Réarmer l’âme

En 1987, la parution de L’âme désarmée, un retentissant essai du philosophe américain Allan Bloom (1930-1992), avait agité le milieu intellectuel occidental. À la fois touffu et relevé, le livre traçait le portrait au vitriol du système scolaire américain. Il dénonçait le relativisme culturel qui s’imposait partout.

Au nom d’une lutte contre les anciens dogmatismes de la civilisation occidentale, expliquait Bloom, on a promu une sorte d’acceptation dans tous les azimuts au mépris de la quête de la vérité. Ainsi privés des solides critères de jugement fournis par la grande culture, les jeunes, continuait Bloom, mélangent tout et acceptent n’importe quoi. Les Rolling Stones, pour eux, valent Mozart. Leur âme a été désarmée au profit d’un Moi boursouflé. Ils ne se demandent plus, dans l’esprit de la grande tradition philosophique, « qu’est-ce que l’homme ? », mais plutôt « comment je me sens ? »

Dans un Essai sur la transmission de la culture générale (PUL, 2019, 114 pages), des intellectuels québécois, sous la direction du professeur de philosophie Louis-André Richard, s’inspirent de cette œuvre marquante et redisent l’actualité de son propos. L’exercice donne parfois le goût d’applaudir et parfois celui de conspuer les intervenants.

Bloom était un penseur conservateur, avec les qualités et les défauts qui accompagnent un tel parti pris. Son plaidoyer pour la lecture des grandes œuvres, sa défense de la noblesse de la civilisation occidentale et sa critique du relativisme ne peuvent que réjouir les tenants de la grande tradition humaniste, qui croient aux vertus libératrices de la culture. Toutefois, ses conceptions traditionalistes du statut des femmes et de la sexualité, par exemple, lui donnent des allures de croque-mitaine.

Ses admirateurs québécois s’inscrivent eux aussi, à des degrés divers, dans la tradition du conservatisme, mais ils s’en tiennent, ici, aux enjeux liés à la transmission culturelle. Cela leur permet de mettre en exergue la meilleure part du plaidoyer de Bloom, c’est-à-dire l’idée que la culture générale nous humanise et nous fournit des repères existentiels solides.

Négligence culturelle

Les études libérales — littérature, histoire, philosophie, culture scientifique — ne servent à rien, mais elles changent tout, écrit Louis-André Richard dans un texte malheureusement plombé par un travail d’écriture et d’édition bâclé (fautes de français, erreur sur l’année de parution du livre de Bloom). « L’imagination [littéraire], plaide le philosophe Thomas De Koninck dans un essai à la prose un peu trop fleurie, nous affranchit de l’immédiat, fait découvrir de nouvelles dimensions de la réalité. »

Je vous entends vous dire que cela devrait aller de soi. Quel esprit sain pourrait, en effet, s’opposer à l’enseignement de la grande littérature, du primaire à l’université ? La réalité est moins rose. Dans sa contribution au récent collectif Que sait la littérature ? (Leméac, 2019), sous la direction de Normand Baillargeon et Kateri Lemmens, Luc Papineau, enseignant au secondaire, explique pourquoi enseigner la littérature à l’école est parfois un luxe : certains jeunes peinent à lire, les enseignants sont mal formés ou ne lisent pas, le programme impose la lecture de cinq œuvres par année, mais aucune vérification n’est faite de la réalisation de cette mission et la loi sur la gratuité scolaire permet d’obliger « des parents à acheter un uniforme scolaire pour leur enfant inscrit dans une école publique, mais pas un roman ».

Cette négligence culturelle — « il n’y a pas un enfant qui va mourir de ça », affirmait naguère un ministre libéral — nourrit une triste ignorance collective. Dans le collectif publié aux PUL, Mathieu Bock-Côté, dans un texte très bloomien, reprend ses thèses habituelles sur le « désastre scolaire », attribuable, selon lui, à un progressisme pédagogique qui préfère mettre en procès la culture occidentale plutôt que la transmettre et qui a remplacé les livres par les nouvelles technologies. À l’université, écrit Bock-Côté, « il n’est pas rare aujourd’hui de croiser un étudiant qui explique ne pas lire, car il ne veut pas se laisser influencer par d’autres dans la construction de sa pensée ». Seuls les sots, pourtant, peuvent croire qu’il est possible de penser par soi-même dans l’ignorance de la pensée des grands prédécesseurs.

Admirateur critique de Bloom, Joseph Facal s’inspire des thèses de ce dernier pour résumer ses inquiétudes quant à l’université actuelle, désorientée, soumise à la logique marchande et menacée par la montée d’une rectitude morale qui fait litière de la liberté intellectuelle. Combatif, Facal en appelle à la création de « foyers de résistance » dans lesquels les idéaux des Lumières — raison, liberté de pensée, quête de la vérité, doute et dialogue — seraient préservés. Nous en sommes là : la culture, qui libère, a besoin d’être libérée.

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