Autopsie d’une baleine

Sûr de lui, l’homme dit : « Je suis venu afin d’inviter Mlle Sarah Bernhardt à faire la visite d’une curiosité rare. C’est une baleine. Une baleine énorme, qu’on a capturée vivante, au large de la côte des États-Unis, et qu’on a fait remorquer jusqu’ici, dans le port, où elle gît depuis, dans l’attente que la grande tragédienne que vous êtes daigne nous faire l’honneur de sa présence. »

En Amérique, Sarah Bernhardt ira de surprise en surprise, au gré de ses tournées. À Québec, elle va se faire lancer des oeufs et traiter de sale juive. À l’inverse, elle sera portée en triomphe à Montréal, où des jeunes gens enthousiastes vont dételer les chevaux de sa voiture pour les remplacer par leurs propres corps et la porter de la sorte en chantant son triomphe. À La Nouvelle-Orléans, on lui offre un petit alligator qui, apparemment, meurt d’un excès de champagne dans sa loge. Et voilà que, sur la côte est, au pays du Moby Dick de Melville, on veut lui faire visiter une baleine…

Elle se rend de bonne grâce dans le port, se laisse photographier devant ce mammifère inanimé qui n’est en vérité qu’un faux cachalot. Et à sa grande surprise, voici que les clichés se retrouvent utilisés pour faire la promotion d’un corset. En pleine saison froide, Sarah Bernhardt voit fleurir partout de grandes affiches avec un slogan qui affirme à peu près ceci : « Achetez le corset Baleinine, celui que porte Sarah Bernhardt ! »

La comédienne fulmine. On l’a prise, à n’en pas douter, pour un gros poisson. Mais n’est-ce pas le propre de toute entreprise publicitaire ?

La publicité est devenue en elle-même une baleine dont aucun Jonas ne sort plus vivant, mais où tous les Pinocchio, heureux comme des princes, se moquent de plus en plus du monde, bien à leur aise dans l’antre d’une telle bête.

En Écosse, début décembre, on a repéré un cachalot échoué. Après quelques jours, la Scottish Marine Animal Stranding Scheme a procédé à son autopsie. Dans son ventre, 100 kilogrammes de plastique ont été trouvés. Des sacs du petit commerce, des pailles de l’industrie du fast-food, des cordes, des filets de pêche, le tout agglutiné en une boule compacte indigeste.

Les scientifiques se doutent, bien évidemment, qu’une telle masse de plastique entraîne de sérieux problèmes digestifs, sans être à même d’affirmer, hors de tout doute, qu’elle a tué le mammifère.

L’estomac d’une baleine à bec de Cuvier, retrouvée en mars dernier aux Philippines, contenait pour sa part 40 kilogrammes de déchets plastiques, a révélé une autre nécropsie. Son ventre contenait, entre autres choses, une grande quantité de sacs plastique utilisés pour les courses quotidiennes.

À compter du début du XXe siècle, la commercialisation accrue du pétrole a contribué, pour le dire sommairement, à épargner les baleines qu’on traquait jusque-là pour leurs corps gras. Elles meurent aujourd’hui le ventre plein des produits dérivés du pétrole. Ainsi, les filets du pétrole se referment, au bout du compte, sur les baleines elles-mêmes. La boucle est bouclée.

 
 

Ces dernières semaines, les défenseurs du Publisac font des pieds et des mains pour pouvoir continuer de profiter de cette grosse baleine, cracheuse de profits, qu’est aujourd’hui la publicité.

Avez-vous déjà procédé à l’autopsie d’un Publisac ? À l’approche de Noël, ce sont des baleines plus gonflées que jamais. Des coupons et des avis de promotion promettent à tous de belles émotions. Ventes. Soldes. Rabais. Promotions. Liquidations. Fruits, épicerie, boucherie, électroménager, voyages, photos, rénovations, vêtements, nettoyants.

Ces publicités sont emballées sous un « sac fait à 100 % de plastique recyclé ». Du « nouveau », apparemment. Comme si, au milieu de l’orgie de la publicité, on pouvait rendre cet univers plus souriant en plaquant un logo vert dessus. Il suffit, indique-t-on sur l’emballage, de retirer « les circulaires du sac pour recycler ». Si seulement c’était si simple. Mais c’est sans compter que tous les supports qui sont glissés là-dedans ne sont pas recyclables.

Ces sachets distribués par milliers seraient, à entendre Transcontinental, la compagnie qui les produit et en vit, « bien plus qu’un modèle de distribution de circulaires ». On ose affirmer, rien de moins, que « la liberté de la presse » est en jeu si on remet en cause l’existence du Publisac ! Un peu plus et on nous dirait que toute cette orgie de publicité est l’incarnation d’une ouverture sur le monde, d’un nécessaire apprentissage de la citoyenneté, voire d’une carte nécessaire pour établir sa position au milieu des néons de la consommation. J’imagine Reporters sans frontières, l’association la plus connue pour la défense de la liberté de presse, s’étouffer de joie à l’idée d’apprendre tout ce bonheur offert chez nous par de la publicité ensachée…

Des journaux régionaux, pour plusieurs d’entre eux, sont devenus de simples feuillets publicitaires que l’on confond volontiers avec les circulaires parmi lesquelles on les retrouve, au point de les jeter dans un même élan. Est-ce bien cela « la liberté de la presse » qu’on prétend vouloir associer à l’existence du Publisac ? Ces journaux n’existent-ils que pour permettre à la publicité d’encore mieux faire main basse sur la réalité ?

