Ce qui nous glisse entre les doigts

L’année 2019 s’achève donc — et la décennie aussi puisqu’on y est — sur une note bien morose. Au moment d’ajourner ses travaux pour les Fêtes et à mi-chemin de son mandat, la présidente de la Commission spéciale sur les droits des enfants et la protection de la jeunesse, Régine Laurent, a décidé de formuler sans attendre cinq recommandations. Ce qui relève de l’évidence, au terme des audiences déjà tenues.

Parmi ces recommandations, on compte l’amélioration du financement des organismes de proximité accompagnant les familles, l’amélioration des services de périnatalité et la mise en place d’un vrai programme pour encadrer les jeunes qui sortent du maillage de la protection de la jeunesse. La présidente de la Commission a aussi mentionné la nécessité d’assurer que soient vraiment utilisées les places réservées aux enfants vulnérables en CPE, une mesure déjà bien en vigueur qu’on a, semble-t-il, oubliée.

En entrevue à l’émission de Patrick Masbourian jeudi matin, Mme Laurent rappelait qu’en principe, et bien que cette mesure soit peu connue, les CPE sont tenus de réserver 5 % de leurs places aux enfants vulnérables. Mais depuis la création des CISSS et des CIUSSS, le programme aurait été relocalisé, et personne n’aurait repris le mandat, privant du même coup des familles dans le besoin d’un accès à un service de garde de qualité.

L’affaire n’a pas fait grand bruit, mais on se désole de voir encore se révéler une conséquence silencieuse de la réorganisation technocratique et vaine du réseau de la santé et des services sociaux. Le problème, c’est qu’il n’est pas ici question d’effectifs, mais de vies humaines. On se demande combien d’anicroches invisibles induites par la réforme Barrette on découvrira encore, au fil des travaux de la commission, et quel en a été le coût social.

Visiblement, cette vaste désorganisation, menée pourtant de main ferme, prétendument experte, et étrangère au doute, s’étend au-delà de la protection de la jeunesse. Quelques événements sordides se sont enchaînés en cette fin d’année pour le rappeler. On a l’impression que certaines vies nous glissent entre les doigts.

Prenez le triple meurtre survenu la semaine dernière à Terrebonne. Une femme et ses deux enfants retrouvés morts à leur domicile. Un infanticide lié à de la violence conjugale. Le suspect, qui s’est suicidé après les faits, avait un passé violent connu des autorités. La police avait été mêlée à l’affaire deux fois dans les années précédentes. Malgré tout, les mesures mises en place n’ont pas suffi à éviter la tragédie. Qu’en est-il du filet de sécurité mis en place pour les victimes de violences conjugales ? Ce qui recoupe aussi la prévention de la maltraitance des enfants.

En entrevue à 24/60, Manon Monastesse, directrice générale de la Fédération des maisons d’hébergement pour femmes, déplorait l’insuffisance des ressources d’accompagnement offertes aux victimes de violence conjugale, rappelant que les ministres se succèdent et que les drames se multiplient. Chaque année, 12 femmes sont tuées au Québec par un conjoint ou un ex-conjoint et à cela, soulignait Monastesse, s’ajoute une trentaine de tentatives de meurtre. « Un Polytechnique par année », concluait-elle.

Comme si cela n’était pas suffisant, voilà qu’on entend cette semaine l’histoire tragique de Khaoula Grissa, agressée par son ex-conjoint à son domicile alors qu’elle avait pris toutes les mesures nécessaires pour éviter qu’il ne la retrouve. Un changement de voiture, de lieu de travail, un séjour en maison d’hébergement, où on a fait un suivi étroit auprès d’elle après sa sortie. Tout ce que les institutions et les lois actuelles prévoient a été mobilisé pour assurer la sécurité de Mme Grissa. Mais ce qui est là n’est tout simplement pas adéquat. Sabrina Lemeltier, directrice de la maison Dauphinelle, qui a hébergé Mme Grissa à l’automne, a réprimé un sanglot en ondes à la radio. « Je ne suis pas fâchée, je suis indignée », lançait-elle.

En réaction à ces épisodes d’une violence inouïe, Isabelle Charest, ministre responsable de la Condition féminine, a été chargée par le premier ministre d’amorcer une vaste réflexion pour mettre fin à la violence conjugale. Elle se disait bien consciente de l’étendue du problème, lequel va au-delà, on le comprend, de mesures ciblées pour accompagner les victimes.

