Le régime

La dernière soirée de notre année se passe très souvent à écouter ce que la télévision veut bien nous raconter de la sienne. Ce sont 1,9 million de téléspectateurs qui étaient rivés devant le spécial de fin d’année de l’« Infoman » Jean-René Dufort. Le Bye bye, quant à lui, a attiré 2,9 millions de téléspectateurs, accaparant l’essentiel du marché des ondes à ce moment, comme depuis cinquante ans.

Au-delà de l’humour, ces deux émissions québécoises avaient en commun, cette année, un mélange gazeux. Infoman était commanditée par Pepsi tandis que le Bye bye l’était, quant à lui, par Coca-Cola. À moins que ce ne soit l’inverse, l’un pouvant volontiers être pris pour l’autre, à moins de se prendre au jeu risible de croire que ces cocktails de sucre se distinguent en bouche comme de grands vins.

Autrefois, c’était l’industrie du tabac qui se payait pareille visibilité sans que personne y trouve rien à redire. Aujourd’hui, c’est le monde tout-puissant du sucré, qu’il soit gazéifié ou non, qui s’offre d’aussi vastes audiences, même si on connaît pourtant les effets néfastes qu’induit une consommation de sucre de plus en plus effrénée sur la santé publique.

Au temps de la Nouvelle-France, on consommait en moyenne 2 kg de sucre par personne par année. Aujourd’hui, ce sont plus de 30 kg de sucre qui sont engloutis selon la même répartition. À elle seule, une canette de Cola de 330 ml contient 7 morceaux de sucre, soit l’équivalent de 35 g, plus de la moitié de ce qui est recommandé par jour.

Pas besoin d’être orthorexique pour constater l’augmentation radicale de la consommation de sucre et, avec elle, l’augmentation constante du nombre de citoyens en surpoids et obèses. Il y a là un problème auquel nous refusons pourtant de faire face socialement. Tant et si bien que la nourriture est devenue un révélateur de conditions sociales. Autrement dit, exposez ce que vous mangez et on vous dira à quel milieu vous appartenez.

Dans une scène culte du cinéma québécois, on se souvient du petit Paul, assis dans une ruelle d’Hochelaga-Maisonneuve, un baril de poulet Kentucky entre les jambes. Interrogé par Pierre Falardeau et Julien Poulin au début des années 1970, il parle de sa vie d’enfant dans ce quartier populaire. Cinquante ans plus tard, Jules Falardeau, le fils du réalisateur, a reposé à cet enfant PFK devenu grand les mêmes questions, à nouveau devant un baril de poulet frit et une bouteille de deux litres de cola. On y apprend que le petit Paul est devenu alcoolique, avant de croupir un moment en prison. Évidemment, le poulet pané et le cola n’expliquent pas tout. Mais pourquoi néanmoins n’est-on pas surpris d’apprendre ce que ce petit du poulet frit est devenu ?

Ce sont aux milieux les plus pauvres, comme de raison, que l’on destine la nourriture la plus dommageable pour la santé, celle qui est pourtant la plus vantée à grand renfort de publicité. Est-ce exagéré de concevoir un monde où tout le monde pourrait se nourrir convenablement ?

Dans Super Size Me 2, consacré à la puissante industrie du poulet en Amérique, le réalisateur Morgan Spurlock, connu pour avoir montré les effets sur son corps d’une consommation d’aliments McDonald’s pendant un mois, souligne à quel point nous sommes soumis à un régime publicitaire qui va contre l’intérêt commun. Chaque année aux États-Unis, où l’obésité constitue un problème affolant, l’industrie du sucré et du pané consacre infiniment plus d’argent à faire sa publicité que celle qui est produite pour des produits non raffinés et éprouvés pour la santé.

Depuis des années, on tente de faire croire, par différents maquillages de la réalité, que le couple que nous formons avec la malbouffe est en instance de divorce. Il continue pourtant bel et bien de marcher main dans la main. Le Super Size Me 2 de Morgan Spurlock apparaît, à cet égard, particulièrement éclairant. Le réalisateur y montre les efforts consacrés par cette industrie pour tout au plus repositionner, sous de nouveaux emballages au goût du jour — bio, vert, écoresponsable —, les mêmes vieilles recettes nocives. L’exemple de l’industrie du poulet frit est saisissant. Les volailles que nous mangeons sont élevées si vite et dans des conditions si déplorables que leurs os, après quelques semaines d’élevage seulement, se brisent tant l’animal est devenu gros. Ces bêtes ne sont-elles pas après tout des miroirs en devenir de nous-mêmes, voire une allégorie déplumée d’un empire qui menace de s’écraser à l’heure d’une nouvelle guerre ?

Entre Noël et le jour de l’An, Kentucky a annoncé brutalement à ses employés sous-payés la fermeture de son dernier restaurant à Québec, faisant suite de la sorte à beaucoup d’autres fermetures survenues ces dernières années. La compagnie affirme, dans un communiqué, que ces fermetures s’inscrivent dans un effort pour « revitaliser la marque PFK ». Un des rares restaurants Kentucky encore ouverts à Montréal est justement celui d’Hochelaga, dans l’Est, là où se nourrissait avec appétit le petit Paul soumis à un colonialisme alimentaire écrasant.

Dans Les carillons, un de ses célèbres contes d’hiver, Charles Dickens exprime le point de vue des dominants qui regardent de haut la bonne marche de leurs affaires faites aux dépens d’une société qu’on rend volontiers malade et à qui l’on demande de travailler sans poser de question, de payer son loyer et d’être à l’heure, aussi fidèle qu’une horloge, pour toutes les besognes qu’on veut bien lui confier. Sir Joseph, le personnage qu’anime la plume de Dickens, clame son amour du pauvre qu’il exploite en répétant qu’il le fait pour son bien… « À chaque nouvel an, dit-il, moi et mes amis nous boirons à sa santé »…

Santé à vous tous néanmoins, chers lecteurs, malgré tous ces bouchers qui en veulent à notre peau !

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