Dans une de ses brillantes caricatures sonores, l’humoriste François Pérusse évoquait un centre pour personnes âgées qui promettait à ses résidents, comme seule lecture au salon, « un vaste choix de Publisacs »… C’est à se demander, en riant, si la publicité est tout ce que notre société trouve à se donner à lire d’important.

Les trottoirs sont jonchés depuis des années de ces publicités enveloppées dans du plastique. Nous sommes plus que jamais asphyxiés dans l’antre de ces baleines mortes. Mais on voudrait nous faire croire que nous en vivons. Pincez-moi. Je rêve.

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20 commentaires
  • Denis Paquette - Abonné 16 décembre 2019 06 h 16

    et oui nous ne sommes pas éternelle surtout pas avec les abus actuels

    la mer comme dépotoir a-t-il fait son temps, non seulement nous exploitons les poissons a outrance, mais nous les empoisonons avec nos vidanges, l'humanité va-t-elle être capable de survivre a ces abus ne disons nous pas que c'est la sommes de nos abus qui nous ferons disparaitre

    • Nadia Alexan - Abonnée 16 décembre 2019 10 h 07

      La bêtise humaine n'a pas de fin. Notre civilisation basée sur le pétrole ne peut pas survivre le saccage de la nature.
      Déjà en 1972, le Club de Rome, une ercle de réflexion rassemblant scientifiques, décideurs économiques et hauts fonctionnaires publie le rapport sur « Les limites à la croissance ». Les scientifiques nous préviennent des conséquences dramatiques qu’aurait une croissance économique exponentielle sur le long terme dans un monde fini : raréfaction des ressources non renouvelables, épuisement des sols, pollutions aux conséquences multiples et, pointent-ils déjà, des effets climatiques.
      Presque 50 ans plus tard, l’on n’a rien appris. Nos dirigeants favorisent encore une croissance de l'économie sans limites sans égard à la catastrophe climatique qui nous attend.

  • Luc Caron - Inscrit 16 décembre 2019 07 h 15

    Accueil à Québec

    Je trouve gratuite votre comparaison entre les gens de Montréal et Québec et ça mérite une mise en contexte ou du moins quelques explications supplémentaires alors, j'ai fait quelques recherches sur le passage de Mme Bernhardt au Canada.

    Selon le ''Bilan du siècle'' (bilan.usherbrooke.ca), cette actrice française réputée fait son unique passage à Québec à l'âge de 61 ans et fait salle comble pour 2 soirées de représentations de théâtre à l'auditorium. Son succès démontre qu'elle est tout de même appréciée par les gens de Québec.

    Toutefois, les soirées seront gâtées par un groupe de manifestants au nom du respect de la sacro-sainte doctrine catholique car, la veille, l'archevêque de Montréal (hé oui de Montréal), Mgr Paul Brusési, avait prononcé un discours mettant en garde les familles pieuses contre ces interprétations de ''La dame aux camélias'', ''Angélo, tyran de Padou'' et ''Adrienne Lecouvreur'' dont les textes remaniés par l'actrice profane le nom de l'Église.

    Bref, le clergé considère le théâtre de Mme Bernhardt comme un ennemi de la morale chrétienne...Alors voilà l'explication, nos bons curés n'aimaient pas le théâtre français de l'époque...

    • Pierre Rousseau - Abonné 16 décembre 2019 08 h 31

      Précision, il s'agit de Mgr Louis-Joseph-Napoléon-Paul Bruchési, archevêque de Montréal de 1897 à 1939.

    • Jean Roy - Abonné 16 décembre 2019 09 h 23

      Je ramollis sans doute avec l’âge, parce que je l’ai trouvé drôle, cette pique du chroniqueur... Heureusement, grâce à vous, je me suis ressaisi! À Québec, on est un ti-peu chauvins, un ti-peu soupe au lait quand il s’agit de notre réputation...

  • Hélène Lecours - Abonnée 16 décembre 2019 07 h 37

    OUF!

    Enfin quelqu'un qui dit tout haut ce que je pense tout bas. Et on veut sacrifier les restes de troupeaux de caribous, ce qui leur reste d'espace, pour faire encore plus de ce papier maudit que je jette à la "récup" toutes les semaines. J'habite un rang de campagne et, en effet, le petit journal local est devenu ce que vous dites. La raison aura-t-elle jamais le dessus sur l'argent ????

  • Françoise Labelle - Abonnée 16 décembre 2019 08 h 12

    Dans les yeux de la baleine

    Votre métaphore baleinière me rappelle les Werckmeister Harmonies, un film en noir et noir de Béla Tar.
    Un cirque débarque dans un petit village de Hongrie communiste avec une immense baleine empaillée et sa vedette «Le Prince». Celui-ci fomentera une révolte cruelle et sanglante. Le journal d'un émeutier nous apprend qu'ils sont en révolte contre tout et que l'émeute s'est arrêtée quand les émeutiers ont reconnu leur triste image de dépossédés impuissants dans les yeux d'un vieillard nu qu'ils s'apprêtaient à battre. Le film se termine sur un des personnage sondant les yeux de la baleine pourrissante.
    Reconnaîtra-t-on notre image gâtée dans les yeux des baleines échouées? Et dans les rires forcés du public de Ward?

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 16 décembre 2019 09 h 29

    Du Jean-François Nadeau à son meilleur. Bravo !

    Il faut faire parvenir cette chronique à la mairesse Plante.