Une élection pour rien en Algérie?

En Algérie, l’élection à la présidence du 12 décembre a été suivie d’un vendredi comme les autres : des dizaines de milliers de personnes sont descendues dans les rues pour clamer — une 42e semaine d’affilée — leur refus du régime en place à Alger.

Pour ces hommes et ces femmes, le scrutin présidentiel de jeudi dernier — après deux tentatives, en avril et en juillet 2019, avortées sous la pression de la rue — n’était pas mieux que les précédents : une « farce électorale », jouée entre copains de l’élite, aux résultats connus d’avance.

On est loin, en effet, d’une élection qui marquerait l’aboutissement d’une véritable transition démocratique. Lancé le 22 février dernier, le Hirak algérien (« mouvement » en arabe) n’a pas encore atteint ses objectifs : un changement total de « système » (exigence à la fois radicale et floue) et un renouvellement complet du personnel politique.

Pour autant, peut-on parler d’une élection pour rien ? Soutenir que rien n’a changé en Algérie depuis dix mois ? La « farce » de jeudi était tout de même moins risible et outrancière que l’élection du 17 avril 2014, lorsqu’un zombie muet, paralytique et caché nommé Abdelaziz Bouteflika, qu’on ne voyait plus qu’en effigie, fut reporté au pouvoir avec (officiellement) plus de 80 % des suffrages exprimés, sans jamais avoir fait campagne.

Jeudi dernier, il y avait cinq noms sur les bulletins de vote. L’identité du gagnant est restée inconnue jusqu’à sa divulgation le lendemain. Celui qui est sorti du chapeau — un certain Abdelmadjid Tebboune, élu au premier tour avec 58 % des suffrages exprimés — n’était pas a priori le favori des parieurs.

Cependant, il est exact de dire que le choix offert aux Algériens ce 12 décembre était étriqué, qu’il ne représentait pas toutes les aspirations et tendances politiques.

Les cinq candidats sont tous issus de l’élite, ayant tous déjà servi, à un moment ou à un autre, le régime Bouteflika, ex-chefs de gouvernement ou proches conseillers : comme incarnation du « renouveau », on pourrait mieux faire…

Une des raisons expliquant le peu de diversité parmi les candidatures se trouve dans le boycottage efficace du vote, non seulement par une fraction importante des électeurs, mais aussi par des personnalités qui auraient pu être tentées, en d’autres circonstances, de légitimer le processus.

En juillet, le poids et le prestige du Hirak étaient encore tels que toute velléité de mise en candidature était étouffée. Les autorités avaient dû annuler la consultation… faute de candidats. Le général Ahmed Gaïd Salah, leader de facto du régime depuis la chute de Bouteflika, était furieux et il a voulu à tout prix « passer en force » à la tentative suivante : une élection aurait lieu en décembre, coûte que coûte.

 
 

L’élection a eu lieu, malgré un manque flagrant de légitimité et d’enthousiasme populaire. Annoncé vendredi, le taux de participation de 39,9 % est-il fiable ? Les manifestants ont répété que même ce chiffre modeste était « de la tricherie ». Des analystes ont cependant soutenu qu’il pouvait être proche de la réalité. On sait que celui de 2014 (environ 50 %) ne correspondait pas aux images de bureaux vides qui avaient abondamment circulé.

Jeudi, dans certaines régions comme la Kabylie, presque personne n’est allé voter, c’est vrai. La répression policière y a été très dure. La vieille Algérie autoritaire n’est pas morte ; le général Gaïd Salah en fait partie.

Mais on a aussi vu, ailleurs, des électeurs faisant la queue en grand nombre. Des endroits où des gens se déclaraient sympathisants du Hirak… tout en se rendant voter : « Ça fait dix mois qu’on dit non, il est temps de dire oui à quelque chose. » Ou encore : « Le pays a besoin de calme. » « Nous devons relancer l’économie. » Ces points de vue existent. Le Hirak, dans sa version plus radicale, n’est pas toute l’Algérie.

