Retour au bercail pour Jean Charest

Lorsque Jean Charest a quitté la vie politique en 2012, au lendemain de sa défaite dans sa propre circonscription de Sherbrooke, celui qui avait dirigé le Québec pendant plus de neuf ans a livré un grand discours. Ému, et sans la moindre trace d’amertume, il a parlé « du plus grand honneur » de sa vie, celui d’avoir représenté les électeurs de Sherbrooke, « ce qui a rendu possible pour moi de devenir premier ministre du Québec ».

Avant de « rentrer à la maison », où sa chère « Michou » l’attendait avec impatience, il a laissé les Québécois avec des mots qui, à une autre époque, auraient pu sortir de la bouche de René Lévesque. Celui qui, en 1998, avait quitté le Parti progressiste-conservateur à Ottawa — cédant ainsi à la pression des fédéralistes pour prendre les rênes du Parti libéral du Québec — semblait avoir enfin accepté son destin. Après avoir farouchement défendu les intérêts du Québec sur la scène nationale, il savait qu’il ne réaliserait jamais son rêve de devenir premier ministre du Canada.

« Les plus grandes choses et les plus grands rêves vous sont accessibles, a-t-il dit. Nous allons continuer à défier toutes les tendances et à réaliser les plus belles choses ensemble. Parce que nous sommes, nous, les Québécois, un peuple de rêveurs, mais un peuple de bâtisseurs. »

Associé au cabinet d’avocats McCarthy Tétrault à Montréal depuis maintenant plus de sept ans, Jean Charest mène enfin la vie dont il n’a jamais pu jouir pendant les presque trois décennies où il était en politique. N’ayant pas fait fortune avant d’être élu député fédéral à l’âge de 26 ans en 1984, M. Charest fait maintenant partie de l’élite huppée montréalaise qui fréquente les meilleurs restaurants. Il est invité en tant que conférencier par de prestigieux organismes nationaux et internationaux et ses conseils sont sollicités par des gens d’affaires hyperconnectés, des politiciens de toutes sortes et des diplomates du monde entier.

Il aurait été même récemment recruté par le premier ministre Justin Trudeau lui-même pour donner un coup de main à l’ambassadeur canadien à l’Organisation des Nations unies, Marc-André Blanchard, dans la campagne canadienne pour un siège au Conseil de sécurité. Les deux hommes se connaissent très bien, M. Blanchard étant un ancien président du PLQ qui oeuvrait lui aussi chez McCarthy Tétrault avant d’être nommé à son poste à l’ONU.

Bref, pour M. Charest, la vie n’a jamais été aussi belle. Pourquoi sacrifierait-il le tout afin de se lancer dans une course à la chefferie du Parti conservateur fédéral qui serait loin d’être gagnée d’avance ? Peut-être parce qu’il n’a jamais véritablement abandonné le rêve de sa vie.

Depuis que M. Charest a quitté la capitale fédérale il y a plus de deux décennies, son ancien parti a cessé d’exister, ayant été absorbé par le Parti conservateur actuel. Ce dernier demeure à l’image de celui qui l’a dominé pendant plus d’une décennie, l’ancien premier ministre Stephen Harper, et ne ressemble guère au Parti progressiste-conservateur que M. Charest a mené entre 1993 et 1998. Les militants du PCC actuel proviennent surtout de l’ouest du pays, où M. Charest est perçu comme faisant partie de « l’élite laurentienne », cette clique d’intellectuels, de gens d’affaires et de hauts fonctionnaires de l’Ontario et du Québec qui cherche à préserver ses pouvoirs et à imposer sa vision du pays aux provinces dites limitrophes.

M. Charest aurait donc fort à faire pour surmonter le scepticisme, sinon le mépris, qui règne à son endroit au sein du PCC actuel. Les fidèles de M. Harper gardent un très mauvais souvenir de la campagne fédérale de 2008, lors de laquelle M. Charest, en tant que « défenseur des intérêts du Québec », avait nui au PCC en critiquant les coupes budgétaires dans le domaine de la culture et en se portant à la défense du registre des armes à feu que les conservateurs avaient promis d’abolir. Les députés conservateurs du Québec actuels — dont l’ancien caquiste Gérard Deltell, qui songe lui-même à se lancer dans la course à la chefferie — n’ont guère d’affinités avec M. Charest. Ce dernier traîne aussi derrière lui les anciens scandales de son gouvernement, surtout celui du financement du PLQ, une affaire sur laquelle l’UPAC fait toujours enquête.

Personne ne peut toutefois sous-estimer les talents politiques de M. Charest. S’il possède encore la passion pour son ancien métier, il serait un chef conservateur redoutable. Si Caroline Mulroney décide de ne pas se lancer dans la course — elle n’a pas complètement, dit-on, fermé la porte —, M. Charest serait le candidat des bonzes de Bay Street à Toronto, dont plusieurs ont abandonné le PCC depuis l’arrivée de M. Harper. Il aurait vraisemblablement besoin de vendre beaucoup de cartes de membre du PCC afin de mettre la mainmise sur le parti. Mais aucune autre candidature potentielle ne suscite pour l’instant autant d’intérêt — le mot enthousiasme serait trop fort, pour le moment — dans les cercles conservateurs.

Ceux qui s’y connaissent considèrent encore M. Charest comme le meilleur politicien canadien de sa génération — il a eu 61 ans en juin dernier — et comme l’héritier naturel de Brian Mulroney, qui fut son mentor. Si sa propre fille se désiste, M. Mulroney serait un allié de taille auprès de M. Charest dans la lutte pour reconquérir son ancien parti et, qui sait, le Canada entier.

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