La naissance d’une langue

Alors que nous célébrons jusqu’au 6 janvier une série de petits miracles (auxquels je ne crois pas), il me semble bon de réfléchir un peu à un autre « miracle » (véritable, celui-là) : la naissance d’une langue ex nihilo. Je n’irai pas jusqu’à dire qu’au commencement était le Verbe, mais il y avait certainement un Nom commun.

S’il faut en croire une étude de l’Institut Max-Planck de Leipzig, trois chercheurs allemands ont observé le processus par lequel une nouvelle langue émerge. C’est assez inédit, car le processus de genèse d’une langue n’est pas très bien compris. Il faut démêler le verbal du non-verbal, et y ajouter des considérations démographiques, sociologiques, économiques, politiques — alouette !

Or, nos trois mousquetaires de l’anthropologie évolutive ont observé que des enfants d’âge préscolaire peuvent faire émerger un langage très rapidement en moins de 30 minutes. En quelques heures, ils sont capables de formuler des concepts abstraits (comme d’exprimer le néant ou une couleur) et même de développer une grammaire qui distingue l’action de l’actant.

Le procédé des trois chercheurs est plutôt amusant. D’abord, ils ont fait en sorte que des enfants jouant dans des pièces différentes interagissent par Skype. Puis, une fois le lien établi, ils ont coupé le son ! Pour maintenir le contact, les enfants se sont mis à développer rapidement les signes nécessaires pour se comprendre.

Ce processus correspondrait, semble-t-il, à d’autres observations selon lesquelles des sourds vont spontanément développer leurs propres conventions quand ils sont en présence d’autres sourds qui n’ont pas le même langage. Ça ressemblerait, en fait, au cas célèbre de la langue des signes nicaraguayenne, qui est apparu presque spontanément dans les années 1980.

Mes petites expériences

Cette étude m’a rappelé deux expériences personnelles. Quand j’ai adopté mes filles jumelles il y a 13 ans, celles-ci avaient trois ans et demi et parlaient créole. Ma femme et moi nous sommes aperçus après quelques semaines que les filles parlaient entre elles un « jargon de jumeaux », ce que les linguistes appellent une cryptophasie ou idioglossie. Le fait que 50 % des jumeaux tendent à développer leur propre langage, qui peut être parfois assez élaboré, tend à soutenir la thèse des deux chercheurs allemands.

Mon autre expérience personnelle s’est passée sur l’île anglo-normande de Jersey dans le cadre de la recherche pour mon livre sur la langue française. J’avais alors passé quelques jours chez des insulaires dont la langue principale était le jersiais, un des quatre dialectes du normand encore en usage. Le normand est proche du français, mais il y a des distinctions assez importantes. Ce qui s’est passé entre nous, presque spontanément, c’est que les Jersiais éliminaient spontanément les parties de leur langue qu’ils savaient difficiles pour moi, et je faisais de même pour les parties du français les plus obscures.

Bref, nous avons développé sans nous concerter une espèce de langue de communication, ce que les linguistes appellent une koinè (le mot vient du terme grec pour « commun »). L’une des hypothèses les plus sérieuses sur l’origine du français est que cette langue aurait d’abord émergé comme koinè entre locuteurs des dialectes normands, picards, champenois et orléanais autour de Paris. Vers le XIIIe siècle, cette langue véhiculaire, désignée comme le françois, a commencé à devenir une langue dans laquelle on élève ses enfants.

J’ai déjà écrit que je ne m’inquiète pas outre mesure que la moitié des 6000 langues du monde soient menacées. D’abord, parce qu’on ne sait pas trop combien de langues existent au juste. Certains linguistes disent 6000, d’autres 7000. Aussi bien dire qu’on ne sait pas trop au juste ce qui constitue une langue. Mon autre raison : toutes les langues vivent dangereusement — il y en a seulement environ 400 qui sont parlées par plus d’un million de personnes. Selon les statistiques du site Ethnologue, 3 500 seraient parlées par moins de 10 000 personnes. Bref, selon le seul critère du nombre, la plupart des langues sont menacées. Celles qui ne le sont pas actuellement le seront bien un jour.

L’étude des chercheurs de Max-Planck ajoute un nouvel antidote à l’alarmisme : il se crée chaque année des milliers, si ce n’est des millions, de langues privées ou des argots plus ou moins évolués. Évidemment, dans 99,999 % des cas, les conditions ne sont jamais réunies pour que ces langues excèdent trois locuteurs. Mais dans certains cas, les planètes s’alignent de telle sorte qu’une de ces langues privées devient utile à un plus grand nombre, devenant du coup une nouvelle langue aussitôt menacée.

Sur ce, je vous souhaite un bon vent pour la vingt-vingt.


 
18 commentaires
  • Léonce Naud - Abonné 30 décembre 2019 03 h 38

    Qu'est-ce qu'une langue ?

    Une langue, c'est un dialecte avec une armée, une marine et une aviation.

    • Yves Nadeau - Abonné 30 décembre 2019 10 h 45

      Il faudrait préciser qu'il s'agit d'un aphorisme attribué tantôt à Max Weinreich (1894-1969), tantôt à Hubert Lyautey (1854-1934).

