Décarbonisation des portefeuilles

L’Université McGill a lancé une compétition internationale invitant à élaborer une stratégie d’investissement responsable au regard de l’enjeu du réchauffement climatique. Oui, les institutionnels peuvent décarboniser leur portefeuille, même entièrement, sans compromettre le rendement.

La compétition internationale a connu sa conclusion les 8 et 9 novembre. En tout, 87 équipes universitaires venant du monde entier ont répondu à l’appel. Au total, 50 000 $ en prix étaient en jeu. La présentation de HEC Montréal a été retenue par le panel d’experts composé de grands noms de la finance. Des experts des grandes caisses de retraite comme le directeur des Investissements responsables à la Caisse de dépôt, Teachers, PSP Investments, Fiera Capital, Lombard Odier, des manufacturiers de fonds comme Blackrock et des spécialistes de cabinet comme Mercer.

Parmi les finalistes, on trouve National University of Singapore, University of Sydney, Yale University et Illinois Institute of Technology, précise Sebastien Betermier, professeur de finance à la Faculté de gestion Desautels de l’Université McGill.

Le cas fictif soumis : une gestion des trois plus importantes caisses de retraite de Terre-Neuve-Labrador disposant d’un actif sous gestion de 15 milliards ayant pour double mandat de générer du rendement à ses déposants tout en valorisant l’essor économique local. Ce fonds est sous la pression de se désinvestir des ressources pétrolières, jusque-là un grand générateur de rendement et un acteur de premier plan dans l’économie, mais fait face à un désaccord profond sur la décision à prendre. Les principales parties prenantes sont le gouvernement terre-neuvien, les contribuables, les prestataires, les groupes autochtones et les syndiqués des compagnies pétrolières. Le rendement cible est de 4,5 points de pourcentage au-dessus du taux des obligations canadiennes à 20 ans.

Le gagnant est : HEC Montréal. La démarche de l’équipe repose sur trois piliers. D’abord une transition planifiée et progressive vers des investissements dits responsables. La stratégie s’articule autour d’un retrait progressif du secteur du pétrole et gaz, soit la vente des deux tiers de cette exposition sur l’horizon retenu de 5 à 7 ans. Accompagné d’un lobby exhortant à un transfert de ces sommes vers des secteurs dits verts. Suivi d’un transfert des sommes vers des investissements diversifiés entrant dans la définition d’économie durable mais répondant à un besoin de la province, tels les infrastructures, l’immobilier, ou à un développement d’une expertise en matière d’aquaculture et de technologies océaniques.

Ensuite une approche à long terme mettant l’accent sur les projets locaux ayant une incidence sociale et environnementale positive. Une grande partie du fonds est dirigée vers des investissements directs dans des initiatives locales, en priorisant les partenariats créateurs d’emplois et contribuant à rehausser les normes environnementales. En retenant également les partenariats public-privé afin d’accroître l’expertise et obtenir des économies d’échelle.

Le troisième pilier appelle à une diversification et à un accroissement de la portée de l’actif sous gestion. À une gestion indirecte dont la moitié du portefeuille peut être orientée vers l’international afin d’accroître le rendement et réduire le risque. L’investissement s’étend aux fonds éthiques, conçus autour des critères de gouvernance et d’économie durable et ayant pour cible la réduction des GES.

Sur l’horizon retenu, l’empreinte carbone sous forme d’émission de CO2 a été réduite de 24 % et l’exposition aux critères ESG a été augmentée de 16 %.

Deux autres propositions ont emprunté une approche s’apparentant à celle de l’équipe gagnante, soit celles venant des Universités de Singapour et de Sydney. Une quatrième proposition, celle de l’Illinois Institute of Technology, « était très innovatrice », souligne Sebastien Betermier. Elle priorisait une sortie du secteur pétrolier et un transfert des investissements directs vers la gestion d’usines de traitement des déchets et de génération d’énergie. Un actif pouvant accaparer à terme 70 % du portefeuille d’investissements directs, quelque 25 % étant destinés à l’aéroport de Saint-Jean et environ 5 % à Muskrat Falls.

La portion d’investissements indirects comprenait des participations dans des fonds à haute cote ESG. Pour un rendement supérieur à l’objectif de départ, avec une augmentation de 48 % de la note ESG.

Cette solution a été jugée « trop ambitieuse par les juges pour un fonds de 15 milliards », doté d’un conseil d’administration aux intérêts variés. « Certes, l’on peut s’arrêter à une stratégie, mais encore faut-il qu’elle soit réalisable. » Sebastien Betermier reconnaît toutefois qu’elle pourrait devenir pertinente pour des fonds de plus grande taille dont les administrateurs ciblent la même stratégie.

Dans un texte de l’Agence France-Presse, Nicolas Hulot, ancien ministre de la Transition écologique, a plaidé vendredi pour un verdissement de la politique des banques centrales face au réchauffement climatique qui, estime-t-il, menacera dès 2025 le système financier comme les crédits subprimes, déclencheurs de la crise financière de 2008. L’ex-ministre a appelé les banquiers centraux à « traduire ce que dit le GIEC [Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat] dans une langue comprise par les marchés financiers », lors d’une conférence organisée par la Banque de France.

« En confirmant le risque de voir [24 000 milliards] de dollars d’actifs disparaître sous le coup des catastrophes climatiques, alors la mobilisation sera sonnée », a-t-il poursuivi. « À partir de 2025, peut-être 2030, le surinvestissement dans les énergies fossiles fera peser sur le système financier la même menace que les subprimes », a ajouté M. Hulot, critiquant l’absence de limites réglementaires.

1 commentaire
  • Michel Carrier - Abonné 14 décembre 2019 12 h 31

    Votre texte est très intéressant et montre tout le chemin à accomplir. Le publique devra suivre et grandement modifier son mode de vie.
    Michel Carrier