Le frère savant

Le frère Marie-Victorin (1885-1944) est un personnage hors norme dans notre histoire. Mort il y a 75 ans des suites d’un accident de voiture, il incarne à la fois un catholicisme fervent et un désir de savoir scientifique tout aussi brûlant. « Rien de ce qui est humain n’est interdit à la curiosité scientifique », écrivait-il.

Nationaliste et progressiste, écrivain raffiné et scientifique de pointe, l’homme devrait être considéré comme un héros de notre histoire et comme une source d’inspiration pour les temps présents. Il reste, pourtant, plutôt méconnu, sinon comme fondateur du Jardin botanique de Montréal.

Depuis des années, l’historien des sciences Yves Gingras fait des pieds et des mains pour corriger cette situation. En 2018, il présentait les renversantes Lettres biologiques (Boréal), dans lesquelles Marie-Victorin explore la sexualité humaine en correspondant avec son assistante, la botaniste Marcelle Gauvreau. En 2019, avec son collègue Craig Moyes, Gingras présentait les missives de cette dernière dans Lettres au frère Marie-Victorin (Boréal).

Ces documents sont précieux. On y découvre un religieux qui considère, explique Gingras, que « la sexualité est aussi une œuvre divine » et que « les contacts humains entre hommes et femmes [sont] nécessaires à la santé psychologique ». Marie-Victorin côtoie même des prostituées, à Cuba, pour mieux comprendre la sexualité.

À l’évidence, le frère et sa correspondante sont amoureux, mais, constate Gingras, demeurent dévots et s’en tiennent à un amour platonique. « D’avoir tous deux, et ensemble, regardé la Nature, toute la Nature, avec les yeux simples de l’enfant, nous sommes devenus […] plus humains, plus religieux, et meilleurs, écrit Marie-Victorin à son amie. Il n’est rien de souillé pour nos yeux que l’injustice, l’infidélité et la haine. »

Marcelle Gauvreau, aussi brillante et audacieuse que son mentor, ne manquera pas de redire, un mois avant sa mort en 1968, que Marie-Victorin « fut un esprit combatif et vibrant, mais assoiffé de paix ; un religieux qui édifiait sa vie sur l’amour de Dieu et l’amour de la science, sur la justice et la charité ». On est loin des couples d’Occupation double !

Le Marie-Victorin combatif se trouve tout entier dans Science, culture et nation (Boréal compact, 2019, 192 pages), un recueil de ses textes engagés, choisis et présentés par Gingras, qui a d’abord été publié en 1996. « Je me bats, donc je suis », écrivait Marie-Victorin à sa sœur religieuse en 1930. Et ses combats, presque tous menés dans les pages du Devoir, visent l’épanouissement de la nation québécoise, qui passe, selon lui, par le développement d’une véritable culture scientifique et par la reconquête de notre environnement naturel.

En prônant la survivance, écrit Marie-Victorin en 1938, le clergé canadien-français a « sauvé notre petit peuple », mais cette approche ne suffit plus. « Un peuple sans élite scientifique — il faut sans doute dire la même chose de l’élite littéraire ou artistique — est, dans le monde présent, condamné, quelles que soient les barrières qu’il élèvera autour de ses frontières, continue le frère. Et le peuple qui possède ces élites vivra, quels que soient l’exiguïté de ses frontières, le nombre et la puissance de ses ennemis. »

Dans l’entre-deux-guerres, la science, au Québec, ne tient pas le haut du pavé. L’élite québécoise, formée dans les collèges classiques, s’investit principalement dans la littérature, dans la philosophie religieuse et dans les professions libérales. Au début des années 1920, devenu docteur en botanique et professeur à l’Université de Montréal, Marie-Victorin déplore donc l’ignorance scientifique des siens.

« Observons cet homme que, par ailleurs, nous savons intelligent, écrit-il. Les êtres et les forces de la nature l’entourent, le pénètrent, agissent sur lui de mille manières, le roulent comme la mer aveugle fait du galet poli. Et cependant nul besoin de connaître ne le tourmente. […] Devant ce réseau serré de merveilles et de problèmes, aucune inquiétude, aucune question, aucune fièvre de démêler l’écheveau, d’ouvrir le rideau. » Cette ignorance, continue-t-il, nuit à notre économie et nous dépossède de nous-mêmes, parce que nous ne pouvons être maîtres chez nous que « par la connaissance d’abord ».