    • Colin Royle - Abonné 30 décembre 2019 10 h 46

      Plus exactement -
      « Une langue est un dialecte avec une armée et une marine »
      un aphorisme popularisé par le linguiste yiddish Max Weinreich (1894-1969)

    • Léonce Naud - Abonné 31 décembre 2019 05 h 44

      Merci, Messieurs Nadeau et Royle, pour ces précisions qui m'étaient inconnues. J'ai repéré cet aphorisme dans un article en provenance des milieux Yiddish de New-York, sans plus de détails. Plusieurs ont déjà observé que l'expansion des langues procède de la force des tribus ou des nations dont elles sont le moyen d'expression et leur délitement témoigne de leur faiblesse.

      Sur la renaissance inédite d'une langue ancienne tombée en désuétude, signalons l'ouvrage d'Éliézer Ben-Yéhouda, le Rêve traversé, sur la renaissance de l'hébreu. (Paris, Desclée de Brouwer, 1998. Réf.: https://journals.openedition.org/assr/20520

  • Françoise Labelle - Abonnée 30 décembre 2019 08 h 04

    Qu'est-ce qu'une langue?

    Le sociolinguiste Trudgill posait la question dans les années 70, notant que les allemands et les hollandais partageant une même frontière se comprenaient mieux que les allemands de régions éloignées entre elles.
    Il définissait une langue comme un ensemble de variétés (dialecte est péjoratif pour plusieurs) partageant plusieurs propriétés communes et dominées par une variété standard de référence.
    Les allemands parlent des variétés différentes mais ont comme standard une variété commune diffusée par les médias allemands qu'ils comprennent ou utilisent à divers degrés. Soulignons que ce n'est pas une définition structurale mais sociale.
    Les langues varient pour s'adapter à de nouvelles réalités et parce qu'elles ont toujours servi de ciment social pour connaître l'Autre. Des marqueurs de solidarité sociale vont donc apparaître (On a ridé, c'était sick. Là on chill, aké? Cool!).
    J'ai l'impression que les exemples que vous donnez sont plus des variétés que des langues. On donne l'exemple des créoles élaborés à partir de pidgins comme possible création de langue. Le pidgin est une variété réduite très simplifiée utilisée entre les colonisateurs et leurs travailleurs (esclaves). Les créoles ont dû s'enrichir pour répondre aux besoins d'une communication plus étendue.
    Dans les belles années de Nortel, l'entreprise avait imposé à ses rédacteurs le Nortel Common English, un anglais réduit pouvant être plus facilement traduit automatiquement.

    • Denis Blondin - Abonné 30 décembre 2019 10 h 47

      Monsieur Labelle, vous avez tout à fait raison de préciser que ce nous appelons une langue, c'est en réalité une famille de variantes qui partagent un pourcentage significatif d'intelligibilité commune. Vous signalez aussi le fait que le terme « dialecte » est péjoratif, mais pourquoi en est-il ainsi?
      À mon avis, c'est parce que la très grande majorité des gens, y compris chez les spécialistes de domaines autres que la linguistique, utilisent le mot « dialecte » dans le sens d'un langage qui serait encore insuffisamment élaboré, ne disposant pas (ou pas encore) d'une grammaire et d'un vocabulaire suffisants pour décrire tous les aspects de la réalité. Autrement dit, une forme plus primitive de communication qu'une vraie « langue ».
      Or cela est complètement faux. Les locuteurs des « langues » appartiennent à des sociétés qui sont plus grosses et plus puissantes que ceux à qui on ne reconnaît pas vraiment la même intelligence, celle dont tous les humains disposent pour inventer des langues, même lorsqu'ils parlent une langue parlée sous une unique variante (ou dialecte). L'ignorance ou la négation de ces réalités constitue l'un des fondements inconscients d'une vision du monde qui repose sur la hiérarchisation des peuples en des groupes différents qui seraient inégalement « évolués », sur la base d'un classement où Nous les Occidentaux formerions l'avant-garde.

  • Danièle Jeannotte - Abonnée 30 décembre 2019 08 h 30

    Divisons-nous, c'est l'heure!

    L'auteur semble accepter sans trop de problèmes la disparition de certaines langues et la multiplication des argots et jargons. Une Tour de Babel à l'intérieur de celle qui existe déjà. Il affirme aussi que toutes les langues sont en danger mais je ne vois pas de menace à l'horizon pour l'anglais et le mandarin, par exemple. Je ne suis pas non plus certaine que les peuples dont la langue disparaît acceptent le fait avec le même détachement. La mention de « langue privée » me laisse un peu perplexe : pourrait-il nous expliquer en quoi ça consiste?

  • André Savard - Abonné 30 décembre 2019 08 h 33

    Des points contestables dans la vision de monsieur Nadeau

    La langue française s'impose d'abord comme langue transdialectale après la séparation des royaumes francs entre le coté romain et rhénan avant le XIII ème siècle. En ce qui touche la naissance spontanée des langues, les travaux de Chomsky l'attestent. Il y a cependant dans le propos de monsieur Nadeau un trait appuyant la thèse de la remplacabilité des langues. Il semble même prêter un génie équivalent à chacune d'entre elle et n'y voir qu'une champignonnière. Or, la langue, c'est le hasard vaincu et le fruit d'une élaboration qui n'est pas proprement idiosyncrasique et locale. Si le français fut la base féconde pour tant de langues dont le russe et l'anglais, c'est qu'il y avait quelque chose de précieux à apprendre d'elle. J'ose croire que cela reste.

  • Paul Gagnon - Inscrit 30 décembre 2019 09 h 08

    Au Québec, nous sommes choyés,

    les anglo-américains en ont créé une pour nous!