvent bien antérieur à notre naissance. Dans cete œuvre collective, notre apport individuel, bien que souhaitable, est plutôt négligeable. On répète sous une forme nouvelle bien plus que l’on innove.

    • Marc Therrien - Abonné 6 janvier 2020 16 h 46

      Les éléments de votre contrat social serviraient davantage à l’échange de monologues solipsistes qu’au développement d’un dialogue entre les participants. Il me semble qu’une des bases premières de l’éthique de la discussion est la disposition des participants à accepter la possibilité d’être transformés sans crainte de s’annihiler pour autant s’il advenait qu’ils changent les idées et émotions qui composent leur vision du monde après avoir été influencés, ce qui favorise la réciprocité dans la recherche d’une meilleure compréhension commune de la problématique qui les réunit pour discussion.

      Marc Therrien

  • Robert Bourdeau - Abonné 6 janvier 2020 08 h 12

    La morale de l'histoire. (Ne pas déboulonner les statues.)

    Pour des raisons historiques évidentes (des faits se sont réellement produits), il suffirait simplement d'ajouter une plaque à un endroit opportun, clarifiant ou ajoutant d'autres faits qui ont coloré le personnage de façon différente.

    • Pierre Bernier - Abonné 6 janvier 2020 13 h 48

      Complètement d’accord.

      Compléter l'information offerte notamment en précisant l’année d’installation de l’œuvre et l’autorité politique alors responsable.

      Rien de pire que d’occulter l’histoire en fonction des valeurs ou sensibilités contemporaines.