L’Inde et son démon fondateur

Sept décennies après sa naissance dans le sang, sur les ruines de l’Empire britannique, l’Inde est aujourd’hui renvoyée à son démon fondateur : l’affrontement entre hindous et musulmans. En 1947, alors que le Pakistan s’était voulu d’emblée un « pays pur » sur le plan confessionnel (« Pakistan » signifie en ourdou « le pays des purs », peuplé aujourd’hui à 96 % de musulmans), l’Inde du mahatma Gandhi s’était au contraire déclarée pluraliste, conservant en son sein, malgré la douloureuse partition du Raj britannique, une minorité importante de musulmans.

Ils sont aujourd’hui 14 % en Inde, soit environ 175 millions de personnes, contre 80 % d’hindous.

Superficiellement, l’amendement à la loi sur la citoyenneté adopté le 11 décembre par le Parlement fédéral se présente comme généreux : il vise à accorder l’asile et la citoyenneté rapide aux immigrés sans papiers de trois pays voisins (Pakistan, Afghanistan, Bangladesh). La loi modifiée énumère explicitement six religions « acceptables » (christianisme, bouddhisme, hindouisme, etc.). Avec une exception énorme : l’islam.

Les réfugiés musulmans ne sont pas les bienvenus en Inde : c’est ce que dit cette loi sans précédent, qui provoque de nombreuses manifestations, parfois réprimées avec violence (23 morts depuis 10 jours).

Le gouvernement se défend en disant que ces pays voisins sont musulmans, et que « dans un pays musulman, un musulman ne peut pas être persécuté » — dixit Amit Shah, ministre de l’Intérieur, nationaliste réputé « dur », accusé de vouloir transformer l’Inde en un pays strictement hindou.

Si les persécutions des chrétiens du Pakistan ou des hindouistes du Bangladesh sont indéniables, on pourrait opposer à M. Shah l’exemple des Hazaras, population chiite de l’Afghanistan, en butte aux attaques de l’État islamique et des sunnites ultras. Sans oublier toutes les raisons non religieuses pour lesquelles un musulman (ou une musulmane) d’Afghanistan ou du Bangladesh pourrait vouloir l’asile politique.

 
 

Pour les protestataires, ceux qu’on a vus dans les villes comme New Delhi et Mumbai, cet amendement est un affront à la laïcité fondatrice de l’Inde. Le scandale est que ce texte va inscrire, pour la première fois dans l’histoire du pays, la religion comme critère de naturalisation.

Ce qui a donné à certaines des manifestations une tonalité « multicommunautaire urbaine », avec des appels répétés à la tolérance et des dénonciations de l’ultranationalisme du BJP, le parti du premier ministre, Narendra Modi.

Mais dans une mosaïque complexe comme l’Inde, les motivations des protestataires peuvent varier. Dans un État comme l’Assam (extrême est du pays, non loin de la Birmanie et du Bangladesh), la critique contre la réforme a d’autres fondements.

C’est que là-bas, la nouvelle loi permettrait la naturalisation en bloc de centaines de milliers d’hindouistes du Bangladesh aujourd’hui sans papiers. Or, l’Assam est à 35 % musulman et on y craint l’immigration massive comme perturbatrice des délicats équilibres locaux.

Ajoutons-y que l’Assam est dans le collimateur du gouvernement Modi depuis plusieurs mois. Cette année, on y a testé localement une autre mesure — qui sera bientôt étendue à tout le pays — qui doit instaurer un « Registre national de la citoyenneté » (NRC), en vertu duquel tout le monde doit fournir des preuves écrites de sa citoyenneté. Dans les zones les plus pauvres et les moins alphabétisées du pays, même des citoyens légitimes peuvent avoir du mal à produire de tels documents.

La combinaison de ce NRC et de l’amendement sur la citoyenneté a pour but, selon les critiques du gouvernement, de permettre une épuration en douce de la population musulmane.

C’était assez explicite dans la bouche du ministre de l’Intérieur lorsqu’il avait énoncé ses priorités en avril : « Premièrement, nous présenterons le projet de loi sur l’amendement de la citoyenneté […] pour régulariser les réfugiés hindous, bouddhistes, sikhs, jaïns et chrétiens […]. Ensuite, nous mettrons en oeuvre le NRC pour éliminer les infiltrés dans notre pays. »

L’amendement a provoqué, outre des manifestations qui ne cessent pas, une cinquantaine de recours judiciaires, dans un pays où la Cour suprême s’est déjà montrée capable, par le passé, de casser des lois. Il est prévu qu’ils seront entendus en janvier. Peut-être est-ce là que réside le principal espoir des protestataires.

François Brousseau est chroniqueur d’affaires internationales à Ici Radio-Canada. Cette chronique fait relâche jusqu’au 13 janvier 2020.

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