De faux châteaux

Dans les années 1950, à la suite de son élection comme maire de Montréal, Jean Drapeau avait souhaité faire passer une autoroute devant l’hôtel de ville. Il fallait, disait-on alors, trouver coûte que coûte à désengorger Montréal d’une insoutenable congestion automobile, même au prix de raser les traces de son histoire, la vie ne devant plus être, à l’heure du triomphe de la vitesse, qu’un présent renouvelé à l’infini, dans l’apesanteur d’un monde ainsi délesté sans regret des traces de son passé.

Ce plan menait tout droit, entre autres aberrations, à la destruction du château Ramezay, notre plus vieux musée, situé à un jet de pierre de l’hôtel de ville, tout juste de l’autre côté de la rue.

À la fin du XIXe siècle, cette ancienne demeure de gouverneur, transformée successivement en entrepôt de la Compagnie des Indes puis en quartiers généraux pour l’armée révolutionnaire américaine, s’était vu greffer une tourelle afin de se sentir plus autorisée à porter le titre de château. Pourquoi, en effet, devrait-on priver un château d’une tour ? Si les moyens avaient été plus grands et le climat plus clément, on aurait pu aussi, tant qu’à faire, creuser des douves et installer un pont-levis.

Il existe encore une multitude de bâtiments à Montréal qui, en façade, pour épater, sont recouverts de pierres grises au sommet desquelles on a greffé, inspiré d’un Moyen Âge de composition, des semblants de tourelles et de créneaux. Ce style pseudo-château court encore le long de certaines rues. Il se matérialise aussi dans quelques bâtiments publics, par exemple dans l’hôtel de ville de la modeste municipalité de Saint-Louis, aujourd’hui devenue le coeur du quartier montréalais du Mile-End. Ce faux château, pompeux à souhait, sera transformé à terme en caserne de pompier. On n’aurait pas pu lui trouver une meilleure vocation pour illustrer son style.

Cette tradition du château de carnaval se poursuit, désormais au nom du royaume de l’auto. Dans Nos Lumières, un livre à paraître fin janvier, Benoît Melançon porte attention aux traces laissées par la pensée du siècle de Voltaire. Il consacre un passage aux monster houses, ces résidences surdimensionnées aux allures de châteaux de sable qui portent, comme le rappelle Melançon, « l’ostentation comme fin en soi ». Autrement dit, ces demeures impersonnelles, loin de toute forme d’enracinement, ne servent qu’à affirmer, dans toute leur grossièreté, une chose : « Voyez comme je suis riche. » Sans empreintes, sans âmes, habitées au seul nom de l’argent, ces demeures apparaissent forcément interchangeables au milieu des quartiers où on les construit, c’est-à-dire d’ordinaire près des autoroutes.

Après la Seconde Guerre mondiale, à l’heure du triomphe de l’auto, le tort du château Ramezay, du moins pour des esprits comme celui du maire Drapeau, n’était pas d’avoir voulu mimer l’allure supposée des châteaux, mais de ne pas admettre que ceux-ci devaient désormais être construits à la gloire de l’auto, c’est-à-dire avec un garage capable d’en contenir au minimum deux. L’inconvénient des vieux bâtiments était de ne pas se soumettre d’emblée au règne de l’automobile.

 
 

Quoique déguisée en château, l’ancienne demeure du gouverneur Claude Ramezay conserve sans conteste son âme. C’est là, on le sait, que se réunissait l’École littéraire de Montréal. En 1899, Émile Nelligan y déclame sa Romance du vin, avant d’être avalé par une mythologie romantique du poète damné qu’on n’en finit plus d’attiser. On s’apprête d’ailleurs à rejouer, en janvier et en février, une de ces projections romantiques en présentant, au TNM, l’opéra que Michel Tremblay et André Gagnon lui ont consacré.

Il y a quelques années déjà, dans une campagne pour prévenir la maladie mentale, le gouvernement du Québec avait cru bon utiliser la photo de Nelligan, de sorte qu’on pouvait croire que la littérature, chez nous, constituait une manière de folie. Reste que si le bâtiment du château Ramezay vit encore aujourd’hui, c’est en partie grâce à Nelligan, parce que ses mots, justement, ont habité et meublé l’endroit du sens de sa parole.

Le sachant parfaitement, un tout jeune professeur de littérature, Sébastien Gallant, vient d’y emmener ses élèves, une classe de jeunes de l’école secondaire Cavelier-De LaSalle qui sont à risque de décrochage scolaire. Dans une volonté bien affirmée de les motiver, il leur a donné à apprendre un poème de Nelligan de leur choix, à l’exception de Soir d’hiver, à son avis trop rabâché. Ses élèves, m’a-t-il expliqué, devaient le présenter dans les lieux mêmes où Nelligan a parlé. Aucun élève, à sa grande surprise, ne lui a demandé de pouvoir se servir de ses feuilles comme béquille mémorielle. Ils lui ont paru moins nerveux dans ce cadre solennel, plus conscients en tout cas du poids des mots, du sens qu’ils prennent en société.

Au musée, le personnel était enchanté. De mémoire, on n’avait jamais vu un prof, au cours des dernières années, se livrer à un projet pareil. Du coup, les élèves ont eu droit, en prime, à une visite commentée des jolies salles de ce musée, bref à un cours d’histoire incarné.

Le professeur Gallant n’a pas encore terminé son bac en enseignement. Dans un système où les professeurs se font rares, alors qu’ils sont pourtant si importants, il peut déjà, en raison d’un contrat particulier, enseigner depuis un moment. « J’aimerais un jour ouvrir une école alternative pour décrocheurs », me dit-il, en m’expliquant que, pour motiver l’apprentissage, il faut de la vie et des projets.

Au fond, pourquoi enseigner sinon pour faire comprendre, avec Nelligan ou d’autres, qu’il n’est jamais trop tard pour s’engager dans une vie pleine, c’est-à-dire tout autrement que dans des projets de châteaux de sable balayés au gré des marées de l’argent ?

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