On semble découvrir ces dernières années à quel point la violence patriarcale demeure profondément enracinée dans notre société. Il y a bien sûr sa traduction violente : les coups, les viols, les meurtres. Mais il y a également sa traduction bureaucratique, celle-là plus insidieuse. Celle qui pousse à omettre la réalité des victimes, à mener sans se questionner des réformes restrictives qui fragilisent les conditions de vie des femmes, des enfants. Il y a ce mépris discret pour le social, pour la part vulnérable et invisible du monde, pour la solidarité. L’année 2019 nous aura fait assister, impuissants, aux effets pervers de cette manière toxique d’exercer le pouvoir. Espérons que la nouvelle décennie favorisera un peu plus l’audace et l’empathie.

13 commentaires
  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 20 décembre 2019 05 h 14

    … entre les doigts » !?!

    « Au moment d’ajourner ses travaux pour les Fêtes et à mi-chemin de son mandat, la présidente (…), Régine Laurent, a décidé de formuler sans attendre cinq recommandations. » ; « Le problème, c’est qu’il n’est pas ici question d’effectifs, mais de vies humaines. » ; « On a l’impression que certaines vies nous glissent entre les doigts. » (Aurélie Lanctôt, Le Devoir)

    Effectivement, et bien que ce genre de recommandations porte sur le renforcement techno-bureaucratique et politique de 5 programmes déjà existants, et susceptibles d’amélioration (?!?), il n’en demeure pas moins que les questions entourant le Monde des Mentalités-Cultures semblent, ici, auscultées-escamotées, pour des motifs de stratégies … politico-sociales ?

    De cet « Effectivement », il est à souhaiter que la Commission, présidée par Mme Laurent, soit en mesure, au prochain tournant de son mandat, de toucher à l’essentiel, et ce, avant « que certaines vies … glissent …

    … entre les doigts » !?! - 20 déc 2019 –

    Ps. : Joyeuses Fêtes 2019-2020 tout le Monde !

    • Nadia Alexan - Abonnée 20 décembre 2019 10 h 21

      «La réorganisation technocratique et vaine du réseau de la santé et des services sociaux» du docteur Barrette et «la rationalisation» de l'état du gouvernement Charest avec les coupes qu'il a réalisées au nom de l'austérité ont fait leurs ravages auprès de la population la plus vulnérable, les femmes et les enfants.
      Nous sommes en train de récolter les dégâts de la gouvernance du parti libéral, corrompu et sans conscience, pendant 15 ans sous la chefferie dépourvue du bon sens de messieurs Charest et Couillard.

    • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 20 décembre 2019 14 h 16

      « Nous sommes en train de récolter les dégâts de la gouvernance du parti libéral » (Nadia Alexan)

      Possible, mais étant donné que je sois a-politique dans ce Dossier, fort épineux et angoissant sur les plans politico-sociaux et économiques certes, la lecture qu’il me plait de proposer repose sur une Mémoire-Histoire qui, relevant de l’Enfance-Jeunesse en matières d’aide et de protection au Québec (Enfance de Duplessis-Léger), semblant se perpétuer (fillette de Granby, autres, de l’Enfance-Jeunesse de la DPJ), mérite quelques « ajustements » décisifs, tout autant de l’Organisation que de la Communauté !

      De plus, et d’expérience, les « ravages », qu’ils se font sur le dos des + « vulnérables » de la Société, remontent à plus loin dans l’Histoire-Mémoire du Québec, et ce qui s’est passé à Granby, nous le rappellent de … quelque chose … de … ?!?

      Bien que je sois en situation de retraite, je me pose toujours ce genre de question :

      Comment et pourquoi qu’on parvient, rarement au Québec, difficilement tout autant à aimer les enfantsn les jeunes qu’à les aider et protéger ? Pourquoi et Comment ?

      Bref ! - 20 déc 2019 –

      Ps. : Merci pour votre implication !

    • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 20 décembre 2019 16 h 52

      de "enfantsn", .lire plutôt "enfants," (mes excuses)

  • Gaston Bourdages - Abonné 20 décembre 2019 06 h 22

    Oui, certaines vies nous glissent entre....

    ...les mains et c'est une stricte cochonnerie.
    Serait-il important, pertinent et nécessaire que nous en faisions la genèse à partir de la conception de la vie de l'enfant qui nous glisse entre les mains ?
    Qui aime faire un examen de conscience ? Qui prend le temps requis pour faire examen de conscience ?
    Merci à madame Laurent.
    Gaston Bourdages,
    Saint-Mathieu-de-Rioux,.

