Matzneff d’hier à aujourd’hui

Je me rappelle le coup de gueule de Denise Bombardier à l’émission française Apostrophes contre l’auteur Gabriel Matzneff qui couchait sur papier ses aventures avec des jeunes de moins de seize ans. Personne sauf la romancière québécoise n’avait trouvé à redire à ses mœurs qui relevaient du code pénal. On l’avait trouvée brave. C’était en 1990. Déjà les mentalités changeaient. Chez nous du moins. Car en France, l’impunité prévalait non seulement chez les écrivains et les artistes, mais dans toutes les sphères masculines de pouvoir, politique incluse.

Aujourd’hui, qui pourrait publier des confessions pareilles ? La sortie jeudi en France du livre Le consentement d’une de ses anciennes « petites amies » Vanessa Springora (14 ans au départ) vaut à Matzneff la mise au ban et une nouvelle notoriété pas trop glorieuse.

Bernard Pivot, l’animateur d’Apostrophes, qui avait abordé en 1990 d’un ton goguenard les moeurs pédophiles de son invité, tenta d’abord sur son blogue une maladroite défense : « Nous sommes plus ou moins les produits intellectuels et moraux d’un pays et, surtout, d’une époque. » Vrai, pourtant…

Celui qui fit beaucoup pour la littérature tant sur ses plateaux de télé qu’à titre de président de l’Académie Goncourt vient d’un monde phallocrate, qui commence tout juste dans sa patrie à se fissurer. Matzneff a pu décrire ses ébats avec des enfants parce que sa société en haut lieu, médias et intellectuels compris, le cautionnait à coups de grandes claques dans le dos. Pivot se confond en excuses cette semaine après son premier commentaire éreinté par les médias sociaux. Il eût mieux fait d’allumer plus tôt. L’homme de lettres n’avait pas saisi, à l’instar du prince Andrew dans son interview sur l’affaire Epstein, que le patriarcat dont il est issu impliquait des tolérances criminelles à désavouer. On a changé d’ère, cette nouvelle affaire en chevauchant 2019 et 2020, le crie après d’autres. Même des politiciens français, si longtemps accommodants, proclament : « Jamais plus ! »

Les leçons du passé

Mieux vaut comprendre les chemins empruntés par l’humanité, sous peine de répéter les erreurs du passé ou de verser dans le révisionnisme. Le mouvement de Mai 68 et toutes les libérations du temps ont bel et bien poussé la roue d’un affranchissement sexuel, même avec des enfants dont nul ne cherchait à comprendre la psyché. Plusieurs soixante-huitards renient désormais l’aveuglement d’antan. Ils étaient pourtant les produits de leur époque éclatée. Et ceux qui applaudissaient jadis des abuseurs les clouent au pilori au gré des vagues du temps, autant sinon plus que par vertu personnelle. Reste qu’on a raison de prendre le parti des victimes et Denise Bombardier eut le mérite de l’avoir fait avant bien d’autres. Mais regardons d’où nous venons.

Je n’ai pas lu Matzneff. André Gide oui, cet écrivain majeur doublé d’un pédophile misogyne comme Henry de Montherlant. Louis-Ferdinand Céline, aux pamphlets antisémites immondes, m’a éblouie avec son immortel Voyage au bout de la nuit. Connaître leurs œuvres et celles d’écrivains plus anciens fut pour moi un enrichissement. Par leurs qualités littéraires. Aussi pour m’avoir aidée à décrypter les mentalités d’avant mon époque, afin de mieux les blâmer parfois, mesurant le chemin parcouru à travers ces miroirs d’archives.

Les livres, le théâtre, le cinéma sont nos yeux et nos oreilles lors des voyages dans le temps. Par eux, on apprend que la démocratie est née en Grèce dans une société esclavagiste et pédophile. Que le catholicisme, longtemps omniprésent, imprègne l’inconscient collectif. Que les autodafés ont toujours flambé sur le terreau des répressions sociales. Que le droit de cuissage a survécu au Moyen Âge dans bien des cercles jusqu’à nos jours. Que la phallocratie multimillénaire demeure vigoureuse sous toutes les latitudes. Que le colonialisme a brisé l’âme des peuples conquis. Que la lumière et les ténèbres s’interpénètrent. Que la graine du fascisme se terre en chacun de nous, là où il faut la pourfendre. Qu’on peut reconnaître le génie artistique même chez des êtres abjects, tout en regrettant qu’ils n’aient pas eu à répondre de leurs actes devant la justice. L’art est un guide éclairé, dont je recommande la fréquentation à tous.

Ce que je reproche à l’époque actuelle, trop coupée du tronc culturel collectif par son ignorance, c’est de tomber des nues en découvrant à quel point les gens élevés dans le monde d’hier demeurent, pour le meilleur et pour le pire, prisonniers de structures mentales qui les ont forgés, même s’ils auraient pu évoluer. Car tout s’éclaire par l’histoire à défaut de mériter le pardon. Et ce n’est pas en occultant les œuvres du passé qu’on peut décoder le parcours glorieux ou ignoble de l’espèce humaine, mais en les affrontant droit dans les yeux.

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23 commentaires
  • Gloriane Blais - Abonnée 4 janvier 2020 05 h 02

    Une affirmation particulière

    "[...] les gens élevés dans le monde d’hier demeurent [...] prisonniers de structures mentales qui les ont forgés"
    Je ne comprends pas cette affirmation, parle-t-on des écrits ou des faits commis sur des enfants réels ?
    Et lorsqu'on parle "d'hier", on se réfère à quelle époque, quelle décénnie, quelle année?