Par moments, Marie-Victorin peut sembler obsédé par la seule connaissance scientifique au détriment du reste, mais, c’est là sa grandeur, il ne lâche rien. La vraie culture, selon lui, doit englober le cœur et l’esprit de l’humain ; elle passe donc autant par la littérature et la philosophie que par la science et la foi. Religieux et scientifique, Marie-Victorin veut laisser les deux domaines « s’en aller par des chemins parallèles, vers leurs buts propres », sans jamais les confondre. Le frère savant était et demeure un homme admirable.

 

13 commentaires
  • Fréchette Gilles - Abonné 4 janvier 2020 11 h 18

    Un héros

    Au Québec, il devrait y avoir une journée "frère Marie-Victorin". Qu'attend donc le gouvernement pour honorer ce grand bâtisseur et ce remarquable scientifique?

  • André Joyal - Inscrit 4 janvier 2020 11 h 31

    «On est loin des couples d’Occupation double !» (sic)

    Tout ce que je connais d'«Occupation double» je le tiens des journalsites qui s'y intéressent. Ce devrait-être la même chose pour la correspondance don il est question ici. Ce qui n'implique pas mon désintérêt envers l'oeuvre du frère Marie-Victorin.

    En effet, sa magistrale «Flore laurentienne» a accompagné ma décennie de trentenaire. Quand je revenais d'une sortie au vert, avec dans ma besace quelques plantes qui m'intriguaient, c'est sa «Flore» que je consultais l'ayant toujours à la portée de main. Vingt-cinq ans auparavant, mon grand-père m'amenait avec quelques petits amis, le samedi matin, au Jardin botanique voir des «vues de fleurs». Nous en visionnions patiemment quatre ou cinq sachant que le tout se terminerait par une «vue de petits-bonhommes». Doux souvenirs.

  • Loyola Leroux - Abonné 4 janvier 2020 11 h 41

    Une nation sans élite, sans héros, ça déjà existé ?

    Surprenant votre propos monsieur Cornellier sur la nécessité d’une élite et de héros pour notre société, selon Conrad Kirouac alias, aka Frère Marie-Victorin.

    Les penseurs progressistes comme Guy Rocher, Paul Gérin-Lajoie et vous, ont toujours critiqué la notion d’élite et de héros. Ils ont tout fait pour détruire la pépinière de la formation de nos élites, les collèges classiques. Nous sommes passés du fameux ‘’Audi alteram partem’’ de Bernard Landry, qui avait étudié au collège classique, au fameux ‘’ça prends pas le pogo le plus dégelé du paquet’’ de Manon Massé. Ça s’appelle un nivellement par le bas, c’est le grand héritage de Guy Rocher.

    Ce qui différencie les peuples, qui sont tous pareils, ce sont ses élites, comme le dit Conrad Kirouac ‘’Et le peuple qui possède ces élites vivra’’.

    Grace à la Révolution tranquille, le beau statut social ‘’d’étudiant’’ est disparu pour être remplacé par un jeune consommateur, qui suit des cours et travaille en même temps. Une attitude très antiélitiste.

    Vous écrivez ‘’ l’homme devrait être considéré comme un héros de notre histoire ‘’ après avoir discrédité tous les héros de mon enfance comme Dollar des Ormeaux et nous avoir créé un statut de méchant propriétaire d’esclaves.

    • Pierre Grandchamp - Abonné 5 janvier 2020 09 h 21

      @M. Leroux

      Bernard Landry"audi alteram partem" et moi avont été promus, en juin 1959, au même collège privé de l'époque appelé "collège classique".Soit une institution qui recevait une très infime poignée de mâles. En 1959, le Québec était la société la moins scolarisée en Amérique du Nord.Les collèges classiques ont été, pendant très longtemps, une affaire strictement,de mâles. Pis, l'université, une affaire de mâles.

      Avec la démocratisation du système d'éducation des années 60, peu à peu, les jeunes Québécois se sont instruits et un bon nombre, de nos milieux modestes, ont même atteint l'université. Aujourd'hui les femmes sont en majorité dans nos universités; dans presque toutes les facultés, sauf en sciences appliquées. Dans ma famille , j'ai trois petites-cousines venant d'un milieu rural très,très modeste; elles ont pu faire leurs études secondaires au public, fin années 50-début années 60, gräce notamment "au péril jaune"(autobus scolaires)....puis leurs études collégiales.Puis études universitaires: une traductrice, une pharmacienne, une prof de maths avec un doctorat.Aucune ne parle le latin, ni le grec.