  • Pierre Rousseau - Abonné 20 décembre 2019 08 h 14

    Problème de « civilisation »

    L'approche de notre société face aux difficultés entre les conjoints et avec les enfants et les adolescents est profondément ancrée dans notre tradition judéo-chrétienne où le patriarcat domine. Tout est teinté par nos traditions religieuses comme notre approche sur les conflits et où la « punition » joue aussi un rôle primordial. Notre approche a souvent l'effet d'exacerber le problème en causant l'escalade du conflit, en particulier si on se retrouve devant le tribunal.

    L'exemple de l'affaire Boyle où l'accusé vient d'être acquitté par le tribunal à Ottawa pour une série d'accusations de violence conjugale en est une illustration. On a mis en opposition la version de la présumée victime et celle de l'accusé sans tenir compte du fait qu'une personne victime de violence est souvent en processus de reconstruction mentale et ses souvenirs des incidents peut s'altérer considérablement avec le temps, ceci étant une processus naturel du cerveau pour se protéger. Comme la poursuite doit prouver l'accusation hors de tout doute raisonnable et quand la victime semble se contredire, le juge va vraisemblablement acquitter l'accusé. Ce conflit demeure donc non résolu.

    On a beau vouloir écarter le présumé délinquant de son conjoint ou de sa famille, cela ne contribue en rien à régler le différend, le conflit. L'agresseur demeure un agresseur et même si on l'enferme dans une prison, quand il va sortir il va demeurer un agresseur, probablement beaucoup plus dangereux qu'avant. Si, comme société on veut vraiment changer les choses, nous allons devoir être plus créatifs et sortir des ornières de notre passé judéo-chrétien et, surtout, du patriarcat et de l'approche punitive.

    • Jean-Yves Arès - Abonné 20 décembre 2019 10 h 24

      " On a mis en opposition la version de la présumée victime et celle de l'accusé sans tenir compte du fait qu'une personne victime de violence est souvent en processus de reconstruction mentale et ses souvenirs des incidents peut s'altérer considérablement avec le temps, ceci étant une processus naturel du cerveau pour se protéger."

      Alors là, non seulement il faudrait tout de go que les tribunaux prennent le position du "on vous croit", mais en plus ils devraient retenir et ajouter comme preuve de culpabilité que la victime a fait un témoignage ou elle diminue la gravité des méfaits ...

  • Serge Grenier - Inscrit 20 décembre 2019 08 h 24

    Ne plus tolérer l'intolérable

    Hier soir, j'ai vu le témoignage glaçant de Sandrine Bonnaire à l'émission C à vous. Puis à Mediapart l'entrevue de Adèle Haenel suivi de celle d'Iris Bray. Là, on est au coeur du problème. Non seulement il faut que la honte change de camp, la peur aussi doit changer de camp. Il faut que les témoins aient dorénavant plus peur de se taire que peur de parler.

    Quand un individu est condamné à une lourde peine, toutes les personnes qui ont été témoin du méfait et ne sont pas intervenues devraient être condamnées à une peine encore plus lourde que l'agresseur. L'agresseur peut invoquer la maladie mentale, les témoins n'ont aucune excuse.

    Si on veut que ça change, tout le monde doit changer.

    • Jean-Yves Arès - Abonné 20 décembre 2019 10 h 33

      " Quand un individu est condamné à une lourde peine, toutes les personnes qui ont été témoin du méfait et ne sont pas intervenues devraient être condamnées à une peine encore plus lourde que l'agresseur. L'agresseur peut invoquer la maladie mentale, les témoins n'ont aucune excuse. "

      Si on vous comprend bien tous les témoins a la polytechnique qui non pas sauter sur Lépine devraient être condamner pour complicité...

      Avec de tel prpos on comprend mieux pourquoi le cinéma a été envahie de personnage-chevalier-blanc qui tuent a souhait... pour le bien de tous, et de la veuve et l'orphelin en particulier.

    • Marc Therrien - Abonné 20 décembre 2019 11 h 35

      En appui à M. Arès,

      M. Grenier, il reste maintenant à déterminer si votre proposition est tolérable.

      Marc Therrien

  • André Savard - Abonné 20 décembre 2019 08 h 55

    La part non-dite

    Les deux cas de violence dont Aurélie Lanctôt fait mention ont-ils pour corollaire le droit d'emprise sur les femmes de certaines cultures méditerranéennes et musulmanes? Les mobilisations identitaires communautaires, que défendent becs et ongles la gauche d'ailleurs, ne sont-elles pas parfois une part inommée de l'équation?