Une nouvelle étape s’ouvre, où les forces anciennes vont tenter de minimiser, voire de renverser les acquis énormes de 2019. Mal élu, faiblement légitime, contesté par la rue dès son arrivée, Abdelmadjid Tebboune pourrait-il devenir la révélation de 2020, l’homme d’une vraie transition démocratique, qui tiendrait tête à l’armée ?

François Brousseau est chroniqueur d’affaires internationales à Ici Radio-Canada.

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3 commentaires
  • André Joyal - Inscrit 16 décembre 2019 08 h 30

    Les Algériens de Montréal : «Hiraquiens» ou pas?

    Pour avoir séjourné cinq fois en Algérie ces dernières années (pas comme touriste), ayant parcouru le pays d'Alger jusqu'à Ghardaïa en passant par Ouargla, Melis-Méliana, El Oued, Biskra et surtout la Kabylie (grande et petite), j'estime bien connaître ce pays (plus que beaucoup d'Algériens eux-mêmes). À mon agréable surprise, le premier samedi de novembre, j'ai vu défilé entre 2 000 et 3 000 Algériens à l'angle de Sherbrooke et Ave du Parc. La moitié était des femmes en majorité non voilées. Parmi les drapeaux on voyait le symbole berbère brandi avec en fierté non dissimulée. Je me suis présenté à deux manifestantes mère et fille, Kabyles, aux cheveux flottant au vent. Je les ai félicitées pour leur engagement envers un changement de régime en leur disant qu'à mes yeux les Kabyles sont les Québécois de l'Algérie : des combattants de toujours.

    Mais, le régime ne manque pas de supporteurs à Montréal. Il y a 3 ans, lors d'un colloque à l'UQAM, j'ai été pris à partie par une jeune algérienne qui ne semblait pas avoir apprécié mon allusion à l'ouvrge de Farrat Abbas «l'indépendance confisquée». Ce faisant, selon elle - qui n'a probablement jamais ouvert un livre ( ce n'était pas une étudiante) -, mes propos avait une saveur colonialiste. L'argument massu des partisans du régime.

  • Ferid Chikhi - Inscrit 16 décembre 2019 11 h 14

    Le mépris, aucun Algérien n'en veut !

    Il ya ceux qui après avoir passé quelques temps en Algérie ou lu quelques ouvrages .... ont la prétention de connaître ce pays mieux que ses propres citoyens... Ça se qualifie de méprisant et d'antidémocratique. La résistance ou le refus n'est pas l'apanage des seuls Kabyles, la forme de cette résistance diffère d'une région à une autre et d'une population à une autre.

  • André Joyal - Inscrit 16 décembre 2019 17 h 40

    «Le mépris, aucun Algérien n'en veut !»(Freid Chiki»)

    J'aime croire que votre commentaire n'a rien à voir avec le mien, car oui je connais bien la Kabylie, mais si vous lisez tous les endroits où je suis allé en Algérie, je suis en mesure de dire que j'aime le peuple algérien dans son ensemble et j'admire son implication dans le Hirak. C'est vrai que j'ai lu abondamment sur l'histoire de l'Algérie de 1830 à aujourd'hui en plus de nombreux romans d'auteurs algériens. Malgré mes séjours en hôtels, j'ai toujours eu la chance d'avoir des contacts avec des collègues et avec les populations locales. Ainsi, à Melis-Meliana un employé de l'hôtel m'a dit qu'il ne participait jamais aux élections, car ça ne donnait absolument rien. Il n'était pas kabyle.

    Au fait: je connais plusieurs immigrés qui connaissent mieux l'histoire du Canada que la majorité des Canadiens(ians). Ben pour dire.

    Je remarque que nous avons en commun le fait d'être inscrits. Félicitations pour votre débrouillardise.
    Moi, je regrette beaucoup de plus pouvoir lire «El Wattan» alors qu je le lisais jusqu'à il y a 2 ans tous les jours. Quelqu'un m'aurait- il désabonné contre mon gré? Vive l'Algérie rêvée par Farra Abbas et par le valeureux moudjahidine, Larbi Ben M'hidi le plus grands des grands.