    • Marc Therrien - Abonné 4 janvier 2020 10 h 45

      Puis-je vous proposer d’essayer de la comprendre dans son sens plus large? Nous sommes tous des « fils et des filles de », d’abord de notre famille et ensuite de l’époque dans laquelle nous avons été éduqués. Nous pouvons envisager le « hier » que nous voulons pour nous imaginer un passé contenant les déterminismes desquels la liberté nous appelle à nous affranchir emportés que nous sommes par le flux continu du devenir de ce qui est après avoir été et avant ce qui sera.

      Marc Therrien

    • Gloriane Blais - Abonnée 5 janvier 2020 07 h 26

      Cela fait longtemps que la pédophilie est criminelle.
      Être intellectuel n'implique aucunement accepter des actes pédophiles, c'est-à-dire des actes sexuels sur des personnes n'ayant pas les ressources psychologiques (et autres) de consentir à un acte sexuel qui les terrorisera sur plusieurs années.
      Je ne comprends pas ces gens qui se prétendent intellectuels, alors qu'ils ne sont que dans l'abus de pouvoir (intellectuel ou autres).

    • Marc Therrien - Abonné 5 janvier 2020 13 h 55

      Vous avez bien raison madame Blais. Et l’article de madame Tremblay nous démontre, entre autres, que de tout temps il y a parmi nous des gens qui n’en n’ont que faire des normes sociales voire même des lois quand ils débordent soit de peur soit de désir. Il y a parmi nous humains des monstres. Le mot «monstre» fait partie d’une courte liste de termes servant à exprimer que l’apparence ou le comportement d’un individu surprend par son écart avec les normes d’une société. En suivant les débats sur cette question et sur les autres qui l’ont précédée dans l’actualité des faits divers et en continuant ma propre réflexion, je repense à cette mise en garde de Nietzsche : «Quiconque lutte contre des monstres devrait prendre garde, dans le combat, à ne pas devenir monstre lui-même. Et quant à celui qui scrute le fond de l'abysse, l'abysse le scrute à son tour.»

      Marc Therrien

  • Marie Nobert - Abonnée 4 janvier 2020 07 h 44

    De Matzneff en passant par «notre Edgar national»... Misère!

    À lre pour l'horreur présumée: https://www.lapresse.ca/arts/201904/09/01-5221538-edgar-fruitier-subira-un-proces.php ; les «louanges» d'avant... http://www.cslf.gouv.qc.ca/publications/pube114/e1 . Et l'on crache dans la «soupe hexagonale»! Bref. Peut-on s'occuper des nos «affaires internes» pendantes?! Rozon, Salvail... «Je me rappelle le coup de gueule de Denise [...]» Sérieuse!?

    JHS Baril

  • Pierre Bernier - Abonné 4 janvier 2020 09 h 37

    Eh oui !


    Si l’on pense voir plus loin que ses prédécesseurs, il est impératif savoir reconnaitre qu’on est monté sur leurs épaules ?

  • Cyril Dionne - Abonné 4 janvier 2020 09 h 38

    « Le retour à la bestialité est possible dans une société comme la nôtre... » René-Victor Pilhes dans une entrevue avec Bernard Pivot en juin 1976

    Premièrement, presque tous les pseudo-intellectuels d’ici à la solde d’une pensée multiculturaliste ont pourfendu Denise Bombardier sur tous les sujets qu’elle a abordé parce qu’elle ne pensait pas comme eux. Aujourd’hui, on essaie de la récupérer, elle qui avait confronté ces gens qui exploitent les autres. Les cercles pédophiles sont très récurant même ici et cette tempête qui secoue la France présentement n’est que la pointe d’un iceberg immense, église catholique oblige.

    Deuxièmement, pour ceux qui disent que Vanessa Springora, une des victimes de cet infâme écrivain, n’est pas eu une vie gâchée, devrait se tourner la langue sept fois avant d’écrire. Comme le relatait plusieurs incluant la victime, elle a vécu plus de 30 ans d’angoisses, de dépressions et les plaies ne se sont jamais guéries. Comme pour les victimes de viol, lorsqu’elles en parlent et dénoncent, elles revivent encore une fois le même calvaire sans pour autant amoindrir les douleurs qui les pétrie au fond de leur être.

    Troisièmement, essayer de justifier l’injustifiable et mettant tout cela sur le dos du mouvement d’émancipation des années 60 et 70 étonne et détonne. Lorsque vous examinez de près, ceux qui ont fait cette révolution de mœurs venaient tous de nations riches où la préoccupation de trouver de la nourriture pour manger une fois par jour n’existe pas. Aux États-Unis, la génération hippie était composée de gens qui n’ont pas eu à faire la guerre du Vietnam. C’étaient des privilégiés à la Bill Clinton.

    Finalement, c’est qui ça Gabriel Matzneff? Pardieu qu’on s’en fout de lui et de ses p’tits livres que personne n'a lu. 99,5% des gens ne le connaissaient pas et ne l’ont jamais lu. Enfin, ce n’est pas ce même Bernard Pivot qui disait au sujet des livres : « N'y a-t-il pas dans la mentalité des gens, même, surtout chez ceux qui ne lisent pas, la croyance que le livre est sacré ? ». « Priceless!». Pas chez nous et surtout, pas n'importe quel livre, qu'il soit dit sacré ou non.

  • Bernard Terreault - Abonné 4 janvier 2020 09 h 38

    J'aime bien

    Rien à rajouter.

    • Gilles Théberge - Abonné 4 janvier 2020 11 h 17

      Peut-être ceci, à ajouter : https://www.youtube.com/watch?v=M5vh4aTl8XE