L’âge de la parole

J’étais en train de me demander pourquoi Noël, omniprésent au cinéma et en musique, est moins souvent représenté en littérature quand une scène de High School, l’autobiographie de Tegan et Sara parue cet automne, m’est revenue en tête. Les sœurs Quin, jumelles identiques de Calgary, sont des pop-rockeuses au redoutable sens mélodique. On a entendu leurs chansons dans de populaires séries télé (Grey’s Anatomy, Orange Is the New Black et Glee) ; elles sont derrière l’énervante Everything Is Awesome dans le film The Lego Movie, et leur chanson Closer (ma préférée) figure parmi les 50 meilleures chansons canadiennes de la décennie 2010 selon le magazine Exclaim !.

Tegan et Sara ont passé leur adolescence dans les années 1990 à vénérer Kurt Cobain et à s’emmerder dans une banlieue où la différence était suspecte, sauf les soirs de rave entre amis… et amies. Les jumelles préfèrent les filles. Elles racontent leur épopée grunge dans un récit de soi à quatre mains assez réussi. C’est la naissance d’une vocation musicale, mais surtout un livre sur l’acceptation de sa différence dans un monde qu’elle rebute. Apprendre à accorder la guit’ électrique du beau-père tout en apprenant à être en accord avec soi-même.

À un moment dans l’histoire, les jumelles, le beau-père et la mère cool vont célébrer Noël chez une tante. Imaginez une version canadienne de Home Alone, avec oncles pittoresques, tantes survoltées, cousines complices, cousins tannants et des sacs de couchage dans le sous-sol… À un moment, Tegan intercepte les propos homophobes de son oncle et une petite lumière s’allume dans sa tête. Elle comprend alors que le malaise qu’elle a intériorisé face à sa propre orientation sexuelle coule en quelque sorte dans l’ADN familial. Elle prend son courage à deux mains et affronte ledit mononcle. Évidemment, l’ambiance s’en trouve plombée, désaccordée. Mais la petite lumière reste allumée dans la tête de Tegan. Elle apprivoise le pouvoir de la parole, l’enivrement provoqué par la libre expression de soi.

Dans quelques jours, ce sera Noël, et pour plusieurs, les soupers de famille en rafale. Qui parlera plus fort que les autres ? Qui s’emmurera dans un silence passif-agressif ? Qui aura le dernier mot ? Qui rira jaune ? Qui enverra promener qui ? Qui se plaindra, après un verre de trop, qu’« on ne peut plus rien dire ! », en citant l’exemple de cet humoriste qui veut pouvoir être libre de s’en prendre à un jeune handicapé, de le démolir comme bon lui semble à chacun de ses spectacles présentés aux quatre coins du Québec au nom de la liberté d’expression ?

Dans Procès verbal, un livre éblouissant de vérité qui vient d’arriver en librairie, Valérie Lefebvre-Faucher demande : « Que se passe-t-il quand un bully se réclame [de la liberté d’expression] ? Elle prend tout à coup un sens amaigri, secondaire. Elle sert d’accessoire pour des desseins égoïstes ou dominateurs. »

Dès les premières pages, on nous avertit : « ce texte n’engage que [l’autrice]. Mais ses conclusions n’engagent que vous ». Procès verbal est une œuvre qui sonne juste, une note claire dans le chaos discordant des discours qui entrent en collision. Ce livre est signé de la main de l’éditrice de Noir Canada, essai d’Alain Deneault paru en 2008 aux Éditions Éco-Société, qui remettait en cause l’image d’un Canada charitable et altruiste. L’essayiste avançait la thèse du Canada comme paradis judiciaire pour les sociétés minières…

Après s’être battue courageusement durant trois ans contre un grand bureau d’avocats engagé par une puissante compagnie aurifère, l’équipe éditoriale derrière Noir Canada a dû se résigner à retirer le livre du marché. L’expérience du bâillon a laissé des traces et donné envie à l’autrice de comprendre et de décortiquer le fonctionnement des discours dominants — la novlangue du droit, notamment — avec l’acharnement d’une horlogère méticuleuse au pied de Big Ben.

« Si on s’inquiète de la dégradation de la liberté d’expression, il faut se demander qui a les moyens de la liberté et qui ne les a pas. Il faut surtout travailler à mieux les partager », écrit Valérie Lefebvre-Faucher. Ce livre puissant, peut-être le père Noël ira-t-il le déposer sous le sapin des clowns tristes ?

Je vous souhaite un Noël lors duquel les idées et avis divergents circuleront sans s’entrechoquer trop violemment. Une fête durant laquelle les mentalités s’assoupliront peut-être au fil des échanges ? Et quand la parole ne portera plus, quand on ne verra plus clair à travers les tempêtes de neige ou de bullshit, il restera la littérature, lieu de la désobéissance.

« Écrire est en soi un acte de liberté. Un.e écrivain.e est quelqu’un qui a pris la décision de s’inventer un chemin ; les voies barrées ne l’en empêchent pas. » Procès verbal est aussi le récit jubilatoire d’un devenir écrivain — celui d’une éditrice qui connaît le poids des mots et le secret des discours trompeurs.


 
1 commentaire
  • Claude Saint-Jarre - Abonné 21 décembre 2019 09 h 54

    Merci

    Merci pour l'article, merci à l'autrice du livre, que je vais acheter.