      L'ancien collège ultra privé de Joliette, appelé alors Séminaire ( mon alma mater), est aujourd'hui un collège très public.Et, un de ses talentueux profs est Louis Cornellier, issu d'un milieu très modeste; ayant fait des études élémentaires, secondaires et collégiales au public.
      Un de ses confrères d'études du secondaire public est même prof d'université, très connu, en physique. Ils ne parlent ni le latin ni le grec....

      Quant à l'élitisme, je diffère d'opinion. Notre système d'éducation est le plus élitiste au Canada avec ses 3 cheminements et le financement des écoles privées.

    • Pierre Grandchamp - Abonné 5 janvier 2020 09 h 30

      En complément à M. Leroux.

      Le réputé économiste Pierre Fortin écrivait, dans la revue L'ACTUALITÉ du 15 juin 1999:: "Que sont devenus les "nègres blancs"? Ils se sont instruits. Et ils ont commencé à s'enrichir".

      Pierre Vallières avait publié en 1967 un livre-choc: "Nègres blancs d'Amérique", dans lequel il comparait la situation économique des Québécois francophones avec celle des Noirs aux USA.

      Voici ce qu'écrit Pierre Fortin, en 1999:
      "Trente ans plus tard, Vallières n'en reviendrait pas. Au début des années 90, les Québécois francophones gagnaient en moyenne 93% du salaire des autres Canadiens. Ce qui explique ce revirement? La révolution du Québec en matière de scolarisation. Celle-ci a augmenté au cours des 40 dernières années."

    • Bernard Dupuis - Abonné 5 janvier 2020 11 h 33

      M. Grandchamp,
      Je vous remercie pour cette réplique magistrale adressée à un M. Leroux aveuglé par les préjugés et la nostalgie. Vos connaissances approfondies du système d’éducation publique des cinquante dernières années viennent confondre tous ceux qui entretiennent cette fausse opposition entre l'élitisme de l’époque des Collèges classiques et l’instruction responsable rendue accessible grâce à la démocratisation de l’éducation des années soixante.

    • Pierre Grandchamp - Abonné 5 janvier 2020 12 h 13

      @ M. Dupuis

      Pour expliquer la démocratisation en éducation à des jeunes, je leur dis 2 choses: 1-prenez chaque école secondaire publique, dans votre région. Informez-vous de la date de l'ouverture; vous allez vous rendre compte que ce fut après 1960, dans l'immense majorité des cas... Maintenant, tout le monde pouvait aller à l'école secondaire, même en région. 2-le système de transport scolaire, par autobus, date de la fin des années 50 et s'est développé avec la démocratisation.Donc, partout, au Québec, il était possible de poursuivre des études.

      M. Leroux revient souvent sur le sociologue Guy Rocher pour lequel j'ai une grande admiration.Ce dernier fut membre de la célèbre Commission Parent. Or, quand il analyse les suites de la réforme en éducation, il met un bémol, justement, sur le financement des écoles privées.En effet, c'est cela "l'élitisme"!

  • Pierre Grandchamp - Abonné 5 janvier 2020 09 h 45

    Il y eut, aussi, une soeur savante sur les traces du frère savant

    Sœur Marie-Jean-Eudes, née sous le nom d'Eugénie Tellier . Voir:

    https://www.laction.com/article/2017/09/06/eugenie-tellier--le-personnage---oublie--

  • Lise Bourcier - Abonnée 5 janvier 2020 11 h 49

    L'ouverture d'esprit d'un Frère...

    Intéressante la manière avec laquelle se nouent, chez cet homme, le désir sexuel, l'appel des profondeurs orienté vers la foi, l'appétit de connaissance de niveau scientifique et sa contibution socio-politique ! Le "Je me bats, donc je suis" en est-il la clé ? Un Frère d'une autre Congrégation me disait récemment, que la contribution des Frères à l'éducation au Québec, que la vision des Frères fondateurs et des plus illustres d'entre eux, tout cela passe à la trappe en ce moment. Il ne visait pas tant l'injustice de la situation que le fait que la "voie" empruntée par ces hommes, une voie que d'aucuns appellent "christique" semble aussi passer à la trappe, comme si on avait trouvé "la" lumière, sans plus s'interroger, la question de l'expérience humaine étant mise de côté comme question : on vit, on expérimente, on souffre... et... le grand jardin - Terre ? Trop d'eau, trop de chaleur. Trop cher payé pour le sauver ? Le Frère Marie-Victorin a fait preuve d'une ouverture d'esprit hors du commun !